Catégorie : journalistes

#Explicite, le bébé média aux 58 parents ex-iTélé

Il y avait du monde, ce lundi après-midi dans les beaux quartiers de Paris pour les 58 ex itele (une trentaine présents) d’Explicite, qui faisaient leur conférence de presse. Deux conférences de presse en une : l’annonce du projet et de son lancement immédiat, dès vendredi pour l’investiture de Donald Trump.

Un lancement dès vendredi

Si ce lancement rapide est possible c’est que les moyens sont limités et que le format est léger. Non ces ex-iTélé ne lancent pas une chaîne d’info en continu, ni un site d’information à proprement parler : ils se jettent dans la gueule du loup des réseaux sociaux, en produisant vidéos, interviews, émissions, podcasts ou diaporama pour les réseaux sociaux, « pour le moment ».

58 journalistes, dont deux non ex-iTélé, pour le moment

Le « pour le moment » est revenu plusieurs fois lors de cette conférence de presse et c’est bien normal. 58 personnes pour le moment, pas de modèle économique pour le moment, pas de montant fixé pour la somme demandée en crowdfunding pour le moment, pas de limite à la taille de cette rédaction non plus, pour le moment. Combien de temps le modèle autofinancé pourra-t-il tenir, on ne sait pas non plus, et cela dépendra des bonnes âmes dans un premier temps, puis des investisseurs dans un second temps. Une chose est sûre : ce ou ces investisseurs devront respecter une charte d’indépendance à laquelle les ex-itele tiennent comme à la bonnette de leur micro.

Olivier Ravanello haussera le ton au moment de prononcer ces mots : « On ne touche pas à l’indépendance des journalistes. Ça devrait être dans la tête de tout le monde ». Poke Bolloré & sa clique.

Le projet se veut sexy. Un joli logo (une agence accompagne bénévolement le projet), un habillage que l’on découvrira cette semaine, mais surtout une équipe « prête à l’emploi » comme le dit Olivier Ravanello, qui se trouve être le president de l’association des journalistes associés qui éditera les productions « Explicite ».

Spécifité et non des moindres de cette rédaction : « elle aime et elle a envie de travailler ensemble ». Petite allusion au fait que la grève avait été provoquée par la volonté de Bolloré d’imposer Jean-Marc Morandini à l’antenne de la chaîne Itélé ?

Explicite, des contenus avec une seule contrainte : la qualité journalistique

Au niveau des contenus, pas de contrainte de formats. Pas de grille, donc virtuellement pas de limites. Mais pas de site de destination non plus pour les héberger : « on vous proposera une sorte de chaîne info à la demande », annonce Olivier Ravanello.

Reportages, courts ou longs, ou alors plusieurs épisodes dans la journée d’un même reportage feuilletonnant.

La proposition convainc un peu moins lorsque l’équipe nous propose de « passer au crible les grandes mesures des candidats à la présidentielle », mais on demande à voir et à entendre, bien entendu.

De l’innovation technique

Après le joli plateau de France Info sur le canal 27 de la TNT, est-ce que la prochaine innovation en matière de journalisme mobile viendra d’Explicite? C’est possible.

L’un des ex salariés d’iTélé participe au lancement d’une structure technique baptisée Youbelive, qui rejoint le projet Explicite et qui permettra de déployer plusieurs directs vidéo interactifs à la fois : « 10 journalistes en immersion dans un événement », nous promet-on. Si c’est bien fait, il se peut que cela soit efficace et pas seulement gadgétoide.

L’ombre d’iTélé à effacer

Est-ce que ce projet est une sorte de thérapie de groupe pour journalistes échaudés après un mois de grève ? Il est bien possible que non. Néanmoins, lorsqu’on demande aux intéressés si ils continuent, en parallèle, à chercher du travail, la réponse est oui. Il est donc possible que quelques personnes quittent le navire à peine mis sur les mers de l’information. Mais une chose est sûre : Explicite va leur « permettre d’aller jusqu’au bout des choses, ce qu’ils n’avaient pas forcément pu faire dans [leur ancienne] maison » en ce qui concerne par exemple l’interactivité avec le public sur le sport, lance François Pinet.

Un financement à venir

« Des bonnes fées se sont penchées sur le berceau » : l’image est belle, et l’on parle donc d’une agence de design pour le logo et l’habillage des contenus, de la salle pour cette conférence de presse, qui servira aussi pour des émissions.

Pour le reste, l’équipe d’Explicite attend beaucoup d’une levée de fonds via crowdfunding pour un montant auquel ils réfléchissent encore, levée de fonds qui permettra de prouver la sexytude du projet auprès de vrais investisseurs.

Olivier Ravanello l’a martelé plusieurs fois : il verrait bien un groupe s’intéresser, investir dans le projet pour lui assurer sa viabilité.

Un groupe média s’était intéressé à la chaîne iTélé (et à son canal TNT) : le Groupe Le Monde. Interrogée par L’Observatoire des Médias, Sonia Chironi admet que oui, « avec la minorité de blocage de sa rédaction, Le Monde serait un groupe dont Explicite pourrait étudier les propositions ». Chiche?

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Il faut faire plus pour assurer la sécurité des journalistes ! #ENDImpunity

endimpunity unesco 2 novembreL’Observatoire des Médias relaie la communication de L’Unesco à l’occasion de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes.

Au cours de la dernière décennie, plus de 800 journalistes ont été tués pour avoir voulu couvrir des évènements et informer le public : en moyenne, c’est une mort par semaine. Dans neuf cas sur dix, les meurtriers restent impunis. L’impunité entraîne un plus grand nombre d’assassinats et représente souvent un facteur d’aggravation de conflit et d’effondrement des systèmes de droit et de justice. L’UNESCO met en garde contre les dommages causés par l’impunité sur des sociétés toutes entières en dissimulant de graves violations des droits de l’homme, la corruption et la criminalité. Les gouvernements, la société civile, les médias et ceux concernés par le respect de l’Etat de droit sont invités à se joindre aux efforts mondiaux pour mettre fin à l’impunité.

Lors de sa 68ème session, en 2013, l’Assemblée Générale des Nations Unies a adopté la Résolution A/RES/68/163, qui proclame le 2 novembre « Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes ». Cette résolution a exhorté les Etats Membres à mettre en place des mesures précises afin de lutter contre l’actuelle culture d’impunité. La date a été choisie en mémoire de l’assassinat de deux journalistes français au Mali le 2 novembre 2013.

Mise à jour de 9h44 :

Voici ce qu’a publié ce matin François Hollande sur Facebook, qui cite Ghislaine Dupont et Claude Verlon  :

Le 2 novembre 2013, il y a 3 ans, Ghislaine Dupont et Claude Verlon étaient lâchement assassinés près de Kidal, au Mali. Ils voulaient montrer ce pays en cours de réconciliation, donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Ils voulaient simplement faire leur travail de journalistes. Nous n'oublions par leur courage. Nous n'oublions pas leur famille, dont je partage la douleur et à qui j'exprime toute ma solidarité. La vérité doit être faite et c'est le rôle de la justice. Elle mène des investigations dans un contexte difficile et fait tout ce qui est possible pour répondre aux légitimes attentes des familles. En cette Journée internationale de la fin de l'impunité pour les crimes commis contre les journalistes, souvenons-nous aussi de Gilles Jacquier, Rémi Ochlik, Yves Debay, Olivier Voisin, Camille Lepage. Souvenons-nous de Charlie Hebdo. La liberté de la presse est un de nos biens les plus précieux. Beaucoup de journalistes et photographes s’exposent pour nous livrer images et reportages qui nous permettent de savoir et donc de ne jamais fermer les yeux sur les horreurs et leurs responsables. C'est un combat que les journalistes mènent pour nous chaque jour, et ils méritent notre total soutien.

Protection des journalistes : décision historique du Conseil de sécurité de l’ONU

Le 27 mai 2015, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution historique concernant la protection des journalistes. C’est la première fois depuis 2006 que ce thème est abordé à la tribune des Nations Unies, alors que le nombre de journalistes tués en mission n’a cessé d’augmenter. Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontière a fait part de sa satisfaction vis à vis de cette résolution. Selon lui « c’est un jour historique pour la protection des journalistes ». Il demande cependant aux États de tout mettre en oeuvre pour protéger les journalistes accrédités dans les zones de guerre.

RSF-ce qui change

C’est aussi la première fois qu’une décision du Conseil de sécurité évoque le droit à la liberté d’expression. La résolution 2222 reconnaît en effet que les médias libres et indépendants sont essentiels à la démocratie car ils favorisent la protection des civils.

Par ailleurs il a été décidé que les violences envers les journalistes devraient être prises en compte dans les rapports des opérations de l’ONU. Dans la même lancée il a été voté que la Cour pénale internationale s’engage plus fermement contre l’impunité des crimes envers les journalistes. 

Bien que l’adoption de cette résolution historique représente une avancée majeure dans la protection des journalistes, son application devra être vérifiée à l’avenir. Ce signal encourageant envoyé par le Conseil de sécurité ne doit pas occulter les prochains défis. La protection des journalistes devrait être étendue aux journalistes non-professionnels et en dehors des zones guerres.

Décapitation de James Foley : fallait-il montrer ces images?

Ce mardi soir, cela a été l’effroi sur Twitter lorsque j’ai vu partagé une capture d’une vidéo absolument atroce : la décapitation du photojournaliste indépendant américain James Foley. James Joley, qui travaillait pour le site GlobalPost et aussi pour l’AFP était détenu en Syrie depuis le 22 novembre 2012. ISIS, l’État Islamique, a mis en ligne ce mardi soir une vidé à sur la plateforme américaine YouTube. Une vidéo où l’on voit le journaliste américain à genoux, équipé d’un micro cravate, obligé de prononcer un discours dénonçant les actions de représailles américaines. Ensuite viennent les images de la décapitation.

Comme d’autres, j’ai fait une recherche sur Twitter afin de voir cette vidéo. Sur YouTube avant que la plate-forme ne la supprime.

Appels au non partage

Au bout de quelques minutes, ce que j’ai vu apparaître dans ma timeline, était à la fois un mélange de condoléances, mais aussi d’appels à ne pas diffuser les images de la décapitation, que ce soit la vidéo, ou des captures de celle-ci.

Salutaire. Ces images étaient atroces, et même si un journaliste peut se sentir investi par le devoir de voir ces images, elles sont tellement violentes que la diffusion à un large public n’est pas du tout souhaitable.

Macabre souvenir

Mais cette malheureuse histoire, survenue à un journaliste m’a rappelé un autre événement, une autre vidéo.
C’était il y a quasiment sept ans jour pour jour. Le 17 août 2007, le site du Nouvel Observateur mettait en ligne une très longue vidéo montrants deux nazis russes décapitant deux personnes.

l’url était bien claire :

http:// tempsreel.nouvelobs.com/ actualites/international/ europe/20070817.OBS0900/ une_video_de_nazis_russesexecutant_deux_personnes.html

…et le site du Nouvel Observateur ne se contentait pas d’un embed, d’une capture ou d’un extrait: la rédaction en chef du site avait choisi à l’époque d’héberger le fichier « haute résolution » de la vidéo sur son serveur. J’avais commis à l’époque un billet pour dénoncer cette pratique, appelé Patrick Fiole, le rédacteur en chef du site, puis appelé Michel Labro pour finalement obtenir que cette vidéo soit retirée du site.

À l’époque, Patrick Fiole (qui est décédé en mars 2011) ne voulait pas mettre hors ligne cette vidéo. Il revendiquait le fait de la faire connaître au grand public :

Un certain nombre d’internautes se sont émus de la mise en ligne, sur le site du permanent nouvelobs.com, d’une vidéo montrant une décapitation par des néonazis russes.
Cette vidéo a été mise en ligne vendredi 17 et définitivement retirée mardi 21 août.
Alors pourquoi ? Pourquoi l’avoir mise en ligne, pourquoi l’avoir retirée ?
La mise en ligne a été décidée par moi-même, rédacteur en chef du site. La veille, un article avait été publié sur le sujet dans Libération papier, puis un autre dans l’AFP.
La moindre des choses, à mes yeux, avant de relayer une telle information -la dénonciation de la barbarie nazie, qu’elle soit archéo ou néo, est toujours souhaitable- est de savoir de quoi on parle. Aussi ai-je recherché, et trouvé, la vidéo en question.
Effectivement, le document est choquant, très choquant : une décapitation au couteau et qui dure longtemps.
Après visionnage donc, je décide néanmoins de la passer en lien hypertexte dans l’article.
En voici les raisons, qui sont aussi des réponses à un certain nombre de mails ou d’interrogations d’internautes :

– Montrer n’est pas approuver, c’est informer. Sur le strict plan de l’information, il s’agissait de ne pas priver d’autres adultes (les sites d’information sont essentiellement regardés par des adultes) d’une information à laquelle nous, journalistes, avons accès. Tout dépend de l’appareil critique mis autour d’une telle vidéo. En ce qui nous concerne, nous avons indiqué clairement que les images étaient choquantes et avons publié le document à l’intérieur d’un article très complet sur le ralliement grandissant de jeunes Russes à des groupes néonazis, souvent à l’origine des attaques contre des ressortissants d’ex-républiques soviétiques d’Asie centrale ou du Caucase.
Bref, publier des images choquantes n’est pas a priori choquant : tout dépend comment on le fait, et, voir point suivant, pourquoi on le fait.

– Montrer, c’est dénoncer. Qu’est-ce qui a le plus fait contre la guerre du Vietnam ? L’image. Et, notamment, cette terrible photo d’un soldat américain tenant deux têtes décapitées de supposés Viêt-Cong ? Qu’est-ce qui a alerté l’opinion sur le scandale de la prison d’Abou Ghraïb, en Irak : la publication de photos de soldats américains en train d’humilier des détenus. Enfin, pourquoi montre-t-on des images de la Shoah, sinon pour en rappeler l’horreur ?

– Enfin, Internet n’est pas la télé. La même vidéo diffusée dans le cadre d’un journal télévisé n’aurait effectivement pas été acceptable : on regarde la télévision de manière passive, on ne sait pas forcément, à l’avance, ce qui va passer, un enfant peut passer par hasard devant l’écran etc. Sur internet, le comportement est radicalement différent. Ici, le clic est un acte volontaire, conscient, internet ne relève pas de la communication passive.

Voilà donc ma position.

Alors, maintenant, pourquoi avoir enlevé la vidéo contestée. Très simple : parce que Michel Labro, directeur de la rédaction, donc mon supérieur hiérarchique, lui-même très choqué par les images, a demandé de le faire. Ce qui est son droit et que je peux, aussi, comprendre.

Les temps ont changé.

Et je crois que c’est tant mieux.

Les journalistes doivent à mon avis, voir cette vidéo, pour être informés et à leur tour informer, et en cela je rejoins ce que disait ce soir Hugo Clément, reporter à France 2  :

mais tout le monde n’est pas d’accord :

Et cela se respecte aussi.

J’espère trouver le sommeil ce soir, et je vous salue.

Étude : Qui sont vraiment les journalistes?

Nous relayons ici une étude menée par L’Argus de la presse sur les journalistes français.

L’enquête a été menée entre juin et août 2013 auprès de journalistes travaillant pour tous types de médias (audiovisuel, internet et presse écrite). Sur la plupart des questions, ce sont 678 journalistes qui ont répondu.

Vous pouvez télécharger le PDF de l’étude ici.

Le journalisme multimédia se dissoudrait-il dans la presse écrite ?

Le journalisme multimédia se dissoudrait-il dans la presse écrite ? C’est ce qu’on serait tentés de croire en étudiant deux études statistiques sur la profession publiées fin septembre. La première [pdf] est celle de l’Observatoire des métiers de la presse basée sur les chiffres fournis par la Commission de la carte d’identité des journalistes. La seconde est due au cabinet Audiens et a été communiquée lors de la quatrième Conférence nationale des métiers du journalisme.

Pour ce dernier, la raison de cette omission est simple : les entreprises multimédias sont difficilement identifiables, elles ont plusieurs activités. Avec l’arrivée du numérique, le profil des salariés change. Conclusion : Internet n’est pas un secteur en soi et les journalistes multimédias sont rangés dans la catégorie presse écrite.

On en arrive à une représentation plutôt figée de la profession avec cette conclusion sidérante : pas d’évolution entre 2004 et 2011

 poids-relatif-des-4-secteurs-etude-audiens-journalistes

Jusqu’à l’an passé [pdf], l’Observatoire des métiers de la presse étudiait l’évolution du métier de journaliste en classant les demandes de cartes par support. Nous avions donc des journalistes papier, vidéo, radio, agence, Internet et multi support. Cette dernière catégorie faisait référence au fait de travailler sur au moins deux supports (en général papier et internet). La proportion de journalistes concernés s’élevait à 8,3% en 2011, soit 3 098 journalistes encartés. Ce qui pouvait traduire la diversité des supports sur lesquels les journalistes sont amenés à travailler aujourd’hui.

Une distinction était faite entre les supports sur lesquels les journalistes travaillaient (papier, vidéo, radio, internet) et les secteurs d’activités qui les embauchaient. Ce qui permettait d’évaluer le nombre des confrères travaillant pour des supports ne correspondant pas toujours au secteur : journalistes travaillant pour la radio d’Arte, ceux embauchés par Radio France pour ses sites Internet. Un phénomène qui existait peu auparavant.

 repartition2011

C’est avec impatience que j’attendais les chiffres de cette année pour mesurer l’évolution de notre profession. Car à l’EPJT (l’école publique de journalisme de Tours) nous avions pu remarquer, par exemple, que des radios cherchaient à recruter des journalistes de presse écrite mais ayant également une formation radio (ce qui est le cas des étudiants sortant des écoles de reconnues) pour leur site, que des quotidiens régionaux préféraient des jeunes formés à la télé, etc. Bref, que les lignes étaient en train de bouger pour nos étudiants. Je voulais vérifier dans quelle mesure.

Déception. Les catégories Internet et multi supports ont disparu de l’enquête 2012 et les journalistes travaillant pour le Web ont semble-t-il tous été inclus dans la presse écrite. Sauf dans un volet consacré à la baisse du papier et pour une étude portant uniquement sur les premières demandes. Le renouvellement des cartes de presse n’est étudié que sous l’angle des secteurs d’activité et non plus des supports.

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Cette disparition  pose quelques problèmes.

– Il faut bien constater que la décision d’inclure les journalistes travaillant sur Internet dans la presse écrite ne va pas vraiment dans le sens de l’histoire. C’est nier que le multimédia n’est pas la simple continuité des médias déjà présents, une nouvelle technique, un peu plus moderne de traiter l’info ; que ce n’est plus de la presse écrite, ni de la télévision, ni de la radio ; qu’il s’agit d’un nouveau support.

– La disparition dans les statistiques des journalistes multi supports ne permet plus d’étudier un volet important dans l’évolution de notre métier : traditionnellement, le journaliste français est plutôt immobile. Jusqu’en 2008, on travaillait pour la télé, pour la radio ou pour la presse écrite et les passerelles entre les différents médias étaient rares. Alors que pour les générations actuelles, c’est en train de changer.

– On se demande où sont classés les journalistes multimédias embauchés par les radios et les télévisions afin de travailler sur leurs sites Internet. Dans les secteurs radio et télévision ? Où est la logique s’ils font peu ou prou le même boulot que ceux en « presse écrite » ?

– Du fait que secteur d’activité (télé, radio, presse écrite) et support ne soient plus différenciés, des évolutions importantes de notre métier nous échappent.

Et puis une contradiction flagrante apparaît dans cette enquête. Dans le premier item, il est dit que 62% des premières demandes de carte concernent la presse écrite. On constate donc une augmentation substantielle par rapport à 2011 (41,8% % des premières demandes). Le troisième volet explique a contrario que le papier est en baisse. Il ne représente que 32,7 % des demandes de première carte alors qu’Internet stagne à 9,7 % (10,2% en 2011). Où est donc passé le reste, la différence entre les 32,7%  de premières demandes en support papier et les 62 % de premières demandes en presse écrite ? Même en ajoutant les chiffres du Web, on est loin du compte.

À vouloir intégrer de force le journalisme multimédia dans la case de la presse écrite, on en arrive à des non-sens.

Pourquoi les journalistes internet et les multi supports se sont-ils ainsi dissous ? Comme pour Audiens, les supports multimédias ne sont pas pris en compte par le code Naf. « Le paysage de la presse écrite est aujourd’hui en pleine mutation, peut-on lire sur le site de l’Observatoire des métiers de la presse. Il devient de plus en plus difficile de trouver une délimitation précise du périmètre de la presse écrite et de ses champs d’activité et les métiers traditionnels cèdent progressivement la place à des configurations d’emplois qui embrassent des domaines d’activités autrefois distincts (éditorial, marketing, graphisme, multimédia). » Mais c’était déjà le cas l’an passé. Une interview de Jean-Marie Charon avance une autre raison : c’est compliqué de classer les journalistes qui font du multimédia et « cette évaluation devient très difficile tant se multiplient les situations de rédactions produisant de l’information pour plusieurs supports, avec le développement d’une notion de compétence plurimédia ou de polyaptitude. »
Certes, mais fait-on ce genre d’analyses parce qu’elles sont simples à réaliser ou justement pour comprendre un monde compliqué…

 

Laure Colmant
Journaliste,
Enseignante à l’Ecole publique de journalisme de Tours

Rédactions au futur #redfutur : le live

Les  Entretiens de  l’information et  l’INA
organisent  un  débat ce  vendredi  25  mars 2011

Cette   journée   est   consacrée   au   troisième   moment   de   la   réflexion   engagée   sur   les   transformations   des   modèles   économiques   des   médias   et   leur   impact   sur   la   production   de   l’information.   Quelles   nouvelles   organisations   des   rédactions  et  quelles  évolutions  des  pratiques  des  journalistes  ?

suivre l’événement en direct ici

[Big bang de l’information] Vers une nouvelle circulation de l’info ?

Nicolas Obrist (@nobr_ ) publie sur l’Observatoire des Médias des billets issus de son mémoire sur le web et l’information, que l’on retrouvera aussi sur son blog Le Temps des Médias. Au menu aujourd’hui : la circulation de l’information (avec le rôle de Twitter), l’impact sur l’agenda médiatique et le glissement vers un journalisme de communication… Bonne lecture !

Quel est, aujourd’hui, le parcours d’une information ? Lorsque les médias étaient seuls à traiter et diffuser l’information, la circulation se faisait – de fait – en vase clos. Désormais, avec l’arrivée de nouveaux acteurs dans la fabrique de l’information, ce schéma est remis en cause. En 2009, une équipe de chercheurs, menée par Jon Kleinberg de l’Université Cornell, a réalisé une étude sur le cycle de l’information : « Meme-tracking and the Dynamics of the News Cycle ». Ils ont suivi 1,6 million de médias traditionnels en ligne (dénommés « mainstream media sites ») et de blogs sur les trois derniers mois de la campagne présidentielle américaine en 2008. L’objectif était de mettre en exergue des schémas de circulation de l’information dans le temps. Ils ont notamment pu observer qu’il existe un délai de 2h30 entre le pic de visibilité d’une information dans les sites de médias mainstream et son pic de visibilité dans les blogs. Quant aux 3,5% des cas où les blogs devancent les médias traditionnels, il apparait que c’est le fait de blogs politiques professionnels ou quasi-professionnels, qui bénéficient déjà d’une certaine reconnaissance pour leur compétence et leur crédibilité. L’évolution de la visibilité des mèmes et des fragments de phrases suivis met en avant deux éléments qui, combinés, permettent de faire apparaitre un schéma de circulation de l’information : l’effet d’imitation entre les médias et le caractère récent d’une information. Les chercheurs ont en effet démontré que plus une information est traitée par les médias, plus les médias la traiteront. De plus, il ressort qu’une information récente est privilégiée par les médias face à une information plus ancienne.

Suite à la publication de cette étude, Sreenath Sreenivasan, professeur spécialisé dans les nouveaux médias à l’Ecole de Journalisme de Columbia, estimait dans le New York Times (« Study Measures the Chatter of the News Cycle », 12 juillet 2009) que les travaux de Kleinberg permettraient de mieux comprendre le cycle de l’information. Mais il a également ajouté que le schéma de circulation identifié par ces travaux était déjà en train de changer en raison de la montée en puissance des médias sociaux, notamment Twitter.

L’AFFAIRE BOUTIN : CAS D’ETUDE

Récemment, l’affaire Boutin nous a donné un aperçu de ce que pourrait devenir le schéma de circulation de l’information avec ces médias sociaux, et le rôle que pourrait jouer Twitter. Cette affaire portait sur le cumul par Christine Boutin de sa retraite de parlementaire avec une rémunération – jugée excessive – pour une mission que lui avait confiée le Président de la République. Pour cette analyse, nous avons utilisé le linkscape, le moteur de recherche développé par linkfluence, permettant d’effectuer des recherches au sein d’un échantillon d’environ 10 000 sites et blogs considérés comme les plus influents de leur communauté respective. Il permet notamment de remonter plusieurs mois en arrière et de centrer sa recherche sur une période en particulier.
Si c’est une révélation du Canard Enchainé, datée du 9 juin 2010, qui lance ce qui deviendra en quelques heures l’affaire Boutin, c’est pourtant sur le web que l’information est disponible en premier. Dès le 8 juin au soir, l’information commence à circuler suite à une dépêche AFP, publiée un peu après 20h, qui est reprise d’abord sur quelques sites de médias traditionnels (LeFigaro.fr à 20h21, LeTelegramme.com à 20h24, LePoint.fr à 20h29). Dans le même temps, la communauté « extrême-droite » commence également à reprendre l’information, notamment sur Fdesouche.com (le premier commentaire date du 8 juin 2010, à 22h23, prouvant ainsi que le billet a bien été publié ce jour), un des blogs les plus influents de cette communauté. Alors que l’information continue de circuler, surtout le lendemain matin avec la disponibilité papier du Canard Enchainé, Christine Boutin intervient sur RTL, où elle est l’invitée de Jean-Michel Aphatie. Pendant que ses propos confirmant les informations de l’hebdomadaire satirique agrémentent les articles portant sur le sujet, la polémique est sur le point de dévier, en raison d’un simple tweet. A 10h47, le blogueur Authueil, également assistant parlementaire d’un élu UMP, lâche l’information qui va largement amplifier la polémique : « Boutin touche sa retraite de députée (elle a siégé de 1986 à 2007), son indemnité de conseiller général en plus des 9500 euros ». L’information est repérée par Samuel Laurent, journaliste politique au Monde.fr, qui publie, à 11h24, ce tweet : « Je viens d’appeler l’entourage de Boutin, qui touche bien une retraite parlementaire et une indem de cons. Grle comme le dit @autheuil ». Dans le même temps, quelques médias en ligne reprennent l’information, mais c’est surtout l’article de Samuel Laurent sur LeMonde.fr (« Christine Boutin toucherait près de 18 000 euros mensuels »), publié à 12h, qui va enclencher la polémique sur le cumul rémunérations/retraites. A partir de là, des dizaines d’articles sont publiés, reprenant tous l’information sur le cumul et le chiffre de 18 000 euros comme rémunération mensuelle totale pour Christine Boutin. L’information continue de se développer par le biais d’interviews de membres de la majorité dans les médias traditionnels, notamment les radios, et dont les propos sont repris et commentés par ces mêmes médias, ainsi que par les médias sociaux. C’est finalement 48h après les révélations du Canard Enchainé, le jeudi 10 juin au soir, que Christine Boutin a renoncé à son salaire de chargée de mission, décision qu’elle a annoncée dans le JT de France 2. L’information est immédiatement reprise et diffusée par les médias en ligne. S’en suivra un débat autour du cumul d’une retraite d’élu avec une rémunération autre, qui s’est notamment développé dans les forums de discussion. Cette « jurisprudence Boutin », comme la nomment les médias, alimentera les conversations sur le web de façon significative pendant une dizaine de jours, même si l’affaire est nettement moins visible à partir du 11 juin, lendemain de l’intervention de Christine Boutin sur France 2. Cette polémique autour du cumul de la retraite parlementaire avec une autre rémunération a eu une conséquence importante dans la vie publique : les ministres qui touchaient une retraite parlementaire en plus de leur indemnité de ministre ont dû renoncer à leur pension tant qu’ils sont en poste.

Que nous enseigne cette chronologie ? Tout d’abord, on constate que le web et les médias traditionnels ont travaillé main dans la main au début de l’affaire, ce qui a permis l’émergence d’une information plus complète que celle du Canard Enchainé. Ensuite, on observe que, si c’est bien un média traditionnel qui a déniché l’information, celle-ci sort en premier sur le web, d’abord sur des sites de médias, mais très vite également dans la communauté extrême-droite. A noter que le blog Fdesouche.com cite LeFigaro.fr comme source pour son billet, ce qui montre bien que les médias traditionnels en ligne ont précédé les médias sociaux. Toutefois, c’est par les médias sociaux que le cœur de la polémique arrive, puisque c’est un blogueur qui donne le premier l’information selon laquelle Christine Boutin touche, en plus des 9500 euros de sa mission, sa retraite de parlementaire. Or, c’est bien la question du cumul qui fera débat. Comme l’a montré l’étude menée par Kleinberg, ce schéma de circulation de l’information reste très rare, mais lorsqu’il se produit, c’est par le biais de blogs reconnus. Dans le cas de l’affaire Boutin, cela se confirme en partie : Authueil est effectivement un blogueur politique connu et reconnu sur la blogosphère française. Mais il a choisi un autre canal que son blog pour sortir son information : Twitter.

L’IMPACT DU WEB SUR L’AGENDA MEDIATIQUE

Finalement, la nouvelle circulation de l’information est similaire au parcours d’un texte de loi pour devenir une loi. Comme au Parlement, avec le Sénat (qui représenterait les médias traditionnels), l’Assemblée nationale (web social) et la navette parlementaire (l’information se construit dans les allers-retours entre les deux). La communauté/le lecteur/l’opinion publique joue le rôle de la Commission mixte paritaire (dans une certaine mesure, Twitter joue aussi ce rôle, nous l’avons vu avec l’affaire Boutin, ainsi qu’avec la généralisation des live-tweets). La particularité de cet outil est qu’il est utilisé par une grande variété d’individus et d’entité : citoyen lambda, journalistes, politiques, entreprises, communicants… Cette mixité facilite les mises en relation entre ces individus, permettant, par exemple, à un tweet comme celui d’Authueil de résulter sur un article du Monde.fr.

Il nous reste à analyser le principe d’initiative de la loi et d’inscription d’un texte dans le calendrier parlementaire, ce qui correspond, ici, à l’agenda médiatique. Dans l’affaire Boutin, les médias traditionnels ont mis à l’agenda le problème soulevé par la mission confiée à l’ancien ministre. Par contre, nous l’avons vu, ce sont les médias sociaux qui ont mis à l’agenda la question du cumul avec la retraite. La mise à l’agenda médiatique dépend là aussi de différents acteurs, parfois extérieurs aux médias (politiques, société civile…). Mais ensuite, ce sont les acteurs politiques qui ont mené la danse, au fur et à mesure de leurs interventions médiatiques. On note donc peu de changements à ce niveau quant à la situation qui précédait l’arrivée du web : médias et politiques mènent une lutte continue pour garder la maitrise de l’agenda médiatique, avec une tout de même une plus grand emprise de la part des responsables politiques.

Nous en avons eu la preuve au cours de l’été 2010 avec le discours de Grenoble, prononcé par Nicolas Sarkozy, qui a permis de dévier l’attention des médias, jusque-là concentrée sur les retraites et l’affaire Bettencourt, vers les questions de sécurité, et notamment la situation des Roms. Par contre, l’actualité du web devient, de plus en plus, un sujet traité en tant que tel. Par exemple, les « apéros Facebook », apéritifs géants organisés dans plusieurs villes de France par le biais du réseau social Facebook, ont été largement traités par les médias traditionnels en avril 2010. De même, nous avons vu les débats suscités par l’utilisation de Twitter à l’Assemblée nationale dans le cadre de la réforme des retraites. Mais le web intervient également d’une autre façon dans l’agenda médiatique, puisque ce support est souvent choisi par les médias pour « tester » un sujet. Si les internautes s’emparent d’une information sur le web, alors les médias traditionnels seront plus enclins à les traiter. Ainsi, concernant une vidéo montrant une expulsion de sans-papiers qui avait été diffusée sur le web et reprise par plusieurs médias étrangers, l’AFP avait indiqué au site Arrêt sur image : « Nous attendions de voir si la vidéo faisait du buzz. C’est à partir du moment où elle a été très regardée que cela constituait un évènement pour nous« . Le web est donc utilisé par les médias comme un outil de sélection mais aussi de tri de l’information.

DE L’INFORMATION A LA COMMUNICATION

Les profonds changements apportés par le web sur la fabrique de l’information, ce qu’il change dans la manière dont l’information est conçue, montre que nous assistons aujourd’hui à un déplacement du « journalisme de l’information » à ce que l’on pourrait appeler un « journalisme de la communication ». Jean-Paul Lafrance, professeur-fondateur du Département des communications de l’Université du Québec à Montréal, dissertant sur la « société du savoir » et la « société de l’information » dans Critique de la société de l’information, rappelle des propos d’Antonio Pasquali, expert en communication ayant travaillé à l’UNESCO :

« Antonio Pasquali pensait qu’il fallait réintroduire le mot communication : « Informer connote pour l’essentiel la circulation de messages unidirectionnels, causatifs et ordonnateurs, tandis que communiquer fait référence à l’échange de messages bidirectionnels, donc relationnels, dialogiques et socialisants. »

Ce « journalisme de la communication » correspond donc à cette nouvelle fabrique de l’information, qui se fait dans « l’échange de messages bidirectionnels, donc relationnels, dialogiques et socialisants », par opposition au « journalisme de l’information », qui renvoie à la « circulation de messages unidirectionnels, causatif et ordonnateurs ». Le crowdsourcing, l’utilisation de Twitter et les autres exemples que nous avons étudiés dans ce mémoire le montrent : aujourd’hui, le journalisme se dirige vers une posture plus sociale – au sens sociétal du terme – et de moins en moins verticale.
Davantage impliqués, les citoyens-internautes attendent désormais une information qui soit chaque jour de meilleure qualité. Le blogueur Mancioday considérait d’ailleurs, lors de notre entretien, que « les gens sont de plus en plus exigeants avec l’information car ils deviennent acteurs de l’information. Donc ils savent ce qu’il est possible de faire ». Et de conclure : « c’est beaucoup plus sain ». C’est, en partie, ce qui explique la montée en puissance de la critique des médias

Journalistes français! Faites la Révolution, pas la Guerre!

Il y a quelques jours, j’ai eu la chance de rencontrer un journaliste étranger de passage à Paris. Il s’émerveillait encore et toujours de notre charmante capitale, Paris sera toujours Paris…. Et notre presse, toujours notre presse.. car il s’étonnait du calme ambiant dans sa profession en France.

Calme? Ce n’est pas vraiment l’impression que j’ai. “Mais, nous Axelle, nous sommes en guerre ». Vraiment? contre qui, contre quoi? « Contre personne et tout le monde, contre nous-mêmes. C’est une question de survie. Et en même temps, j’imagine que c’est l’un des challenges les plus passionnants. Je ne sens pas cet état d’esprit ici. »

Ce journaliste m’expliquait qu’il pensait que le journalisme français avait au moins quatre ans de retard, dans la façon de délivrer l’information, de collaborer entre les différentes sphères du journal, d’opposer encore et toujours le papier et le numérique là où d’autres journaux se créent de véritables “war rooms”, combien il était devenu essentiel d’écouter les voix « d’en bas », de ceux qui sont proches de votre audience, de ceux qui vous lisent, et que par conséquent en conférence de rédaction, les hiérarchies s’étaient déplacées. Bref, je le trouvais plus curieux que paniqué, plus déterminé que cynique, plus ouvert que convaincu. La voix de la raison et du savoir n’étaient peut-être plus la face B de sa carte de presse.

Ou une révolution?

Loin de moi l’idée de croire que l’Internet va tuer le journalisme. Je pense exactement le contraire. Dans ce bombardement d’informations, quand on a l’impression de ne jamais tout savoir ou de sûrement tout rater, quoi qu’on lise, quoi qu’on cherche, s’accrocher à des valeurs sûres devient de plus en plus essentiel. Peut-être ne trouverais-je pas toujours ce qui m’intéresse sur le site du journal, ou du blog dont la « marque » est solide. Mais je sais que j’y reviendrai le lendemain, et que cela sera le cas. Parce que cette source d’informations me connaît, dialogue avec moi, partage, m’implique, me fait confiance autant que je compte sur elle. C’est mon nouveau code de fidélité, qui ne passera pas par un abonnement papier. L’un des grands exemples de nouveau media social offrant une nouvelle façon de s’informer est sans aucun doute Twitter.

Quand je suis quelqu’un sur ce réseau, je lis tous ses tweets, qu’il s’agisse d’un journaliste reconnu, d’un designer ou d’une amie dont l’opinion m’intéresse. Je les lis de la même façon, avec la même impatience, parfois je n’y vois aucun intérêt et n’ouvre pas le lien, mais ne les enlève pas de ma « timeline » pour autant, car demain, j’en suis certaine, je trouverai quelque chose qui satisfait ma curiosité. Je suis donc une des tribus de la tribu j’imagine. C’est là où tout se complique probablement pour les journalistes et leur média. Il n’y a pas qu’une communauté, mais plusieurs. Twitter n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres nouveaux services web ou applications mobiles grâce auxquels chacun peut aujourd’hui créer son univers d’informations selon ses propres intérêts. Regarde les applications que je télécharge et je te dirai qui je suis…

Internet n’est qu’un mouvement collectif fait de ces tribus multiples piochant dans ce réseau en fonction de leurs besoins. Un point commun, entre elles, elles expriment un certain engagement nourri par une nouvelle interactivité, engagement parfois de gens qui n’avaient peut être jamais étaient très « connectés » à ce qui se passait autour d’eux avant que la révolution ne s’opère. Car oui, c’est fait, il serait même un peu tard pour en parler, et se demander si le journalisme doit se réinventer. D’autres ont déjà pris le train. Je lisais ce matin un tweet : « je ne connais personne de moins de 25 ans qui a un abonnement à un journal ou un magazine papier. »

Je réalise que moi non plus. Paradoxalement, j’ai l’impression que je n’ai jamais autant parlé, échangé, commenté, découvert qu’aujourd’hui. Il est tellement plus facile d’intéresser un lecteur passionné, concerné. Je n’arrive pas à comprendre que les journalistes vivent si mal ce changement ou donnent ce sentiment parfois.

S’armer pour innover

Ils ne s’ appliquent pas certains principes qu’ils analysent si justement parfois dans leurs écrits sur les grandes innovations, pas uniquement technologiques, que nous observons actuellement. Pourtant, je ne crois pas du tout que les Français soient moins créatifs. Mais l’innovation commence lorsqu’on arrive à franchir l’étape entre des idées et leur exécution.

Ouverture

L’ouverture : « Openness » dirait-on anglais, mot aussi chéri que son cousin « innovation ». C’est certainement une des clés d’un nouveau journalisme qui accepte l’ouverture du nouvel écosystème, ouverture dans la façon de mettre l’information à disposition du grand public, et ouverture à ceux qui la reçoivent. A quoi cela sert-il d’utiliser Twitter si c’est pour en faire le même usage que le format papier, entretenir le dialogue entre soi, se “tweet-clasher” entre amis-ennemis du sérail? Sachez que pendant ce temps-là, il se passe plein de choses intéressantes ! Que je pars lire l’info ailleurs.

Honnêtement, je ne sais pas si tous les journalistes du monde se battent entre eux. Je ne crois pas. Il y a une autre guerre à mener semblait me dire ce journaliste. Au prochain bon mot en réponse au trait d’esprit d’un confrère, je serai moi, sur la nouvelle application du Guardian, pour laquelle je n’ai pas déboursé le moindre centime cette fois. Mais qui à sa prochaine expérience, surprise ou, application payante aura mon engagement, ma confiance car je les sais capable de créer un produit adapté non pas au nouveau support, mais à mes nouveaux besoins. Ce qui veut dire la même chose. Ils auront construit une marque solide à mes yeux.

Ainsi, au lieu de discuter comment sauver son modèle économique certains le font comme cette application pour iPad The Guardian Eyewitness qui permet de recevoir une vraie information. Le journalisme, quelque soit soit forme ou le médium utilisé, consiste avant tout à cela pour moi. Je veux être informée de la meilleur façon possible. Je préfère donc toujours m’intéresser à un fait, une opinion, une analyse de celui-ci, qu’il s’agisse d’un événement politique ou un nouveau produit technologique. Entre « tout savoir sur Internet » et « les dessous de la communication de crises de BP », je me pencherais toujours sur le second, en premier.

Après une conversation initiée sur Twitter avec un journaliste français cette semaine, passionnant échange, en ce qui me concerne, l’argument suivant est avancé « il faut travailler dans la presse pour comprendre ». C’est à dire l’idée contraire de son confrère étranger qui me disait mot pour mot « j’écoute beaucoup, et spécialement ceux qui utilisent ces nouveaux usages, j’écoute mon audience. »

Je suis d’accord. Je crois que si le microcosme ne comprend pas que la niche ne sera pas sauvée par la niche mais que le lecteur de plus en plus en contrôle de ses choix serait ravi qu’elle compte sur lui, qu’on ne nous voit plus comme l’ennemi qu’on ne sait plus satisfaire, mais comme un acteur de la révolution que nous vivons ensemble.

Se focaliser

Internet semble être au delà du lecteur non captif (ce qui est faux de mon point de vue) l’ennemi numéro un pour la presse. Mais encore une fois à l’ouverture pour changer, vivre cette révolution s’ajoute l’obligation de s’impliquer en se concentrant sur ses objectifs pour la faire. Au lieu de découvrir l’activité journalistique à travers des nouvelles expériences de lecture, je ne lis que le résumé des entreprises de destruction de l’adversaire, qu’il s’agisse de Yahoo ou Google qui tue la presse, le journalisme. Encore une fois, je n’ai jamais vu personne se réinventer en scrutant les gestes des autres. Etre « focus » sur ses propres capacités et son savoir faire n’est pas facile quand les nouvelles technologies et autres réseaux sociaux les redéfinissent. Agir dans un environnement où il est quasiment impossible de construire une stratégie est un défi. Mais les meilleurs choses se font souvent en dehors de notre zone de confort.

Prendre des risques

Cette zone de confort qui à titre individuel est de plus en plus difficile à franchir au fur et à mesure que les choses à perdre s’accumulent. C’est pour cela qu’il est forcément plus facile, plus instinctif de le faire jeune, quand on a tout à prouver et que prendre des risques est quasiment une seconde nature. J’imagine que c’est la même chose à l’échelle d’une entreprise, d’autant plus lorsqu’on la définit comme une institution. Mais j’aime à croire que les différences générationnelles sont assez factices, (si j’entends encore que je suis une « digital native »…) je crois toujours qu’il s’agit d’une excuse et que c’est avant tout une question de personnalité et donc de volonté.

Je ne crois pas que le New York Times s’imaginait il y a cinq ans, non pardon deux ans, lancer une application “Scoop” qui offrirait une nouvelle façon d’informer, plus interactive, plus personnalisée, où l’équipe de rédaction donnerait ses conseils et bons plans au lecteur. Je ne pense pas non plus qu’à la même époque, Wired imaginerait que sa version numérique pour un produit, l’iPad, serait plus lu que son tirage papier (‘Wired’ iPad Edition On Pace to Beat Newsstand Sales This Month | The New York Observer) ou que Jeff Jarvis conseillerait de cultiver sa marque personnelle dans un univers media où il s’agira autant de l’endroit où vous écrivez que de qui vous êtes: Media’s evolving spheres of discovery « BuzzMachine.

Je n’écris d’ailleurs ce billet qu’à ce titre. Je ne représente que moi-même. Je ne suis certainement pas une experte, titre qui me semble plus que suspect. Mais cela n’empêche pas d’avoir une vision, au contraire. Il s’agit de la mienne. Celle d’une utilisatrice de ces nouveaux médias, boulimique d’infos, passionnée. C’est ainsi la seule légitimité que je revendique: celle de la passion.

Sans doute un peu naïve? Peut-être, mais encore une fois le cynisme ne gouverne pas les grandes révolutions. D’ailleurs quand ce journaliste étranger m’a déclaré que la France avait définitivement versée dans le conservatisme, je me suis offusquée.

Certainement pas. Nous avons toujours eu le goût des révolutions. Et un certain talent pour y participer.

Axelle Tessandier, @axelletess

StreetPress.com un journalisme participatif en quête de sens

StreetPress vient d’être mis en ligne. C’est un nouveau venu dans les sites d’info participatifs, issu de l’expérience StreetReporters.

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L’Observatoire des Médias a interviewé un de ses fondateurs, Johan WEIZ.
Vous vous lancez ce jeudi midi. C’est donc la suite de Street Reporters?

Oui, nous avons vécu comme un laboratoire l’aventure StreetReporters, et au bout de deux ans, on a décidé de sauter le pas et de tirer les expériences de StreetReporters pour créer StreetPress :
– le participatif, c’est quelque chose qui se travaille
– cela nécessite beaucoup d’encadrement
– un outil qui nous permet de suivre les gens qui écrivent
– nous serons là pour encadrer des gens qui ne seront pas forcément professionnels.

Qu’est-ce qui vous différencie, donc, par exemple, du Post.fr, où les posteurs se battent pour écrire un article le premier et être publié en une?

Nous on est AVEC les reporters qui contribuent. A la première conférence de rédaction, nous étions 20, et nous avons discuté. On va parler, en vrai, en direct, avec la personne qui va faire le reportage. Cela nous différencie par exemple du Post, où nous allons rencontrer la personne qui va écrire, qui va faire le reportage.

Moi ce matin, j’ai vu physiquement 8 reporters. On s’est posés, on s’est assis, on s’est parlés, on s’est vus, on a parlé au moins une demi-heure pour définir un angle.

Définir un bon sujet, c’est pas quelque chose qui s’improvise. On parie vraiment sur des interactions. La Motivation première, ce n’est pas d’être en une d’un gros site, mais je vais chercher autre chose que la visibilité.

La motivation qui compte le plus, c’est la quête de sens.

sp-tof
Mais tout cela, cela coûte très cher, n’est-ce pas?

Oui, faire du participatif de qualité, cela coûte très cher.
Nous sommes 5 permanents à la rédaction, et nous sommes là de 8 heures du matin à 21 heures en semaine, et le samedi, « à la cool ».
Les gens qui participent sont donc gérés par nous. Notre mission principale et chronophage, c’est de gérer cette participation.
Les gens qui écrivent sont soit en stage, soit on un job, et participeront à StreetPress en plus. Ce sont des gens qui ont un travail, une occupation à côté.

Vous allez donc les former à l’écriture journalistique?

Je veux traiter un sujet, mais comment le traiter. La manière de l’angler, n’est pas innée. Les gens ont des passions, des questionnements, et notre vrai travail c’est de faire de bons angles. Ce qu’il va falloir, c’est creuser, et ne pas traiter le sujet d’une manière générale, mais c’est au niveau de l’approche.
Deux tiers des gens qui participent chez nous n’ont pas de formation journalistique.

Vous aller payer les frais des gens qui vont partir en reportage? Si vous envoyez quelqu’un à Lille, allez-vous lui payer ses billets de train?

Non, si quelqu’un va à Lille, c’est qu’il a déjà prévu d’y aller, que son travail va lui permettre d’être là-bas, et que donc il va profiter de son déplacement pour écrire quelque chose pour nous et faire un reportage.

Une fois l’article écrit, la personne est-elle payée?

Non.

Et vous, comment vous payez-vous?

Nous avons monté des partenariats avec des institutions, comme des écoles de journalisme, qui vont nous envoyer des gens que nous allons former.
– Un tiers de notre chiffre d’affaire est basé là dessus, sur la formation des étudiants. Cela nous permet de financer l’encadrement des reportages.
– Nous faisons de la production vidéo. La structure va s’appeler StreetProd, c’est quelque chose que nous faisons depuis deux ans : des formats courts pour le web. Nous avons des contrats à l’année, et là dessus, j’ai de la visibilité jusqu’à juin.
– Nous allons ensuite essayer bien sûr, de revendre une partie de nos contenus, de faire des partenariats (Yahoo…), et aussi des partenariats au niveau européen.

Nous avons travaillé sérieusement sur le modèle économique, et nous sommes « zen » jusqu’à juin. Nous n’avons pas fait de levée de fonds, jusqu’à présent.

5 journalistes, c’est une petite rédaction, et nous espérons nous développer, bien entendu.

Allez-vous vous créer un compte sur Le Post, pour être média invité? (StreetReporters a publié jusqu’en août 2008 des articles sur cette plateforme)

Nous ne les avons pas encore contacté, mais oui, c’est quelque chose que nous allons faire. LePost est un media qui a une vraie force. Nous notre point de départ est différent. Tout le monde ne peut pas venir écrire chez nous, contrairement au Post. Nous voulons faire moins de production de sujets, mais plus des sujets « fait main ». On veut en même temps « industrialiser » cette approche. Mais cela peut être complémentaire avec le Post.

Et Rue89, qu’est-ce qui vous en différencie?

On ne peut pas vraiment arriver chez Rue89, et dire voilà, j’ai un sujet. Ils ne vont pas prendre une demi-heure pour discuter avec la personne de son angle.
Même en envoyant un mail.
Eux leur métier, c’est de faire du participatif, notamment avec les commentaires, mais la production de l’information, est principalement faite chez Rue89 par des professionnels.
Si vous produisez l’information par des gens qui ne sont pas journalistes ou professionnels à la base, comme nous voulons le faire, l’impact sociétal que vont avoir ces articles seront radicalement différents.

L’Observatoire des Médias souhaite une bonne chance à StreetPress et à son équipe!

Une équipe qui se paye une bonne tranche de rigolade en se présentant :

Voici leur communiqué de presse officiel.