Catégorie : Journalisme

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VIDEO – Maxime Vaudano : « Décodex débusque les sites douteux »

L’Observatoire des Médias a rencontré Maxime Vaudano lors de l’édition 2017 de la Conférence Nationale des Métiers du Journalisme qui se tenait au Palais de Tokyo les 26 et 27 janvier 2017.

Il nous explique le fonctionnement du moteur de vérification Décodex édité par Les Décodeurs du Monde et des extensions de navigateur à installer.

Voici comment Décodex est présenté sur le site Les Décodeurs :

Fruit de plus d’un an de travail, le Décodex, lancé début février 2017 par Le Monde, est un outil qui vise à lutter contre la diffusion virale de fausses informations et à aider les internautes à se repérer dans la jungle des sites producteurs ou relayeurs d’informations : est-ce un média citant ses sources et vérifiant ses informations, un site fabriquant ou propageant de fausses informations, un site militant ne mentionnant pas son affiliation politique ? Avant de partager une information, différents outils sont à votre disposition pour évaluer la fiabilité du site sur lequel elle est hébergée.

Des outils à installer : 

  • une extension Chrome (à télécharger ici) et Firefox (à télécharger ici) qui vous indique, en temps réel et pendant votre navigation, si le site est plutôt fiable ou s’il diffuse régulièrement de fausses informations ;
  • un moteur de recherche sur le site Decodex pour vérifier la fiabilité d’un site ;
  • un « bot Facebook » : lorsque vous irez parler avec Les Décodeurs dans la fenêtre de chat Facebook ou sur l’application Messenger, notre robot vous aidera à vérifier l’information (cliquez ici pour y accéder) ;
  • des articles pédagogiques, notamment à destination des enseignants, sur la différence entre une information et une source d’information, sur les moyens de vérifier une information, une image ou une vidéo qui circule sur Internet, etc.

En savoir plus sur lemonde.fr/les-decodeurs…

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Élection de Trump : quelles responsabilités pour Google et Facebook ?

Les dernières élections américaines, encore plus que les précédentes, se sont déroulées pour les journalistes sous l’emprise des multinationales par lesquelles les informations passent désormais : Facebook et Google, pour ne citer que les plus importantes. Ces infomédiaires – tels qu’ils ont été théorisés par Franck Rebillard et Nikos Smyrnaios – n’ont jamais eu un rôle aussi important dans la diffusion et la circulation des informations journalistiques. Pourtant, ils semblent éviter les responsabilités qui devraient s’accompagner des pouvoirs éditoriaux qu’ils se sont arrogés ces dernières années. Responsabilités qui posent plus de questions que d’habitude dans la mesure où Donald Trump aurait prétendument bénéficié de la circulation de certaines intox, que l’on appelle désormais là-bas, et même ici « fake news ».

Trump à la Maison-Blanche : le rôle des infomédiaires

La monétisation des lieux de passage du numérique a fait naître des géants de l’information. Inutile de refaire leur histoire ici. Ce qu’il faut cependant garder en tête, c’est que les organisations par qui nous accédons à l’information en contexte numérique aujourd’hui – qui font cette “nouvelle” médiation entre nous et la production journalistique –, sont fondées sur le principe de captation de la valeur économique produite par d’autres acteurs ; ici, les journalistes. Géants parmi les géants, Google et Facebook ont une importance de premier ordre sur la réorganisation des informations et par conséquent, sur la manière dont elles nous parviennent. Comme le disait déjà Dominique Cardon dans une interview donnée au Monde en décembre 2015 “On ne réfléchit pas assez à la manière dont Google classe l’information”.

Emprises éditoriales

Comment se passe cette réorganisation ? Si l’on prend la home d’un site d’information, celui-ci classera sans doute les informations suivant des ordres explicites : rubriques thématiques, temps de lecture, les plus partagés / lus, les derniers parus, etc. L’article apparaît ainsi en contexte, lié formellement au reste du site web et ancré dans une ligne éditoriale. En accédant à l’article via un infomédiaire, une partie du contexte se perd. Plutôt, il se voit recréé au sein du site web par lequel on accède à l’article. Ce contexte se trouve totalement uniformisé : la timeline ou la liste dans laquelle il apparaît norment les formes textuelles et si vous pensez à Facebook, seul le logo du journal permet de reconnaître l’énonciateur.

Une quantité de repères, de signes sont sacrifiés sur l’autel de l’uniformité, qui donne pour résultat une grande similarité entre les différents posts, bien que ceux-ci soient de natures et d’énonciateurs différents. Des entreprises privées non-journalistiques (pour le moment) imposent ainsi des règles éditoriales en même temps qu’elles deviennent le nouveau contexte normé au sein desquels circulent les articles. La re-contextualisation s’accompagne alors de règles « éditoriales » : l’écriture de l’article, de son titre, de ses intertitres, sa taille et le moment de publication sont autant de paramètres à prendre en compte pour un bon référencement.

Tout ça pour dire quoi ? Pour expliquer que ces entreprises de la Silicon Valley ont une emprise éditoriale plus forte qu’elles ne le prétendent sur le travail des journalistes. Une part désormais si importante que, lors de l’élection de Donald Trump, bien des regards se sont tournés vers Google et Facebook pour pointer leur mauvaise gestion dans la diffusion de certaines informations. Notamment, la circulation de fake news a été particulièrement importante, sans pour autant que l’un ou l’autre ne canalise leur propagation. Des acteurs malveillants ont ainsi repris les formes et codes des sites de presse et dans la re-contextualisation et le reclassement des infomédiaires, difficile de faire la différence entre un vrai site et un faux.

Mais responsabilités limitées ?

Si les deux entreprises récusent toute responsabilité dans l’élection de Donald Trump (il serait de toute façon bien difficile de quantifier tout cela), Google et Facebook affichent deux manières de gérer la situation. Google continue la politique de l’autruche et se dédouane de toute responsabilité en se considérant comme une “plateforme” (entendez “neutre”) avant tout. Or, le moteur de recherche ne l’est pas, comme le faisait notamment remarquer Carole Cadwalladr le 16 décembre dernier dans The Guardian. Facebook consent, lui, à réfléchir à sa politique vis-à-vis des rédactions, pour peut-être la modifier légèrement.

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Le Facebook Journalism Project, un concept aussi flou que la photo qui illustre son annonce ?

À demi-mot, le réseau social reconnaît sans doute une part de responsabilité dans la mauvaise gestion des fausses informations qui ont circulé pendant les mois de la campagne puisqu’il a annoncé en décembre 2016 The Facebook Journalism Project. Derrière la grandiloquence de ce nom se cache une série de révisions de sa politique des news. Facebook attend le dernier paragraphe pour mentionner, sur son blog, qu’il “continuera à poursuivre ses efforts pour freiner la propagation des fausses informations”.

Cela se traduit par l’ajout d’une option pour l’internaute permettant de signaler une intox. Une fois le signalement effectué, des équipes de fact-checkers dites indépendantes vérifieront l’article en question. Ces dernières font partie de l’initiative du Poynter Institute et ont par conséquent signé ses “règles de principe” visant à harmoniser une charte de déontologie du fact-checking. Facebook intègre de cette manière une tierce partie journalistique pour la vérification des informations. La boîte noire que représente l’algorithme se voit attribuée une surveillance explicitement humaine, aveu d’une automatisation qui montre aujourd’hui largement ses limites.

Reste que les infomédiaires semblent éviter les critiques qui retombent sur les journalistes. Leur communication sur leur prétendue neutralité, leur transparence affichée nous fait oublier que ces géants sont avant tout des médiateurs et qu’en tant que tels, ils altèrent tout ce qui passe par leurs canaux et doivent assumer les responsabilités des conséquences de leurs politiques.

#Explicite, le bébé média aux 58 parents ex-iTélé

Il y avait du monde, ce lundi après-midi dans les beaux quartiers de Paris pour les 58 ex itele (une trentaine présents) d’Explicite, qui faisaient leur conférence de presse. Deux conférences de presse en une : l’annonce du projet et de son lancement immédiat, dès vendredi pour l’investiture de Donald Trump.

Un lancement dès vendredi

Si ce lancement rapide est possible c’est que les moyens sont limités et que le format est léger. Non ces ex-iTélé ne lancent pas une chaîne d’info en continu, ni un site d’information à proprement parler : ils se jettent dans la gueule du loup des réseaux sociaux, en produisant vidéos, interviews, émissions, podcasts ou diaporama pour les réseaux sociaux, « pour le moment ».

58 journalistes, dont deux non ex-iTélé, pour le moment

Le « pour le moment » est revenu plusieurs fois lors de cette conférence de presse et c’est bien normal. 58 personnes pour le moment, pas de modèle économique pour le moment, pas de montant fixé pour la somme demandée en crowdfunding pour le moment, pas de limite à la taille de cette rédaction non plus, pour le moment. Combien de temps le modèle autofinancé pourra-t-il tenir, on ne sait pas non plus, et cela dépendra des bonnes âmes dans un premier temps, puis des investisseurs dans un second temps. Une chose est sûre : ce ou ces investisseurs devront respecter une charte d’indépendance à laquelle les ex-itele tiennent comme à la bonnette de leur micro.

Olivier Ravanello haussera le ton au moment de prononcer ces mots : « On ne touche pas à l’indépendance des journalistes. Ça devrait être dans la tête de tout le monde ». Poke Bolloré & sa clique.

Le projet se veut sexy. Un joli logo (une agence accompagne bénévolement le projet), un habillage que l’on découvrira cette semaine, mais surtout une équipe « prête à l’emploi » comme le dit Olivier Ravanello, qui se trouve être le president de l’association des journalistes associés qui éditera les productions « Explicite ».

Spécifité et non des moindres de cette rédaction : « elle aime et elle a envie de travailler ensemble ». Petite allusion au fait que la grève avait été provoquée par la volonté de Bolloré d’imposer Jean-Marc Morandini à l’antenne de la chaîne Itélé ?

Explicite, des contenus avec une seule contrainte : la qualité journalistique

Au niveau des contenus, pas de contrainte de formats. Pas de grille, donc virtuellement pas de limites. Mais pas de site de destination non plus pour les héberger : « on vous proposera une sorte de chaîne info à la demande », annonce Olivier Ravanello.

Reportages, courts ou longs, ou alors plusieurs épisodes dans la journée d’un même reportage feuilletonnant.

La proposition convainc un peu moins lorsque l’équipe nous propose de « passer au crible les grandes mesures des candidats à la présidentielle », mais on demande à voir et à entendre, bien entendu.

De l’innovation technique

Après le joli plateau de France Info sur le canal 27 de la TNT, est-ce que la prochaine innovation en matière de journalisme mobile viendra d’Explicite? C’est possible.

L’un des ex salariés d’iTélé participe au lancement d’une structure technique baptisée Youbelive, qui rejoint le projet Explicite et qui permettra de déployer plusieurs directs vidéo interactifs à la fois : « 10 journalistes en immersion dans un événement », nous promet-on. Si c’est bien fait, il se peut que cela soit efficace et pas seulement gadgétoide.

L’ombre d’iTélé à effacer

Est-ce que ce projet est une sorte de thérapie de groupe pour journalistes échaudés après un mois de grève ? Il est bien possible que non. Néanmoins, lorsqu’on demande aux intéressés si ils continuent, en parallèle, à chercher du travail, la réponse est oui. Il est donc possible que quelques personnes quittent le navire à peine mis sur les mers de l’information. Mais une chose est sûre : Explicite va leur « permettre d’aller jusqu’au bout des choses, ce qu’ils n’avaient pas forcément pu faire dans [leur ancienne] maison » en ce qui concerne par exemple l’interactivité avec le public sur le sport, lance François Pinet.

Un financement à venir

« Des bonnes fées se sont penchées sur le berceau » : l’image est belle, et l’on parle donc d’une agence de design pour le logo et l’habillage des contenus, de la salle pour cette conférence de presse, qui servira aussi pour des émissions.

Pour le reste, l’équipe d’Explicite attend beaucoup d’une levée de fonds via crowdfunding pour un montant auquel ils réfléchissent encore, levée de fonds qui permettra de prouver la sexytude du projet auprès de vrais investisseurs.

Olivier Ravanello l’a martelé plusieurs fois : il verrait bien un groupe s’intéresser, investir dans le projet pour lui assurer sa viabilité.

Un groupe média s’était intéressé à la chaîne iTélé (et à son canal TNT) : le Groupe Le Monde. Interrogée par L’Observatoire des Médias, Sonia Chironi admet que oui, « avec la minorité de blocage de sa rédaction, Le Monde serait un groupe dont Explicite pourrait étudier les propositions ». Chiche?

Mutation des usages

Mutation des usages : 5 défis majeurs pour les médias et producteurs de contenus

Pour faire face aux mutations des usages majeures qui se succèdent et s’accélèrent, voici les cinq recommandations de Cyrille Frank aux médias et producteurs de contenus, pour 2017 et au delà. Billet originellement posté sur Mediaculture.fr

1- Fragmentation des publics et des usages : ciblez et segmentez

Nous assistons depuis une quinzaine d’année à une diversification accélérée des publics et de leurs attentes. Une évolution profonde de notre société qui se traduit par la multiplication des communautés par affinités, goûts, croyances. Les fameux socio-styles de Bernard Cathelat, tentative de classement des comportements et styles de vie des individus, sont largement dépassés et inadaptés, car il y a une multitude de paramètres de choix et donc des milliers de combinaisons possible !

 

Ce phénomène déroute d’ailleurs les partis politiques englués dans des offres politiques monolithiques inadaptées à la multiplicité des attentes. D’où la tentative – malheureusement très « marketing » de Ségolène Royal en 2007 – d’impliquer les citoyens dans l’offre politique, via son concept de « démocratie participative ».

Un autre effet de cette diversification des groupes sociaux – les « tribus » – s’observe via la multiplication des religions dans le monde (aux Etats-Unis ou en Amérique latine pullulent des milliers de sectes évangélistes). Et chez nous, par le développement de syncrétismes religieux où chacun choisit ses croyances à la carte (un peu bouddhiste, un peu chrétien un peu protestant…). Sans oublier hélas la résurgence des fondamentalismes de tout bord.

On le perçoit aussi de manière plus positive, dans la création de communautés d’intérêt qui se mobilisent sur des passions (cuisine, cinéma, tuning…) ou des questions de société (la diversité, l’égalité hommes-femmes, la biodiversité ou la défense du droit des animaux), sur sur les blogs, Twitter, Facebook ou dans le milieu associatif.

Quoi qu’il en soit, les médias généralistes qui proposent une offre unique et standardisée ne sont plus adaptés à cette nouvelle génération qui fait son marché parmi ce qu’on lui propose, car les technologies le lui permettent désormais. Ceci, via le streaming à la demande, les podcasts, la télé de rattrapage, la recherche Internet et le picorage social des contenus recommandés par sa communauté.

L’une des solutions qui s’offre aux médias est de segmenter davantage leur offre selon les publics auquel ils s’adressent. En somme de développer une stratégie de contenus dédiés : ce sont les fameux « verticaux » ( cuisine, mode, lifestyle, golf… ).

Les généralistes souffrent car, à vouloir plaire à tous, ils se condamnent à n’intéresser personne, car ils sont obligés de réduire l’offre au plus petit commun dénominateur.

La difficulté de cette stratégie est de conserver une cohérence éditoriale pour la marque média. Agréger des communautés différentes, pour afficher une puissance publicitaire qui intéresse les grands annonceurs. Mais sans y perdre leur âme. Quand Le Figaro (entre autres exemples), mélange l’audience des forums de « Comment ça marche » à ses lecteurs quotidiens, cela n’a aucun sens et aucune efficacité publicitaire.

Par ailleurs, les médias peuvent retrouver un volume d’audience par leur capacité à fournir les bons contenus aux bonnes personnes, au bon moment. Ceci est possible aujourd’hui, dans une certaine mesure, grâce aux données utilisateurs, et c’est ce qui fait la fortune de Google, Facebook ou encore Criteo – la fameuse plateforme de recyclage publicitaire, qui détient à lui-seul 24% du marché de la programmatique en France.

Les médias pêchent largement en ce domaine, par manque d’investissement et de savoir-faire technologique et c’est la raison pour laquelle, ils se font spolier par les géants de la publicité et du web qui captent l’essentiel de la valeur.

Google et Facebook ont récupéré à eux-seuls, 64% des quelque 60 milliards de dollars d’investissement publicitaire numérique aux Etats-Unis en 2015. Et il ne cessent d’engranger davantage de revenus (+20% entre 2014 et 2015), comme le montre le graphique ci-dessous, en particulier grâce à la programmatique qui représente désormais plus de 60% de la publicité numérique totale.

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Il est urgent que les médias investissent massivement dans l’élaboration de leurs propres plateformes publicitaires ciblées, avec l’arme décisive des enchères, soit auprès des annonceurs en direct, soit des agences média. Gros chantier car cela passe par une refonte globale de tout leur dispositif data et CRM.

cyr9_9gxaaa3gxbSans même parler de solutions technologiques évoluées, les médias doivent modifier leur processus de production, pour différencier les contenus produits des publics visés et du support et canal de consultation. Par exemple, le magazine « I’am Divas » qui s’adresse aux femmes amoureuses de l’Afrique, distribue ses contenus en fonction des vecteurs d’expression choisis. Sa ligne éditoriale n’est pas la même sur Internet que sur le papier (cible plus âgée, plus instruite) ou sur les réseaux sociaux. Ses formats sont eux aussi adaptés aux réseaux qu’elle aborde et ces tris sont opérés dès la conférence de rédaction ou adaptés en aval, par la community manager.

Idéalement, les médias doivent aussi adapter les formats aux temporalités de diffusion. Long, profond, narratif et développé le soir après 22 heures ou le week-end, lorsque la disponibilité mentale du lecteur est la plus grande sur les sujets de fond ou lorsqu’il accepte de se laisser divaguer au récit et « l’ailleurs ». Et lieu où la beauté de l’objet reprend ses droits : il faut pouvoir en être fier et le laisser traîner sur sa table basse, c’est l’une des motivations « positionnelles » de l’acheteur.

Concis, précis et basique sur mobile le matin, quand on n’a peu de temps pour s’informer avant la socialisation, de la machine à café (ou de ses clients, fournisseurs etc.). Video sous-titrée pour permettre aux gens de suivre l’histoire dans les transports publics ou sur leur écran à leur bureau, en open-space.

Décalé et original sur les réseaux sociaux ou le contexte de recommandation par ses amis non seulement autorise mais recommande un ton plus familier et décontracté.

2- Pénurie de l’attention : musclez vos contenus et arrêtez la neutralité !

La durée moyenne d’attention des lecteurs diminue ! Elle serait passée de 12 secondes en 2000 à 8 secondes en 2013, selon une étude de Microsoft Canada. Submergé d’informations et de messages divers, le lecteur diminue fort logiquement le temps accordé à chacun. C’est une stratégie adaptative de l’Homme qui prouve la plasticité incroyable de son esprit, même si cette infobésité a un prix, surtout auprès des moins instruits.

Ceci a des conséquences importantes dont les médias n’ont pas toujours pris la mesure. Ils continuent de produire une masse impressionnante de contenus qui ne sont pas vus et pas lus.

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D’abord, il est devenu indispensable de développer un ton et un univers particuliers qui sortent du lot. Pour cela, à nouveau, pas d’alternative : il faut s’adresser à un public précis auprès de qui on pourra jouer l’implicite, voire la connivence. Le choix du tutoiement ou du vouvoiement, du vocabulaire familier mais pas grossier, de l’environnement graphique décalé, classe ou sérieux… Tous ces marqueurs positionnels dépendent avant tout de ceux à qui l’on s’adresse. Tout comme les jargons et langages plus ou moins excluants, qu’il s’agisse des smileys et autre emoticons ou des expressions sportives de connaisseurs.

Ensuite, cela implique en filigrane, qu’il faut cesser de professer la neutralité journalistique qui n’a plus sa raison d’être – si elle n’en a jamais eu. Tout choix de sujet, tout angle, tout traitement trahit nos représentations du monde, nos valeurs, nos croyances profondes. Vouloir le nier est au mieux une utopie douce, au pire un mensonge cynique.

Les citoyens l’ont bien compris qui dénoncent les différences flagrantes de traitement de l’information, selon nos intérêts géopolitiques. Saddam Hussein, infâme dictateur qu’il fallait chasser – Bachar El Assad, rempart contre la barbarie islamiste. Les lecteurs-spectateurs, mêmes les moins instruits, ne sont pas idiots : ils voient bien ces choix politiques insidieux. La neutralité prétendue des relais médiatiques explose en plein vol.

Dans le débat de fond entre Keller et Greenwald, je penche aujourd’hui pour une subjectivité assumée et transparente. Je crois que la position de Greenwald est plus honnête et plus susceptible de retisser la confiance avec les lecteurs.

Est-ce que tout journaliste doit être militant pour autant et défendre un point de vue politique ou engagé ? Certainement pas ! Car, tous les sujets ne s’y prêtent pas et notre niveau de maîtrise des sujets n’est pas toujours immense, surtout au début. Mais à partir du moment où l’on essaie d’aller au delà des faits bruts, et cela nous est vivement demandé par le public – il faut révéler sa vision du monde : libéral, anarchiste-libertaire, croyant, républicain traditionaliste… Un peu comme les descriptions des journaux repris par le Courrier International qui éclairent les articles qu’ils reprennent.

Le plus souvent cette neutralité est un aveu d’impuissance : les médias sont peu organisés et/ou staffés pour produire autre chose que la simple relation des faits. Mais c’est quelquefois aussi un alibi à a fainéantise. Il est tellement facile de se retrancher derrière une neutralité apparente pour ne pas avoir à creuser les sujets et produire un point de vue documenté.

3- Infobésité et hyper-concurrence : mettez le paquet sur la distribution

La qualité des contenus ne suffit pas. Il faut faire et bien faire, certes, mais il faut aussi faire savoir : distribuer les bons contenus aux bonnes personnes, pour recruter des lecteurs et mieux, des abonnés.

Mais comme vous n‘avez pas les moyens d’être présents correctement sur toutes les plateformes, il faut déterminer où se trouvent les lecteurs qui ont le plus de valeur pour votre marque (média ou annonceur). En matière d’animation communautaire, comme de contenus, il vaut mieux faire moins, mais faire mieux.

Votre public le plus intéressé par ce que vous avez à proposer est-il plus sur Linkedin, Twitter, Instagram, Snapchat ? Ayant des clients B2B, je me suis naturellement concentré sur Linkedin et Twitter. Mais si vos lecteurs sont plus grand public, c’est évidemment Facebook et Messenger qu’il faut privilégier.

Pour répondre à cette question, il faudra donc préalablement définir le plus précisément vos cibles. Cela veut dire passer du temps à les cerner et à les comprendre : reprendre les études dont vous disposez déjà, analyser le comportement de vos lecteurs sur les différents supports, élaborer et diffuser un questionnaire sur leurs attentes et pratiques…

Mettez le paquet sur le mobile, notamment via les applications qui concentrent 86% du temps passé sur ce support et plus de 50% du temps digital total, et permet donc la fidélisation des lecteurs « utiles » – ceux qui apportent la valeur la plus forte pour la marque media. Cette rétention est clé pour faciliter la transformation d’un lecteur en abonné.

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Utiliser le search, l’e-mail, ne négligez pas la page d’accueil qui concentre de moins en moins de trafic, mais rassemble les utilisateurs les plus fidèles. Sans toutefois y consacrer toutes les énergies, comme c’est souvent le cas dans les medias traditionnels. La culture de la une reste forte et cannibalise l’attention des rédactions au détriment des autres canaux de distribution. En réalité, la nouvelle page d’accueil, c’est bel et bien l’article lui-même !

Même si votre modèle d’affaire repose sur l’abonnement, vous devez faire connaître votre offre. Il faut montrer le produit pour le vendre, c’est pourquoi les commerciaux savent qu’il faut le placer entre les mains du prospect. C’est ce qu’a bien compris Mediapart qui inverse le paradigme du payant, en diffusant gratuitement ce qui le plus de valeur : les scoops, tout en faisant payer les rebondissements et les détails de l’enquête.

4- Evaluez la rentabilité des contenus produits sur le long terme

Attention aux indicateurs que vous retenez pour établir votre hiérarchie des succès ou des échecs éditoriaux. Un bon sujet n’est pas forcément celui qui apporte le plus de trafic, ni même le plus d’engagement sur le moment.

Si votre modèle repose sur la publicité, et donc en partie sur le volume de trafic, il faut regarder le résultat sur la durée. Il y a des sujets pratiques, simples et efficaces qui cumulent dans le temps une audience considérable. Je me souviens que l’un des plus grands succès d’audience de RFI en langue brésilienne, était consacré aux top 10 des musées incontournables de Paris. Ni scoop, ni polémique, ni format particulier. Juste une offre éditoriale qui comblait un besoin pratique de leur audience et qui leur apportait une rente d’audience par la recherche.

Mais il faut pour cela penser à optimiser l’accès à ses archives : titrages informatifs par mots clés, maillage intelligent de liens entre les sujets et surtout, examen régulier des sujets qu’on peut et doit remonter, quitte à les adapter. Certains comme Le Temps de Genève ont même crée un algorithme pour faire remonter automatiquement les sujets porteurs.

Par ailleurs, la quantité du trafic ne suffit pas à évaluer la valeur créée, car il faut tenir compte aussi de l’image véhiculée par le contenu pour l’annonceur et le média. C’est pourquoi l’émission de Jean-Marc Morandini est désertée par les annonceurs, en dépit d’audiences correctes. Cette valeur d’image des sujets est inquantifiable mais elle dėtermine sur le long terme la valeur du média auprès des annonceurs, comme des abonnés.

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Frédéric Filloux, milite pour l’intégration d’un facteur « qualité » dans la tarification publicitaire des médias. Il a imaginé un système dans lequel les médias taguent leurs contenus en amont de leur diffusion, en indiquant la longueur, le type de format, le nombre de rédacteurs, graphistes, développeurs impliqués, le temps de production. Le tarif publicitaire proposé aux annonceurs ne dépendent donc plus du lieu de diffusion (en Home ou en rotation générale, en haut ou en bas de page…).

Je pense pour ma part que c’est une fausse bonne idée. D’abord, parce que les éditeurs ne se mettront jamais d’accord sur un standard commun. Ensuite, je crains qu’on ne puisse corréler de manière systématique le temps et les moyens de production investis au prix demandé au lecteur/annonceur. On peut passer beaucoup de temps et dépenser de gros moyens à créer quelque chose de raté. Il vous suffit pour vous en convaincre de penser à quelques-uns des blockbusters hollywoodiens, comme Independance Day.

Par ailleurs, plus fondamentalement, il me semble illusoire et même dangereux de vouloir standardiser la « qualité », car la perception de celle-ci dépend avant tout du récepteur. Il ne s’agit que de ses propres goûts. Cessons cet impérialisme culturel des sachants sur ce que doit être « la bonne culture ». Ce ne sont pas non plus forcément les contenus les plus longs qui sont les meilleurs, attention aux articles verbeux, redondants et plus ou moins creux, comme l’a constaté le Wall Street Journal, lui-même.

Il ne s’agit pas nécessairement des formats « innovants » qui bougent, sont jolis ou font « pouet pouet ». Il existe une tonne d’infographies illisibles, très jolies, mais qui demandent beaucoup trop d’efforts au lecteur pour qu’il les comprennent.

De la même manière qu’une longue phrase qui comporte plusieurs idées est difficile à comprendre, un visuel trop synthétique peut être totalement indigeste. La pédagogie nécessite au contraire de séquencer les idées, pour pouvoir les absorber au fur et à mesure.

C’est aussi une façon assez injuste de récompenser le talent. Un article écrit ultra-drôle et pertinent serait moins bien payé qu’une infographie basique ? Un cartoon cinglant qui dit tout en une image, aurait moins de valeur qu’une longue dissertation ? En matière artistique, comme en journalisme, le temps de production et la longueur ne font rien à l’affaire.

C’est pourquoi, les seuls critères possible, sont l’engagement du public : le temps effectif passé, la récurrence de visite (lecteur occasionnel ou fidèle ?), et côté producteur, la durée de l’effort (rubrique dédiée ou vertical « événementiel »). Les médias savent d’ailleurs très bien vendre ces dossiers et contenus spéciaux à des tarifs très supérieurs à la rotation générale sur le site.

Pour mieux monétiser leur inventaire, je recommande surtout aux médias de mieux communiquer entre rédaction et régie interne, pour donner le plus d’informations possible aux commerciaux, en amont des sujets, afin de leur permettre de mieux vendre. Cela passe par le partage du synopsis, de maquettes, des audiences prévisionnelles par rapport à l’année précédente… bref un agenda partagé, et surtout la présence du rédacteur en chef, lors des réunions clients importantes.

5-Développez le lien avec vos lecteurs, y compris dans le monde physique

Dans un univers technologique en mutation constante, votre seule valeur pérenne, c’est le lecteur. Il faut développer un lien de confiance fort, pour s’assurer que la prochaine évolution d l’algorithme Google ou Facebook ne va pas détruire cette audience que vous avez passé tant de temps à construire.

Donnez-vous de vrais moyens pour créer et développer une communauté. Ne vous contentez pas de solliciter des commentaires, lesquels ont d’ailleurs migré massivement sur Facebook.

Demandez des contributions, sollicitez les expertises et intégrez-les à vos articles. Donnez à vos lecteurs-contributeurs de la visibilité et de la reconnaissance, invitez-les à visiter les coulisses, à discuter avec les journalistes, à échanger avec d’autres experts…

Créez des événements dans le monde physique pour accroître encore ce lien. Comme Le Monde avec son festival sur plusieurs jours, ou encore le club du magazine « I am Divas » qui organise rencontres et soirées spéciales pour ses adhérents.

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C’est aussi la recette du succès de pure players comme Meetic, Marmiton qui ont assez tôt organisé des rencontres dans le monde physique, des speed dating, des cours de cuisine. Ou même opéré un retour étonnant dans le media vintage (le reverse publishing inversé !) par le lancement d’un magazine papier, pour ce qui concerne Marmiton.

Il y a un retour certain au tangible, au palpable, quand l’objet proposé est beau et l’événement à la fois sincère et riche.

 

Mutation des usages : ça continue

N’hésitez pas à commentez, critiquer, compléter cet article, pour l’enrichir ! Merci 🙂

Cyrille Frank

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photo ©Dries Verachtert en CC via Flickr.com

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Les journalistes, premières victimes de la répression en Turquie

« Aujourd’hui, nous avons le record du nombre de journalistes en prison. Nous avons dépassé tous les régimes autoritaires et totalitaires du monde ». Au cours de l’entretien que nous avons eu, en septembre, dans un vaste bureau au dernier étage du quotidien Cumhuriyet,  le journaliste Kadri Gürsel, dressait le constat amer d’une presse turque en pleine épuration. « Le journalisme est mort en Turquie. Il ne reste plus que des médias sous le contrôle du pouvoir. Leur fonction n’est que de relayer la parole officielle. Les autres sont réduits au silence « , nous disait cet ancien journaliste à l’AFP, membre du comité directeur de l’Institut de la presse internationale (IPI) et spécialiste de politique étrangère.

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Quelques semaines plus tard, le 31 octobre, Kadri Gürsel était lui aussi arrêté, avec huit de ses collègues. la police a lancé un raid sur le journal et a dont les cadres sont accusés de liens avec des organisations terroristes. Ils croupissent depuis en prison. Au total, environ 145 journalistes et écrivains seraient actuellement détenus en Turquie selon le décompte de la plateforme indépendante P24. La moitié des journalistes emprisonnés dans le monde le sont par le régime turc.

« Je n’ai jamais connu pire situation pour les journalistes. Même pendant les périodes de junte militaire. »

« Je n’ai jamais connu pire situation pour les journalistes. Même pendant les périodes de junte militaire. » Celui qui porte ce regard sombre sur le paysage médiatique en Turquie n’est pas le premier venu. Hasan Cemal, 47 ans de carte de presse, est l’une des grandes figures du journalisme politique turc. Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, autour de 2005, Hasan Cemal était pourtant une voix écoutée jusqu’au sommet du pouvoir. Sa plume était bienveillante à l’égard d’Erdogan. Aujourd’hui, comme tous les démocrates, il est désabusé. Et il n’a plus de mot assez dur pour décrire l’atmosphère dans laquelle est plongé son pays.

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Hasan Cemal a été une victime parmi d’autres de la grande « purge » des médias lancée par Recep Tayyip Erdogan. En 2013, il a été licencié du grand quotidien Milliyet, tout juste racheté par un homme d’affaires lié au gouvernement et patron de la fédération turque de football, Yildirim Demirören. Sa carte de presse lui a été supprimée pour la première fois depuis 1969, en septembre. « Tous mes collègues sont en exil, en prison, ou privés de leur travail. Erdogan veut une presse servile, à sa botte », constate Hasan Cemal.

L’ancien rédacteur en chef de Cumhuriyet, Can Dündar, lui, a été contraint à l’exil après avoir été condamné à une lourde peine de prison et victime d’une tentative d’assassinat à la sortie du tribunal. Sa faute: avoir publié les preuves de livraisons d’armes par les services secrets turcs à des groupes radicaux syriens. Dündar avait été nommément pris pour cible par Erdogan. « Il le payera cher », avait fulminé le président turc.

Très tôt convaincu de la nécessité de contrôler l’information, dans un pays grand consommateur de journaux, l’homme fort de la Turquie arrivé au pouvoir en 2003, a rapidement fait le ménage dans le paysage médiatique. Dès 2009, il met à genoux le puissant groupe Dogan, qui détenait les plus grands titres (Hürriyet, Milliyet, Posta) et la chaîne CNN Türk. Frappé par un redressement fiscal de 3,7 mds de dollars, le groupe est dépecé, vendu en partie à des hommes d’affaires proches du parti au pouvoir, l’AKP. Le journal Sabah est lui aussi racheté par un groupe, dirigé par le gendre d’Erdogan.

Répression en Turquie : les réseaux sociaux aussi

La censure d’internet et des réseaux sociaux est une autre forme prise par la mainmise du pouvoir turc. Youtube avait été bloqué de longs mois, déjà en 2007. La moitié des tweets bloqués en 2015 par des administrations étatiques l’ont été par la Turquie. Ce black-out sur l’information est devenu particulièrement criant à partir des émeutes du parc Gezi, en 2013. Depuis, les interventions incessantes du pouvoir politique ont laminé toute une profession.

Des centaines de journalistes, de toutes les sensibilités politiques, ont été licenciés depuis 2013 avec l’épuration lancée par Erdogan contre la presse. « Aujourd’hui 90% de la presse est contrôlée par Erdogan et ses proches. Ils ne parlent que d’une voix, ne font que s’incliner, servir, répéter la parole officielle », estime Hasan Cemal.

Depuis le 15 juillet et le coup d’Etat manqué, la répression frappe tous azimuts : la presse critique de gauche, mais aussi les médias jugés « pro-kurdes » ou conservateurs… Renforcé par l’état d’urgence, le pouvoir a fait fermer des chaînes de télévision, radios, sites internet et le quotidien Özgür Gündem. Journalistes, éditeurs et même les membres du comité de soutien de ce journal sont poursuivis par la justice, y compris Erol Önderoglu, courageux correspondant de Reporters Sans Frontières depuis plus de 20 ans.

Enfin, la presse proche de la confrérie de Fethullah Gülen, ancien allié devenu rival et soupçonné d’être le cerveau du coup d’Etat, a été anéantie. Le groupe de presse Ipek, qui détenait plusieurs chaînes télé et quotidiens, a été saisi par la force et placé sous tutelle en octobre 2015. Le journal Zaman, vaisseau amiral de la confrérie Gülen qui tirait à 700.000 exemplaires par jour, a été pris d’assaut par la police antiémeutes et réduit au silence. Des dizaines de ses journalistes et éditorialistes ont été mis derrière les barreaux, d’autres poussés à l’exil.Au total 170 médias ont été interdits ces quatre derniers mois.

C’est peut-être à l’étranger que se trouve l’avenir des médias turcs. C’est l’avis de Can Dündar qui devrait lancer prochainement une web tv turcophone depuis son exil allemand.

Guillaume Perrier

Les entretiens avec Kadri Gürsel et Hasan Cemal sont à retrouver dans « Erdogan, l’ivresse du pouvoir« , un film documentaire de Guillaume Perrier et Gilles Cayatte (Alegria Productions), sur Arte à 20h50.

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Serge Nedjar : « La direction de la chaîne et de l’éditorial c’est une seule et même personne et c’est moi »

Jour après jour, les salariés d’iTélé sont face au mur de l’absurde.

Alors que cela semblait être une concession de la part du directeur de la chaîne, Serge Nedjar, il apparaît désormais qu’il n’est même plus question de nommer un directeur de la rédaction d’ici quelques semaines. Celui qui avait déclaré « Il n’y aura rien à discuter car vous ferez ce qu’on vous dit de faire », continue sur sa lancée.

Nedjar a et gardera sa double casquette.

Nedjar ne lâche rien, et face à ce comportement, en interne, on redoute de très nombreux départs. « Ne resterons que les plus corvéables », lâche un salarié, « la qualité première recherchée par Bolloré ».

En réalité, après QUATRE semaines d’une grève difficile, les seules choses qu’auront obtenues les salariés, c’est d’avoir le droit de ne pas collaborer directement avec Jean-Marc Morandini… et un chèque pour partir.

Amer, un autre salarié n’en peux plus : « Je suis triste de réaliser que ces dingues vont nous avoir à l’usure. En n’ayant rien lâché. »

Car Serge Nedjar, ce mercredi matin, devant les salariés, a été très clair.

Lorsqu’un salarié demande s’il va nommer un directeur de la rédaction afin de préserver l’indépendance vis-à-vis de l’actionnaire, la réponse ne se fait pas attendre : « Non, je suis les deux » rétorque Serge Nedjar.

Pas de distinguo business/contenu

La suite de l’échange est du même acabit:

Un journaliste : « Pourquoi vous ne voulez pas distinguer le business du contenu ? »
Serge Nedjar : « Ce qu’on fait c’est du contenu. Ensuite la responsabilité au dessus c’est de faire en sorte que la chaîne perdure. »
Ce même journaliste : « Le distinguo business/contenu disparaît si vous allez déjeuner avec les annonceurs. »
Un autre journaliste : « C’est ce qu’on appelle un conflit d’intérêts. Ça n’existe pas ailleurs. »
Serge Nedjar : « La chose ne se discute même pas : la direction de la chaîne et la direction de l’éditorial c’est une seule et même personne et c’est moi »

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Il faut faire plus pour assurer la sécurité des journalistes ! #ENDImpunity

endimpunity unesco 2 novembreL’Observatoire des Médias relaie la communication de L’Unesco à l’occasion de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes.

Au cours de la dernière décennie, plus de 800 journalistes ont été tués pour avoir voulu couvrir des évènements et informer le public : en moyenne, c’est une mort par semaine. Dans neuf cas sur dix, les meurtriers restent impunis. L’impunité entraîne un plus grand nombre d’assassinats et représente souvent un facteur d’aggravation de conflit et d’effondrement des systèmes de droit et de justice. L’UNESCO met en garde contre les dommages causés par l’impunité sur des sociétés toutes entières en dissimulant de graves violations des droits de l’homme, la corruption et la criminalité. Les gouvernements, la société civile, les médias et ceux concernés par le respect de l’Etat de droit sont invités à se joindre aux efforts mondiaux pour mettre fin à l’impunité.

Lors de sa 68ème session, en 2013, l’Assemblée Générale des Nations Unies a adopté la Résolution A/RES/68/163, qui proclame le 2 novembre « Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes ». Cette résolution a exhorté les Etats Membres à mettre en place des mesures précises afin de lutter contre l’actuelle culture d’impunité. La date a été choisie en mémoire de l’assassinat de deux journalistes français au Mali le 2 novembre 2013.

Mise à jour de 9h44 :

Voici ce qu’a publié ce matin François Hollande sur Facebook, qui cite Ghislaine Dupont et Claude Verlon  :

Le 2 novembre 2013, il y a 3 ans, Ghislaine Dupont et Claude Verlon étaient lâchement assassinés près de Kidal, au Mali. Ils voulaient montrer ce pays en cours de réconciliation, donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Ils voulaient simplement faire leur travail de journalistes. Nous n'oublions par leur courage. Nous n'oublions pas leur famille, dont je partage la douleur et à qui j'exprime toute ma solidarité. La vérité doit être faite et c'est le rôle de la justice. Elle mène des investigations dans un contexte difficile et fait tout ce qui est possible pour répondre aux légitimes attentes des familles. En cette Journée internationale de la fin de l'impunité pour les crimes commis contre les journalistes, souvenons-nous aussi de Gilles Jacquier, Rémi Ochlik, Yves Debay, Olivier Voisin, Camille Lepage. Souvenons-nous de Charlie Hebdo. La liberté de la presse est un de nos biens les plus précieux. Beaucoup de journalistes et photographes s’exposent pour nous livrer images et reportages qui nous permettent de savoir et donc de ne jamais fermer les yeux sur les horreurs et leurs responsables. C'est un combat que les journalistes mènent pour nous chaque jour, et ils méritent notre total soutien.

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« Triple check before you share » : CNN veut nous éduquer

Faire un triple check avant de partager une info. Rien que ça. Aujourd’hui, pendant la diffusion de l’émission de CNN « Reliable Sources« , le journaliste Brian Stelter a exhorté les téléspectateurs à ne pas partager sur les réseaux sociaux des contenus issus de sites qui diffusent des hoax, ou alors des sites partisans qui ne montrent que des informations positives sur tel ou tel candidat, sans contexte, ni travail journalistique.

Triple check : éviter les hoax et les sites de clickbait

Le journaliste emploie une formule choc : les utilisateurs des réseaux sociaux devraient faire un « triple check » avant de partager une ‘information’ qu’ils voient passer dans leur flux d’actualités.

En cause, le tweet (effacé depuis) du fils de Donald Trump, Eric, qui a diffusé la fausse information comme quoi un militant pro-Hillary aurait été payé 3 500 $ pour manifester lors d’un meeting du candidat républicain :

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Souci, le nom de domaine .com.co : il s’agit d’un faux site.

En France, nous avons eu l’inénarrable Christine Boutin, qualifiée hier soir dans ONPC par Laurent Ruquier de « Catholique à 2 balles« , tomber les deux pieds joints dans le piège – pourtant très voyant – d’un site parodique. Invitée par BFMTV au sujet du recul du gouvernement sur la Loi Famille, Christine Boutin avait, sans sourciller, cité un « élément de langage » du gouvernement inventé par… le site parodique Le Gorafi.

L’Observatoire des médias vous propose de visionner cette séquence, en anglais dans le texte :

iTélé : le nom CNews reporté sine die, un médiateur demandé par les salariés

L’Observatoire des Médias publie l’intégralité du communiqué que les représentants de la rédaction d’iTélé et des organisations syndicales du Groupe Canal Plus ont envoyé à la presse. Nous avons mis en valeur des passages.

 

Paris, le vendredi 21 octobre 2016.

Communiqué des représentants de la rédaction d’iTélé et des organisations syndicales du Groupe Canal Plus.

Aujourd’hui 12 heures 30, des représentants de la rédaction d’iTélé et les organisations syndicales du Groupe Canal Plus ont rencontré Stéphane Roussel, directeur général en charge des opérations du groupe Vivendi, Jean-Christophe Thiery, président du directoire du Groupe Canal Plus, Gérald-Brice Viret, directeur des antennes du Groupe Canal Plus, Serge Nedjar, directeur général d’iTélé, Sandrine Morin, DRH du Groupe Canal Plus et Elodie Bouvet, responsable des affaires sociales du Groupe Canal Plus.

Cette rencontre n’a malheureusement pas permis d’aboutir à une sortie de crise, la direction des Groupes Vivendi et Canal Plus ne répondant favorablement à aucune des demandes des représentants de la rédaction d’iTélé et des organisations syndicales et se contentant d’annoncer le report du lancement de CNews initialement prévu lundi prochain.

Dans ces conditions, la rédaction d’iTélé et les organisations syndicales demandent au Ministère de la Culture et de la Communication la nomination immédiate d’un médiateur chargé d’aider les parties à trouver une solution à ce conflit, le plus long de l’histoire d’iTélé.

La rédaction d’iTélé et les organisations syndicales rappellent leurs revendications qui n’ont pas changé après 5 jours d’une grève massivement suivie et reconduite jusqu’à lundi matin 11 heures 30, à savoir :

  • La signature immédiate d’une charte éthique,
  • La nomination d’un directeur de la rédaction distinct du directeur général d’iTélé d’ici au départ d’Alexandre Ifi, actuellement directeur adjoint de la rédaction, prévu mi-novembre,
  • La mise en retrait de l’antenne de Jean-Marc Morandini et plus largement la définition d’un projet stratégique et éditorial clair et précis.

La page Facebook Je soutiens iTélé reprend ces arguments :

« Potentiellement CNews c’est davantage d’infotainment : on a une autre estime de notre métier. »

C’est une équipe à bout de nerfs que Maxime Saada de Canal Plus va rencontrer dans la matinée vers 9 h 30 au siège d’iTele. Les équipes de la chaîne d’information,  journalistes et techniciens sont presque émues de le rencontrer : c’est la première fois que ce cadre du groupe daigne venir les voir selon un journaliste que nous avons interrogé.

Le but de cette réunion : clarifier les conditions de départ des salariés de la chaîne mais aussi et surtout parler du projet CNews qui pour le moment n’a pas été détaillé aux équipes.

iTele et les pratiques de Serge Nedjar

« On nous dit à longueur de journée que nous faisons partie d’un groupe » relate ce journaliste :« Depuis qu’on parle synergie il y a des lignes qui sont floues. » Il poursuit :  «Serge Nedjar a envoyé un journaliste faire un reportage sur une société de jeux vidéo qui appartient à Vivendi.  Le journaliste est allé à un événement, a tourné des images mais le sujet monté ne tenait pas la route et heureusement nous avons réussi à faire en sorte qu’il ne passe pas à l’antenne. »

Mais combien de temps cela pourrait-il durer ?

Un autre journaliste de l’antenne confie à l’Observatoire des Médias qu’il a déjà été demandé aux équipes de tweeter un contenu sponsorisé sans préciser qu’il l’était. Grâce à la pression des équipes finalement cela n’avait pas été fait.

L’autopromo à tout bout de champ ulcère ce journaliste : « je ne supporte pas le fait  qu’on ait diffusé une interview de 30 secondes de Cyril Hanouna la semaine dernière [à l’occasion des 35 heures passées à l’antenne de l’animateur]. »

Une autopromo « groupe » qui peut être vue sur d’autres chaînes, mais pour ce journaliste cela n’a pas sa place à l’antenne d’Itele.
Encore hier soir dans l’émission “C’ à vous” sur France 5 Anne-Sophie Lapix adoptait un ton particulier, gêné, lorsqu’il s’agit de faire la promotion d’une autre émission produite par France 5 animée par le médecin le plus médiatique de France. Mais pour ce journaliste d’iTélé interrogé par l’Observatoire des Médias rien à voir : « ‘C’ à vous’ est une émission d’infotainement et jusqu’à preuve du contraire iTele est une chaîne d’info en continu. Pour nous, pour les salariés on estime que le sonore d’Hanouna n’a rien à faire là. On a bien d’autres choses à mettre à l’antenne !  Potentiellement le projet CNews c’est davantage d’infotainment, on a une autre estime de notre métier. »

Une charte d’éthique en attente de signature

La société des journalistes iTele est en attente. L’un de ses membres nous le confirme « cela fait 9 mois qu’on a fait voter une charte d’éthique qui a été présentée à la direction de la chaîne. Elle n’a toujours pas été signée.»

Cette charte d’éthique fait partie des revendications postées hier par les grévistes sur Twitter :

Argument de la direction vis-à-vis de cette fameuse charte : « On va attendre la loi [Le projet de loi « Égalité et citoyenneté »], et on verra bien ce que la loi nous impose. »
L’arrivée annoncée des équipes du gratuit Direct Matin dans les locaux de la chaîne fait craindre le pire aux équipes : « de l’interprétation qu’on en fait nous ne voulons pas qu’il s’applique ce qui est fait à Direct Matin : nous pourrions nous retrouver à ne faire que du desk puis des publireportages sur des entreprises appartenant au groupe Bolloré » craint un journaliste de la chaîne interrogé par l’Observatoire des Médias.

Guillaume Zeller qui pilotait le gratuit n’était pas perçu par les équipes comme une personne antipathique : « De toutes les façons il ne faisait rien. Et nous laissait faire notre travail. Avec Serge Nedjar c’est une autre chose: il est là uniquement pour appliquer les décisions de Bolloré. Il avait commencé par assumer qu’il était venu pour dégraisser, ce qui avait été suivi par 50 départs », regrette ce journaliste.

Rendez-vous dans la matinée à iTele.

Maj de 13h33 : correction sur l’émission de France 5.

 

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