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Mutation des usages

Mutation des usages : 5 défis majeurs pour les médias et producteurs de contenus

Pour faire face aux mutations des usages majeures qui se succèdent et s’accélèrent, voici les cinq recommandations de Cyrille Frank aux médias et producteurs de contenus, pour 2017 et au delà. Billet originellement posté sur Mediaculture.fr

1- Fragmentation des publics et des usages : ciblez et segmentez

Nous assistons depuis une quinzaine d’année à une diversification accélérée des publics et de leurs attentes. Une évolution profonde de notre société qui se traduit par la multiplication des communautés par affinités, goûts, croyances. Les fameux socio-styles de Bernard Cathelat, tentative de classement des comportements et styles de vie des individus, sont largement dépassés et inadaptés, car il y a une multitude de paramètres de choix et donc des milliers de combinaisons possible !

 

Ce phénomène déroute d’ailleurs les partis politiques englués dans des offres politiques monolithiques inadaptées à la multiplicité des attentes. D’où la tentative – malheureusement très « marketing » de Ségolène Royal en 2007 – d’impliquer les citoyens dans l’offre politique, via son concept de « démocratie participative ».

Un autre effet de cette diversification des groupes sociaux – les « tribus » – s’observe via la multiplication des religions dans le monde (aux Etats-Unis ou en Amérique latine pullulent des milliers de sectes évangélistes). Et chez nous, par le développement de syncrétismes religieux où chacun choisit ses croyances à la carte (un peu bouddhiste, un peu chrétien un peu protestant…). Sans oublier hélas la résurgence des fondamentalismes de tout bord.

On le perçoit aussi de manière plus positive, dans la création de communautés d’intérêt qui se mobilisent sur des passions (cuisine, cinéma, tuning…) ou des questions de société (la diversité, l’égalité hommes-femmes, la biodiversité ou la défense du droit des animaux), sur sur les blogs, Twitter, Facebook ou dans le milieu associatif.

Quoi qu’il en soit, les médias généralistes qui proposent une offre unique et standardisée ne sont plus adaptés à cette nouvelle génération qui fait son marché parmi ce qu’on lui propose, car les technologies le lui permettent désormais. Ceci, via le streaming à la demande, les podcasts, la télé de rattrapage, la recherche Internet et le picorage social des contenus recommandés par sa communauté.

L’une des solutions qui s’offre aux médias est de segmenter davantage leur offre selon les publics auquel ils s’adressent. En somme de développer une stratégie de contenus dédiés : ce sont les fameux « verticaux » ( cuisine, mode, lifestyle, golf… ).

Les généralistes souffrent car, à vouloir plaire à tous, ils se condamnent à n’intéresser personne, car ils sont obligés de réduire l’offre au plus petit commun dénominateur.

La difficulté de cette stratégie est de conserver une cohérence éditoriale pour la marque média. Agréger des communautés différentes, pour afficher une puissance publicitaire qui intéresse les grands annonceurs. Mais sans y perdre leur âme. Quand Le Figaro (entre autres exemples), mélange l’audience des forums de « Comment ça marche » à ses lecteurs quotidiens, cela n’a aucun sens et aucune efficacité publicitaire.

Par ailleurs, les médias peuvent retrouver un volume d’audience par leur capacité à fournir les bons contenus aux bonnes personnes, au bon moment. Ceci est possible aujourd’hui, dans une certaine mesure, grâce aux données utilisateurs, et c’est ce qui fait la fortune de Google, Facebook ou encore Criteo – la fameuse plateforme de recyclage publicitaire, qui détient à lui-seul 24% du marché de la programmatique en France.

Les médias pêchent largement en ce domaine, par manque d’investissement et de savoir-faire technologique et c’est la raison pour laquelle, ils se font spolier par les géants de la publicité et du web qui captent l’essentiel de la valeur.

Google et Facebook ont récupéré à eux-seuls, 64% des quelque 60 milliards de dollars d’investissement publicitaire numérique aux Etats-Unis en 2015. Et il ne cessent d’engranger davantage de revenus (+20% entre 2014 et 2015), comme le montre le graphique ci-dessous, en particulier grâce à la programmatique qui représente désormais plus de 60% de la publicité numérique totale.

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Il est urgent que les médias investissent massivement dans l’élaboration de leurs propres plateformes publicitaires ciblées, avec l’arme décisive des enchères, soit auprès des annonceurs en direct, soit des agences média. Gros chantier car cela passe par une refonte globale de tout leur dispositif data et CRM.

cyr9_9gxaaa3gxbSans même parler de solutions technologiques évoluées, les médias doivent modifier leur processus de production, pour différencier les contenus produits des publics visés et du support et canal de consultation. Par exemple, le magazine « I’am Divas » qui s’adresse aux femmes amoureuses de l’Afrique, distribue ses contenus en fonction des vecteurs d’expression choisis. Sa ligne éditoriale n’est pas la même sur Internet que sur le papier (cible plus âgée, plus instruite) ou sur les réseaux sociaux. Ses formats sont eux aussi adaptés aux réseaux qu’elle aborde et ces tris sont opérés dès la conférence de rédaction ou adaptés en aval, par la community manager.

Idéalement, les médias doivent aussi adapter les formats aux temporalités de diffusion. Long, profond, narratif et développé le soir après 22 heures ou le week-end, lorsque la disponibilité mentale du lecteur est la plus grande sur les sujets de fond ou lorsqu’il accepte de se laisser divaguer au récit et « l’ailleurs ». Et lieu où la beauté de l’objet reprend ses droits : il faut pouvoir en être fier et le laisser traîner sur sa table basse, c’est l’une des motivations « positionnelles » de l’acheteur.

Concis, précis et basique sur mobile le matin, quand on n’a peu de temps pour s’informer avant la socialisation, de la machine à café (ou de ses clients, fournisseurs etc.). Video sous-titrée pour permettre aux gens de suivre l’histoire dans les transports publics ou sur leur écran à leur bureau, en open-space.

Décalé et original sur les réseaux sociaux ou le contexte de recommandation par ses amis non seulement autorise mais recommande un ton plus familier et décontracté.

2- Pénurie de l’attention : musclez vos contenus et arrêtez la neutralité !

La durée moyenne d’attention des lecteurs diminue ! Elle serait passée de 12 secondes en 2000 à 8 secondes en 2013, selon une étude de Microsoft Canada. Submergé d’informations et de messages divers, le lecteur diminue fort logiquement le temps accordé à chacun. C’est une stratégie adaptative de l’Homme qui prouve la plasticité incroyable de son esprit, même si cette infobésité a un prix, surtout auprès des moins instruits.

Ceci a des conséquences importantes dont les médias n’ont pas toujours pris la mesure. Ils continuent de produire une masse impressionnante de contenus qui ne sont pas vus et pas lus.

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D’abord, il est devenu indispensable de développer un ton et un univers particuliers qui sortent du lot. Pour cela, à nouveau, pas d’alternative : il faut s’adresser à un public précis auprès de qui on pourra jouer l’implicite, voire la connivence. Le choix du tutoiement ou du vouvoiement, du vocabulaire familier mais pas grossier, de l’environnement graphique décalé, classe ou sérieux… Tous ces marqueurs positionnels dépendent avant tout de ceux à qui l’on s’adresse. Tout comme les jargons et langages plus ou moins excluants, qu’il s’agisse des smileys et autre emoticons ou des expressions sportives de connaisseurs.

Ensuite, cela implique en filigrane, qu’il faut cesser de professer la neutralité journalistique qui n’a plus sa raison d’être – si elle n’en a jamais eu. Tout choix de sujet, tout angle, tout traitement trahit nos représentations du monde, nos valeurs, nos croyances profondes. Vouloir le nier est au mieux une utopie douce, au pire un mensonge cynique.

Les citoyens l’ont bien compris qui dénoncent les différences flagrantes de traitement de l’information, selon nos intérêts géopolitiques. Saddam Hussein, infâme dictateur qu’il fallait chasser – Bachar El Assad, rempart contre la barbarie islamiste. Les lecteurs-spectateurs, mêmes les moins instruits, ne sont pas idiots : ils voient bien ces choix politiques insidieux. La neutralité prétendue des relais médiatiques explose en plein vol.

Dans le débat de fond entre Keller et Greenwald, je penche aujourd’hui pour une subjectivité assumée et transparente. Je crois que la position de Greenwald est plus honnête et plus susceptible de retisser la confiance avec les lecteurs.

Est-ce que tout journaliste doit être militant pour autant et défendre un point de vue politique ou engagé ? Certainement pas ! Car, tous les sujets ne s’y prêtent pas et notre niveau de maîtrise des sujets n’est pas toujours immense, surtout au début. Mais à partir du moment où l’on essaie d’aller au delà des faits bruts, et cela nous est vivement demandé par le public – il faut révéler sa vision du monde : libéral, anarchiste-libertaire, croyant, républicain traditionaliste… Un peu comme les descriptions des journaux repris par le Courrier International qui éclairent les articles qu’ils reprennent.

Le plus souvent cette neutralité est un aveu d’impuissance : les médias sont peu organisés et/ou staffés pour produire autre chose que la simple relation des faits. Mais c’est quelquefois aussi un alibi à a fainéantise. Il est tellement facile de se retrancher derrière une neutralité apparente pour ne pas avoir à creuser les sujets et produire un point de vue documenté.

3- Infobésité et hyper-concurrence : mettez le paquet sur la distribution

La qualité des contenus ne suffit pas. Il faut faire et bien faire, certes, mais il faut aussi faire savoir : distribuer les bons contenus aux bonnes personnes, pour recruter des lecteurs et mieux, des abonnés.

Mais comme vous n‘avez pas les moyens d’être présents correctement sur toutes les plateformes, il faut déterminer où se trouvent les lecteurs qui ont le plus de valeur pour votre marque (média ou annonceur). En matière d’animation communautaire, comme de contenus, il vaut mieux faire moins, mais faire mieux.

Votre public le plus intéressé par ce que vous avez à proposer est-il plus sur Linkedin, Twitter, Instagram, Snapchat ? Ayant des clients B2B, je me suis naturellement concentré sur Linkedin et Twitter. Mais si vos lecteurs sont plus grand public, c’est évidemment Facebook et Messenger qu’il faut privilégier.

Pour répondre à cette question, il faudra donc préalablement définir le plus précisément vos cibles. Cela veut dire passer du temps à les cerner et à les comprendre : reprendre les études dont vous disposez déjà, analyser le comportement de vos lecteurs sur les différents supports, élaborer et diffuser un questionnaire sur leurs attentes et pratiques…

Mettez le paquet sur le mobile, notamment via les applications qui concentrent 86% du temps passé sur ce support et plus de 50% du temps digital total, et permet donc la fidélisation des lecteurs « utiles » – ceux qui apportent la valeur la plus forte pour la marque media. Cette rétention est clé pour faciliter la transformation d’un lecteur en abonné.

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Utiliser le search, l’e-mail, ne négligez pas la page d’accueil qui concentre de moins en moins de trafic, mais rassemble les utilisateurs les plus fidèles. Sans toutefois y consacrer toutes les énergies, comme c’est souvent le cas dans les medias traditionnels. La culture de la une reste forte et cannibalise l’attention des rédactions au détriment des autres canaux de distribution. En réalité, la nouvelle page d’accueil, c’est bel et bien l’article lui-même !

Même si votre modèle d’affaire repose sur l’abonnement, vous devez faire connaître votre offre. Il faut montrer le produit pour le vendre, c’est pourquoi les commerciaux savent qu’il faut le placer entre les mains du prospect. C’est ce qu’a bien compris Mediapart qui inverse le paradigme du payant, en diffusant gratuitement ce qui le plus de valeur : les scoops, tout en faisant payer les rebondissements et les détails de l’enquête.

4- Evaluez la rentabilité des contenus produits sur le long terme

Attention aux indicateurs que vous retenez pour établir votre hiérarchie des succès ou des échecs éditoriaux. Un bon sujet n’est pas forcément celui qui apporte le plus de trafic, ni même le plus d’engagement sur le moment.

Si votre modèle repose sur la publicité, et donc en partie sur le volume de trafic, il faut regarder le résultat sur la durée. Il y a des sujets pratiques, simples et efficaces qui cumulent dans le temps une audience considérable. Je me souviens que l’un des plus grands succès d’audience de RFI en langue brésilienne, était consacré aux top 10 des musées incontournables de Paris. Ni scoop, ni polémique, ni format particulier. Juste une offre éditoriale qui comblait un besoin pratique de leur audience et qui leur apportait une rente d’audience par la recherche.

Mais il faut pour cela penser à optimiser l’accès à ses archives : titrages informatifs par mots clés, maillage intelligent de liens entre les sujets et surtout, examen régulier des sujets qu’on peut et doit remonter, quitte à les adapter. Certains comme Le Temps de Genève ont même crée un algorithme pour faire remonter automatiquement les sujets porteurs.

Par ailleurs, la quantité du trafic ne suffit pas à évaluer la valeur créée, car il faut tenir compte aussi de l’image véhiculée par le contenu pour l’annonceur et le média. C’est pourquoi l’émission de Jean-Marc Morandini est désertée par les annonceurs, en dépit d’audiences correctes. Cette valeur d’image des sujets est inquantifiable mais elle dėtermine sur le long terme la valeur du média auprès des annonceurs, comme des abonnés.

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Frédéric Filloux, milite pour l’intégration d’un facteur « qualité » dans la tarification publicitaire des médias. Il a imaginé un système dans lequel les médias taguent leurs contenus en amont de leur diffusion, en indiquant la longueur, le type de format, le nombre de rédacteurs, graphistes, développeurs impliqués, le temps de production. Le tarif publicitaire proposé aux annonceurs ne dépendent donc plus du lieu de diffusion (en Home ou en rotation générale, en haut ou en bas de page…).

Je pense pour ma part que c’est une fausse bonne idée. D’abord, parce que les éditeurs ne se mettront jamais d’accord sur un standard commun. Ensuite, je crains qu’on ne puisse corréler de manière systématique le temps et les moyens de production investis au prix demandé au lecteur/annonceur. On peut passer beaucoup de temps et dépenser de gros moyens à créer quelque chose de raté. Il vous suffit pour vous en convaincre de penser à quelques-uns des blockbusters hollywoodiens, comme Independance Day.

Par ailleurs, plus fondamentalement, il me semble illusoire et même dangereux de vouloir standardiser la « qualité », car la perception de celle-ci dépend avant tout du récepteur. Il ne s’agit que de ses propres goûts. Cessons cet impérialisme culturel des sachants sur ce que doit être « la bonne culture ». Ce ne sont pas non plus forcément les contenus les plus longs qui sont les meilleurs, attention aux articles verbeux, redondants et plus ou moins creux, comme l’a constaté le Wall Street Journal, lui-même.

Il ne s’agit pas nécessairement des formats « innovants » qui bougent, sont jolis ou font « pouet pouet ». Il existe une tonne d’infographies illisibles, très jolies, mais qui demandent beaucoup trop d’efforts au lecteur pour qu’il les comprennent.

De la même manière qu’une longue phrase qui comporte plusieurs idées est difficile à comprendre, un visuel trop synthétique peut être totalement indigeste. La pédagogie nécessite au contraire de séquencer les idées, pour pouvoir les absorber au fur et à mesure.

C’est aussi une façon assez injuste de récompenser le talent. Un article écrit ultra-drôle et pertinent serait moins bien payé qu’une infographie basique ? Un cartoon cinglant qui dit tout en une image, aurait moins de valeur qu’une longue dissertation ? En matière artistique, comme en journalisme, le temps de production et la longueur ne font rien à l’affaire.

C’est pourquoi, les seuls critères possible, sont l’engagement du public : le temps effectif passé, la récurrence de visite (lecteur occasionnel ou fidèle ?), et côté producteur, la durée de l’effort (rubrique dédiée ou vertical « événementiel »). Les médias savent d’ailleurs très bien vendre ces dossiers et contenus spéciaux à des tarifs très supérieurs à la rotation générale sur le site.

Pour mieux monétiser leur inventaire, je recommande surtout aux médias de mieux communiquer entre rédaction et régie interne, pour donner le plus d’informations possible aux commerciaux, en amont des sujets, afin de leur permettre de mieux vendre. Cela passe par le partage du synopsis, de maquettes, des audiences prévisionnelles par rapport à l’année précédente… bref un agenda partagé, et surtout la présence du rédacteur en chef, lors des réunions clients importantes.

5-Développez le lien avec vos lecteurs, y compris dans le monde physique

Dans un univers technologique en mutation constante, votre seule valeur pérenne, c’est le lecteur. Il faut développer un lien de confiance fort, pour s’assurer que la prochaine évolution d l’algorithme Google ou Facebook ne va pas détruire cette audience que vous avez passé tant de temps à construire.

Donnez-vous de vrais moyens pour créer et développer une communauté. Ne vous contentez pas de solliciter des commentaires, lesquels ont d’ailleurs migré massivement sur Facebook.

Demandez des contributions, sollicitez les expertises et intégrez-les à vos articles. Donnez à vos lecteurs-contributeurs de la visibilité et de la reconnaissance, invitez-les à visiter les coulisses, à discuter avec les journalistes, à échanger avec d’autres experts…

Créez des événements dans le monde physique pour accroître encore ce lien. Comme Le Monde avec son festival sur plusieurs jours, ou encore le club du magazine « I am Divas » qui organise rencontres et soirées spéciales pour ses adhérents.

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C’est aussi la recette du succès de pure players comme Meetic, Marmiton qui ont assez tôt organisé des rencontres dans le monde physique, des speed dating, des cours de cuisine. Ou même opéré un retour étonnant dans le media vintage (le reverse publishing inversé !) par le lancement d’un magazine papier, pour ce qui concerne Marmiton.

Il y a un retour certain au tangible, au palpable, quand l’objet proposé est beau et l’événement à la fois sincère et riche.

 

Mutation des usages : ça continue

N’hésitez pas à commentez, critiquer, compléter cet article, pour l’enrichir ! Merci 🙂

Cyrille Frank

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photo ©Dries Verachtert en CC via Flickr.com

Broken Promises: Retrouvez la mémoire que vous avez perdu

En octobre, l’équipe de Journalism++ a gagné le prix Guardian API lors du WAN-IFRA Media Hackday à Berlin avec le prototype Broken Promises.

Mais les développeurs ne se sont pas arrêtés à ce prototype. Après quelques semaines de développement, l’outil est maintenant prêt dans sa version 1.0 et permet de retrouver en un clin d’oeil ce qui a été dit dans le passé à propos d’aujourd’hui.

Screenshot Broken Promises

Retrouver des prédictions

Retrouver des prédictions et des évenements annoncés permet non seulement de pouvoir effectuer vérifications et mises à jour le moment venu, mais pas uniquement.

Difficile de se souvenir de tout ce dont on a parlé quand on est journaliste et qu’on écrit plusieurs papiers par semaine. C’était le constat initial de l’équipe Journalism++ constituée lors du WAN-IFRA Media Hack Day, un hackathon de 36 heures destiné aux journalistes et développeurs à Berlin les 5 et 6 Octobre 2013. À partir des API du Guardian et du New-York Times, les collecteurs de Broken Promises, de petits sous-programmes, récupèrent tous les anciens articles faisant référence à des dates futures. Ainsi les promesses faites des années auparavant réapparaissent sur la page d’accueil de Broken Promises.

Comment l’utiliser?

Les résultats des 6 prochains jours et des deux mois suivants sont collectés tous les jours. Lundi 16 décembre, par exemple, l’application va chercher tous les articles publiés aupravant qui mentionnent le 16 décembre, le 17 décembre et ainsi de suite jusqu’au 21 décembre. Les articles mentionnant « décembre 2013 » sont également recherchés et apparaissent dans la colonne centrale, tout comme ceux parlant de « 2013 » ou « 2014 » (colonne de droite). Lors du développement de l’app, l’un des aspects les plus chronophages a été de repérer tous les faux-positifs pouvant fausser les résultats. Les programmes télés, les sorties cinéma ou encore les annonces commerciales sont filtrés des résultats.

Si vous vous intéressez à une date qui n’a pas encore été collectée par les workers de Broken Promises, vous pouvez vous rendre sur la date en utilisant le calendrier puis cliquer sur « Want more results? » Nous allons alors rechercher des archives qui mentionnent la date en question. Si vous laissez votre adresse e-mail, nous vous prévenons lorsque la collecte d’info est terminée. Nous ne vous enverrons jamais de spam, promis!

Broken Promises tutorial

Open source

Afin de s’étendre à d’autres medias, l’application Broken Promises a été conçue de telle sorte que l’on puisse facilement ajouter des sources. Ses résulats sont disponbles via une API qui permet aux développeurs de les exploiter. Via une interface simple et intuitive, cet outil est adapté aux rédactions qui peuvent, lors de la réunion matinale, consulter sur un tableau de bord les sujets annoncés qu’ils devraient maintenant  suivre.

Et comme toujours chez Journalism++, les sources de Broken Promises sont disponibles sur GitHub sous licence GNU. Cela signifie que n’importe quel développeur peut s’en saisir pour adapter l’outil, à condition que le produit final soit publié et placé sous la même licence.

http://brokenpromises.jplusplus.org

https://github.com/jplusplus/broken-promises/

Journalistes papier, n’ayez pas peur, mais bougez-vous !

old news

old news

Après deux ans de formations de web-journalisme dispensées à travers la France, en PQR, presse magazine spécialisée et généraliste, mon sentiment à l’égard de la manière dont les journalistes « papier » voient l’avenir, se résume en 3 mots : « inquiétude », « méfiance », «doute ».

Inquiétude vis-à-vis de leur avenir

Méfiance à l’égard des nouvelles technologies

Doutes sur leurs capacités à s’adapter

Les journalistes « papier », autrefois sceptiques voire dédaigneux à l’égard du web ne le sont plus guère, ou de façon anecdotique. La période pas si lointaine où ils s’amusaient avec une certaine condescendance de ces forçats du web, collés à l’écran et vissés sur leur chaise, est révolue. Sentiment partagé par Jean-Marie Charon, de retour des assises du journalisme 2010 et qui constate une évolution : « On entre dans les questions de pratiques et moins d’à priori » (depuis les 1ères moutures de 2006 ou même l’année dernière précise-t-il).

Aujourd’hui, la plupart s’inquiètent de leur avenir professionnel, de l’évolution de leur métier et de leurs conditions de vie. Entre temps, il est vrai, la crise de la presse s’est accélérée, sous l’effet de la crise financière et la chute brutale des investissements publicitaires.

UN TRAVAIL DE MOINDRE QUALITE

C’est sans doute le premier facteur d’inquiétude des journalistes avec qui je discute ou des questions que l’on me pose. Souci qui montre à quel point les journalistes sont attachés à leur métier et à la qualité de leur travail, avant même les problèmes liés à leur confort de vie.

La course à l’information, cette frénésie de vitesse symbolisée par Twitter est l’objet de la plus grande méfiance. Comment continuer à exercer correctement son travail si l’on a plus le temps de vérifier l’information, si l’on ne nous laisse plus le temps d’enquêter, de creuser, d’aller au fond des choses ?

Apparaît en filigrane de cette question, celle relative à la rentabilité de la presse, la course à l’audience au détriment des missions essentielles du journaliste.

Au premier rang de ces dernières, la fonction citoyenne du journalisme : former des esprits libres, éduquer, élever les lecteurs vers des informations « nobles ».

Une mission qu’ils estiment globalement en recul dans la presse en ligne en raison des difficultés du modèle économique (faible coût de la publicité, fuite des petites annonces…) qui pousse à une stratégie d’acquisition de trafic plus ou moins racoleuse. Google de point de vue concentre une autre part des critiques.

Ce géant omnipotent et omniprésent dicterait sa loi aux journalistes, contraints d’écrire pour lui. Une vision biaisée que je décrie dans cet article « Google n’est pas responsable de la standardisation journalistique ». La technologie imposerait donc non seulement son rythme mais aussi ses contraintes au détriment de l’intérêt du lecteur.

Fatalisme que je réfute d’une part et une adaptation au support qui n’a rien de nouveau ni de spécifique. Tous les médias adoptent en effet un certain format, conditionné par le mode de réception et les effets de modes, mais qui ne constitue en aucun cas une règle absolue. En radio les recruteurs privilégient les voix basses et graves, a priori plus agréable à l’oreille que les sons plus aigus.

Mais heureusement, il y a des contre-exemples et des voix plus claires ont su faire leur place en radio, grâce au talent du locuteur qui compensait l’inadéquation au format. Les règles sont conçues pour s’en affranchir et si conformisme il y a, elle provient des décideurs, managers et institutions (les écoles de journalisme), pas des outils médiatiques eux-mêmes.

Cette mission « noble » d’éclairage des consciences est pour beaucoup de journalistes de la vieille garde au cœur de leur conception du journalisme. Une vision honorable mais restrictive et dangereuse si appliquée avec trop de raideur. Celle d’une vérité supérieure dont le journaliste serait détenteur et qu’il aurait pour rôle de transmettre aux foules imbéciles. Théologie du journalisme qui rappelle furieusement les propagandes soviétiques, maoïstes et autres totalitarismes…

-Fonction dont l’exclusivité se trouve également remise en cause par l’irruption du web 2.0, la conversation profane qui vient concurrencer la parole « sacrée » du journaliste. Et c’est là encore un sujet d’inquiétude : comment éprouver de la satisfaction à voir ses articles souillés de commentaires ineptes, creux et sans « intérêt » ? Avec en arrière-plan chez certains journalistes, un vague mépris vis-à-vis du populaire à qui l’on devrait exiger un permis de s’exprimer pour en écarter les plus idiots. Vision élitiste dont ils ne se rendent pas compte qu’elle bafoue les principes démocratiques dont ils se revendiquent pourtant constamment.

– Une autre peur s’empare des journalistes à l’ancienne vis-à-vis des pratiques numériques, c’est celle de la polyvalence à tout crin, l’image du journaliste « couteau-suisse » à qui l’on demande de tout faire, simultanément, en un minimum de temps. Le plus dur à vivre alors pour eux n’est pas tant le stress et le manque de sérénité dans le travail, qu’ils connaissent déjà pour la plupart avec les bouclages, que le résultat décevant, voire déprimant de cet activisme.

Et sur ce point, les journalistes n’ont pas toujours tort. Une frénésie de multimédia s’est emparée des journaux, qui a conduit certains à exiger de leurs journalistes la production de vidéos, de photos en plus et en même temps que leurs papiers. C’est alors l’organisation, le flux de la copie qui est à revoir. Difficile de faire tout bien : les photos, la vidéo et l’interview papier, surtout sur un évènement chaud et/ou dramatique.

Frustration aussi en aval, quand, après avoir miraculeusement réussi à produire son article, envoyé ses photos pour le diaporama et monté laborieusement la vidéo, ces deux derniers ne sont pas publiés, faute d’une équipe web suffisamment étoffée. Les goulets d’étranglement du circuit de production sont des freins massifs à la motivation des troupes. Pourquoi s’échiner pour rien ? Cela ne sera pas publié…

– Perte de qualité dans la disparition des fonctions de relecture : la fin annoncée des SR (secrétaires de rédaction) en particulier. Sur Internet, cette tâche pas totalement nécessaire devient synonyme de coût inutile. Il est vrai que certains rédacteurs se reposaient un peu trop sur les relecteurs-structurateurs-correcteurs de papiers. L’absence de ce matelas de sécurité devrait donc les responsabiliser, ce n’est pas trop tôt !

D’un autre côté, il est très difficile de garder du recul sur sa prose. Il est utile de se faire relire et corriger par un regard extérieur, car c’est dans l’inter-subjectivité qu’on évite les erreurs, les malentendus et les bévues déontologiques. Il faudra donc envisager des modes de travail et de relecture collectifs qui transforment tous les rédacteurs en potentiels SR. Avec, au passage sans doute une perte de qualité, car tout le monde n’a pas l’esprit tatillon du bon SR, mais les temps sont durs et la presse peut-elle vraiment se permettre ce luxe ?

UNE PERTE DE QUALITE DE VIE

Avec les nouvelles technologies l’angoisse d’une disponibilité professionnelle permanente sourd des différents publics journalistes que j’ai pu former.

S’informer tout le temps, être à l’affût des dernières news signifie ne jamais vraiment décrocher et cela rend difficile la coupure psychologique nécessaire entre vie personnelle et familiale et le bureau.

Effectivement, cette disponibilité mentale, cette porosité à l’actualité doit être constante, même si elle ne signifie pas une astreinte réelle. Le dimanche soir avant de retourner au travail il faut en effet avoir été jeter un œil à ce qui s’est passé durant les dernières 48 heures, afin d’en imaginer les conséquences éventuelles sur son propre travail : nouveaux sujets et angles, nouvelle hiérarchie de l’information… Et cela, même quand on travaille sur un rythme hebdomadaire ou mensuel… Je repense à l’étonnement de cette jeune journaliste s’exprimant aux assises de Strasbourg : « Twitter, obligatoire même pour les journalistes magazine ? »… Oui, même.

Cela signifie-t-il une perte de qualité de vie ? Oui, pour ceux qui considèrent leur job comme un pensum, une fatalité nécessaire pour subsister. Oui aussi pour ceux se laisseront absorber par leur boulot et ne sauront pas s’arrêter pour vivre leur vie personnelle en effet.

Car il faut fixer des limites à l’hyper-connectivité et ne pas se laisser complètement déborder. Twitter, les blogs, le web 2.0 peuvent être envahissants. On tombe vite dans le feedback grisant avec le lecteur, dans la quête des followers, dans la dépendance à sa communauté. Il appartient à chacun de dominer ces technos pour en tirer le meilleur sans en devenir esclaves. Tout comme on a réussi à dominer les autres médias : la télévision hypnotisante dont on arrivait pas à se décrocher étant jeunes, le téléphone avec les copines vissé l’oreille qui rendait fous nos parents et affolait les factures.

– Une perte de qualité de vie dans la remise en question de ses compétences. Réapprendre son métier quand on a des années, voire des décennies d’expérience ? Duraille. Surtout quand le formateur est une petit jeune qui semble à peine débarqué de son école (je fais très jeune, pourvu que ça dure) :-) .

journaliste "couteau suisse"

journaliste « couteau suisse »

Il est toujours difficile de changer ses habitudes, de désapprendre ce que l’on croyait acquis. La résistance au changement est naturelle chez l’homme et c’est toujours un effort de changer, de s’adapter. Mais cet effort est impératif pour nos métiers, et il faut désormais bien comprendre que tel des Sisyphe de la plume, les journalistes devront accepter de réaliser cet effort tout au long de leur carrière. Et de plus en plus souvent qui plus est, car l’accélération technologique modifie les usages de plus en plus vite. La mobilité, l’interaction, demain la 3D et la réalité augmentée vont modifier nos métiers, nos outils mais pas le fond de nos compétences : trouver l’information, la valider, la hiérarchiser, l’enrichir.

Une perte de qualité de vie chez les planqués ? Très probablement !

La presse ne peut plus se permettre de payer des gens à glander. Tôt ou tard les quelques passagers clandestins qui subsistent seront débusqués car les titres sont contraints à la chasse aux coûts (il le seraient d’ailleurs davantage et depuis longtemps sans la perfusion des aides publiques à la presse qui s’élève à quelque 800 millions annuels au global). Ou ces fonctionnaires de la presse disparaîtront avec les titres eux-mêmes.

– Ainsi des typistes, chargés dans certaines rédactions de recopier les textes envoyés par les correspondants et les journalistes, ces derniers ayant interdiction de saisir les caractères eux-mêmes.

– Ainsi des correcteurs qui s’ajoutent parfois aux secrétaires de rédaction et sont chargés uniquement de la validité orthographique et grammaticale du texte, sans se préoccuper de la structure. Absurde, car on sait qu’il vaut mieux parfois réécrire entièrement une phrase ou un paragraphe…

LES TECHNOS LIBERENT AUTANT QUELLES CONTRAIGNENT

Les nouveaux outils sont surtout des moyens de gagner en efficacité Et en qualité de vie, par le temps qu’elle permettent d’économiser.

– La numérisation des données a donné naissance à cette prodigieuse invention qui est au journalisme ce que l’imprimerie est au moine copiste : le moteur de recherche. Qu’on songe aux heures et aux jours gâchés autrefois à rechercher laborieusement les informations dans les archives papier de la bibliothèque ou des bandes magnétiques des journaux qu’on pouvait faire défiler en accéléré, jusqu’à dénicher enfin la perle qu’on cherchait. Encore fallait-il avoir une idée de la date sinon on se fadait des années d’archives sans garantie de succès. En accéléré l’attention est moins fiable bizarrement.

Les flux RSS regroupés dans un agrégateur aujourd’hui permettent d’augmenter considérablement et la couverture d’information et la spécialisation des recherches. Google Reader permet non seulement de faire une recherche par mots clés sur l’ensemble des titres que l’on enregistrés, mais aussi sur un dossier thématique ou sur un seul titre en particulier. Mieux encore, il va chercher les résultats dans les archives du site qui ne sont plus en ligne…

Les documents partagés en ligne via le « cloud computing » permettent de travailler en collaboration de manière très facile, à distance. Ils conservent l’historique des versions précédentes et sont accessibles de n’importe où. Plus besoin d’une clé USB qu’on égare, plus de souci de versions vétustes du document. Plus de problèmes d’incompatibilité de formats…

Les outils de communication à distance de type Skype permettent de faire des interviews rapidement, à moindre coût. C’est aussi un moyen d’organiser des conférences de presse rapidement entre personnes situées aux quatre coins de la planète.

Les blogs qui permettent aux jeunes talents d’émerger et qui accroissent la valeur des journalistes sur le marché de l’emploi. Mais aussi vecteur d’approfondissement des sujets, instrument de passion et de valorisation personnelle, lieu de contacts et de réseautage professionnel ou pas.

Bases de données

Bases de données

Les bases d’information n’ont jamais été aussi nombreuses (cf mon papier « trop de mémoire ou pas assez ? »). Plus besoin d’aller poireauter à la photocopieuse de la bibliothèque Sainte Geneviève ou de Beaubourg (clin d’œil aux Parisiens) pour récupérer le texte du journal officiel. Il ya désormais legifrance.fr.

– Vous n’avez pas eu le temps de faire votre revue de presse ? Qu’à cela ne tienne, un œil sur votre fil Twitter vous dira l’essentiel : vos abonnés cherchent pour vous et ils sont 350 fois plus nombreux.

– Vous cherchez un avis d’expert sur un point spécifique de votre article ? Twitter, votre carnet d’adresses en ligne vous fournit votre profil et votre réponse à vitesse grand V. Rien de bien différent par rapport à votre ancien calepin élimé, si ce n’est le temps qu’il vous a fallu pour le constituer. Des années pour la version papier, quelques mois sur Twitter.

Les nouvelles technologies représentent un gain de temps, d’énergie, de stress considérables. Temps et énergie que l’on peut désormais consacrer au fond : vérifier les informations, les confronter, les comparer, les classer… pour les rendre intelligibles et donner du sens aux lecteurs.

Les journalistes « old school » de la presse papier ont peur et ils ont des raisons de trembler, compte tenu de la crise et des évolutions structurelles du lectorat. Leurs réactions ne relèvent pas que du corporatisme, de la défense d’avantages acquis et d’une inertie molle face au changement.

La profession s’inquiète surtout des conséquences des évolutions techniques sur la qualité de son métier, avant même son souci de confort. De ce point de vue, bonne nouvelle : les technos sont de réels vecteurs d’efficacité et de qualité. A condition que l’organisation des entreprises de presse soit adaptée, qu’elle n’exige pas trop de ses rédacteurs, trop vite, dans la précipitation et sans tenir compte des contraintes préexistantes. Parfois, c‘est surtout la direction qu’il faudrait former…

Cyrille Frank aka Cyceron

Pourquoi les journaux de guerre Afghans n’ont pas été publiés aussi en France

Cela aurait pu être un scoop collectif qui passe aussi par l’Hexagone. Depuis des semaines, le site de collecte d’informations confidentielles Wikileaks travaillait avec trois rédactions sur le traitement de dizaines de milliers de rapport d’incidents en Afghanistan : le New York Times, le Guardian, et le Spiegel, avec qui ils avaient partagé leurs données.

Arme d’information massive?

Une masse colossale de données, directement extraite du système informatique utilisé par l’armée en Afghanistan, prouvant notamment que les services de renseignement pakistanais instrumentalisent les talibans afghans et auraient même projeté d’assassiner le président Hamid Karzaï. Une vision méticuleuse, détaillée et crue de la guerre, loin de l’image héroïque renvoyée par les reporters qui partent « embedded » aux cotés des soldats de la coalition occidentale. Une accablante liste de bavures commises notamment par la “Task Force 373” à la Une du Guardian, une unité secrète chargée de traquer et d’abattre les leaders de l’insurrection. Une mine d’or journalistique donc, savamment compilée puis rendue publique sur la toile dimanche en fin d’après midi (NY Times / Guardian / Spiegel) avant de faire la une des éditions papier de ces deux quotidiens anglophones et de cet hebdomadaire allemand.

Cette salve de révélations s’accompagnant aussi de rapports accablants sur le comportement de l’armée française qui aurait blessé des civils dont des enfants lors d’opérations en 2008 sans leur porter secours. Un média français aurait pu, aurait dû être dans la confidence. A défaut de l’être, Le Monde n’a pas choisi d’accorder une large place à ces informations entre leur publication sur la toile à 18H dimanche et le bouclage du journal lundi en fin de matinée. A midi, l’édition papier du mardi 26 juillet comporte une brève en page 6. Quelques lignes pour évoquer la condamnation et la colère de la Maison Blanche fâchée que ces informations soient publiées.

Le site internet du Monde ne fait pas l’impasse et publie le lendemain matin un résumé des informations du New York Times, qui ne parlait pas encore des bavures françaises présentes dans les documents Wikileaks. S’en suivra un papier intéressant où il est surtout question de la grande expérience marketing de l’équipe de Julian Assange  de Wikileaks, « La stratégie bien rodée de Wikileaks ». Lemonde.fr publiera enfin un résumé détaillé des principales révélations.

Des médias partenaires triés sur le volet

Dans l’après-midi de ce lundi 26 juillet, à Londres, s’est tenue une conférence de presse, au cours de laquelle, à un journaliste qui l’interrogeait sur sa volonté de se limiter à trois médias partenaires, Julian Assange, le charismatique porte-parole de Wikileaks a répondit :

Nous espérions au début un partenariat avec un réseau plus large pour mener une enquête plus importante. Mais le manque de temps et de ressources nous a fait changer d’avis. Nous espérons pouvoir le faire la prochaine fois. Pourquoi avons nous choisis ces trois médias? Bien evidemment, nous ne pouvions pas avoir une coalition journalistique trop large.  Donc avec trois ou quatre médias, nous pouvions réellement entrer dans une pièce et se mettre d’accord sur toutes les conditions. Et tout simplement, à l’exception de certaines publications en français, les trois meilleurs journaux d’investigations papiers sont The New York Times, Der Spiegel, et The Guardian.

Etrange petite phrase qui ne sera malheureusement pas explicitée. Pourquoi a t’il fait exception de ces médias français? Nous avons posé la question à Adriano Farano (@farano), directeur fondateur de Café Babel et aujourd’hui chercheur en journalisme à Stanford (Knight Fellowship):

En travaillant avec le NYT, The Guardian et Der Spiegel, Wikileaks recherchait des médias pouvant lui donner une image de maturité. Les médias choisis représentent en effet des modèles de journalisme d’investigation traditionnel sachant allier rigueur et profondeur journalistique. Sur le fond, c’est un partenariat intéressant car ces rédactions ont fourni un travail de vérification de l’information.
Parmi ces partenaires, on ne retrouve aucun média français comme aucun média italien. Pourquoi ? Parce qu’en France, les médias traditionnels ont, depuis longtemps, décroché avec le travail d’enquête, par manque de moyens et, dans certains cas, de vraie indépendance. Certes, il y a l’exception notable du Canard Enchaîné mais l’hebdomadaire satyrique ne dispose pas de rayonnement international suffisant.

Pour Mark Hunter ( http://markleehunter.free.fr ), journaliste et chercheur sur le journalisme d’investigation cette absence de média français est la conséquence d’un manque d’implantation dans les réseaux internationaux de journalistes

Les Français ne sont pas mauvais.  Par contre, ils sont largement absents des organisations internationales par lesquelles passent les relations de confiance dont ont besoin les gens comme ceux de Wikileaks.  Ce n’est qu’en 2010 qu’une association française, Liberté d’Informer, s’est enfin jointe au Global Investigative Journalism Network, fondé en 2003, pour ne citer qu’un exemple.  C’est très simple: Si on veut compter dans le monde, il faut s’y joindre.

Faisons mieux la prochaine fois, donnons-leur envie

Mediapart, même si porté à la lumière internationale récemment, n’avait visiblement pas la stature et le renom d’une publication installée. Alors qu’a-t-il manqué au Monde, pour être destinataire privilégié de ces données? Pas seulement du temps. Peut-être aussi un renfort de programmeurs, collaborant avec les journalistes, qui auraient fait du journal « de référence » une tête de pont du journalisme de données?

Messieurs, mesdames les patrons de presse, investissez, investissez.

Les war logs de WikiLeaks sur l’Afghanistan: au boulot les journalistes!

Le site de révélation et de diffusion d’informations classifiées WikiLeaks vient de frapper un grand coup. Il vient de mettre en ligne (à télécharger pour l’instant) plusieurs milliers de pages de documents confidentiels et secrets concernant la guerre en Afghanistan et ses faces plus que cachées dans une « somme » baptisée « Afghan War Diary 2004-2010″ (c’est ici : clic, clic, clic). Comme le révèle Channel 4 dans le sujet vidéo ci-dessus qui comporte une interview exclusive du responsable éditorial de Wikileaks , Julian Assange, et sur son site (cli, clic, clic), on y trouve des révélations à la pelle avec des compte-rendus de rencontres, l’implication de différents services, la relation d’opérations sur le terrain, des rapports de missions… Et on y apprend par exemple comment, tout bonnement, fut projeté l’assassinat du président Karzai ou on y découvre des chiffres sur le nombre de victimes fait par cette guerre.

Ainsi une analyse des données par Channel 4 ouvre sur ce bilan :

Enemy killed: 15,506

Civilians killed: 4,232

Afghan Army (ANA) killed: 3,819

Nato forces killed: 1,138

Autant dire qu’après les images il y a quelques mois d’une bavure, il y a là une véritable bombe notamment pour la politique américaine dans la région. D’ailleurs, l’administration Obama a d’ores et déjà condamné la diffusion de ces documents qui met au grand jour pas mal de ses agissements comme ceux de celle qui l’a précédée, pendant l’ère Bush. On va désormais voir comment les rédactions du monde entier, et singulièrement en France :p, vont se pencher sur l’étude de ces documents et y tirer matière à mettre en évidence des faits désormais accessibles.

Une fois de plus WikiLeaks fait la preuve de sa capacité à révéler des documents que l’on veut cacher aux citoyens et de l’importance croissante que peut avoir via le net une information libre et indépendante. En creux, cela met à jour les manques de médias traditionnels qui ne semblent avoir ni le désir, ni (surtout ?) les moyens d’informer totalement sur ce type de sujets sensibles (comme sur d’autres). Cette publication ne fait que renforcer les arguments en faveur de garanties sur la liberté d’internet. De plus en plus, il semble pouvoir permettre la fin d’agissements gouvernementaux, au nom de ceux qui les choisissent, effectués dans le secret et loin de la volonté de ceux qu’ils représentent. Ce qui vient de faire dire via Twitter à Jeff Jarvis : « Wikileaks’ moral: There are NO secrets ».

Avec des milliers de pages, et pour ceux qui vont le pouvoir dans un système de production de plus en plus contraignant et axé vers des produits marquetés, c’est désormais aux journalistes de jouer pour que leur contenu soit diffusé, traduit, analysé, commenté, mis en perspective… auprès du plus grand nombre.

A lire sur le net :

Le dossier sur le site du New York Times

Le dossier sur le site du Guardian

Le dossier sur le site de Der Spiegel

L’indépendance des médias finira par payer…

La reprise du Monde et les récentes nominations au sein de l’audiovisuel public ont relancé le débat sur l’indépendance des Médias français. Le constat c’est qu’il y a bien une spécificité française au sein de l’espace médiatique européen.

Dans son dernier numéro Rue89 le Mensuel s’est intéressé à la situation et a réalisé une cartographie représentant les différents propriétaires des Médias en France (vous pouvez en avoir un aperçu ici). Le panorama est saisissant car l’on s’aperçoit que si les éditeurs de presse demeurent, ils sont désormais peu nombreux (On pourrait citer les groupes Amaury, Hersant, Hachette qui subsistent…). Le constat n’est pas nouveau, ce sont désormais les groupes industriels qui tiennent majoritairement les Médias en France avec Lagardère, Bouygues, Arnault, Bolloré, Dassault voir Pougatchev…

Dans une interview toujours issue du même magazine, Patrick Eveno, historien des Médias, donne son point de vue sur cette spécificité française. Selon lui, il n’y a pas véritablement de rapport entre capital et indépendance. Il cite ainsi le cas d’El Pais, de Le Temps ou bien encore de La Repubblica « qui appartiennent à de gros groupes capitalistiques et qui demeurent indépendants dans leur ligne rédactionnel ».

Le problème de la France c’est qu’elle n’a pas su au contraire de ses voisins européens, constituer des groupes de presse solides. Dès lors, Patrick Eveno démontre que les Médias français sont « sous la coupe du pouvoir politique, ou sous la coupe de gens qui veulent de l’influence, de la notoriété, de la reconnaissance ». Citant au passage le cas du Figaro, « quand Serge Dassault achète Le Figaro, ça lui revient à 600 millions d’euros. Cela signifie qu’il va mettre 96 ans pour rembourser sa mise (…) Ce n’est donc pas le business qui l’intéresse, mais autre chose ».

Cependant l’Historien reste optimiste, selon lui « le meilleur gage de l’indépendance reste le lecteur » qui privilégiera toujours un journal au ton libre. Les succès du Canard Enchainé, de Mediapart, de Rue89 et de Bakchich (qui a réussi sa dernière levée de fond) lui donnent d’ailleurs raison…

A lire aussi :

Mediapart vise l’indépendance absolue

– Mediapart et la renaissance des Médias français

– Sarkozy et les Médias, une collusion généralisée

Sortir du Cadre: Demain le Photojournalisme

Depuis l’apparition de la photographie dans les pages des quotidiens et magazines au début du XXème siècle, le couple photojournalisme/presse papier n’en finit pas de cohabiter, pour le meilleur et pour le pire. A la différence de la presse écrite, le photojournalisme ne dispose pas encore des structures, des financements ou de l’accès au public nécessaire a sa pleine autonomie et vois son développement entravé par la chute des budgets accordés à la photo par les supports traditionnels (presse, édition, tirages de collection, expositions). C’est en partant de ce double constat – crise des débouchés et crise des revenus – que dans le document ci-dessous j’ai cherché à voir quelles pouvaient être les pistes à suivre pour permettre au photojournalisme de se redévelopper. Cet « ebook » est un appel à l’optimisme et à l’imagination. L’ « optimisme » pour un futur qui, avec ou sans les supports papiers, sera profondément articulé autour de la photo et l’ « imagination » quant aux méthodes et structures, les outils et le sens que nous redonnerons à ce qui va s’apparenter de plus en plus au « Visual Journalism » de Robert Horn.

Vous pouvez lire l’intégralité de cet ebook ci dessous en mode plein écran, ou télécharger la version pdf.

Gerald Holubowicz

Pour Berlusconi, bâillonner la presse, ça presse !

Ce billet est la troisième partie de la série « Pourquoi l’Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l’Europe ?», que Jean-Marie Le Ray a publié sur son blog, Adscriptor. Le premier étant consacré à la démocratie, le second à l’environnement, et ce dernier à la justice.

I. Pourquoi cette « réforme de la justice » ?
II. Bâillonner la presse, ça presse !

Aujourd’hui, vendredi 9 juillet 2010, la plupart des titres de presse n’ont pas été publiés au motif d’une grève nationale des journalistes italiens contre la Loi-bâillon : en silence aujourd’hui, pour pouvoir parler demain.

De quoi s’agit-il ? C’est difficile à expliquer en deux mots, d’autant plus que cette « loi » s’inscrit dans une stratégie globale dont le but ultime est d’assurer une immunité-impunité totale à Berlusconi et à ses ministres.

I. Pourquoi cette « réforme de la justice » ?

Une stratégie globale qui concerne la « grande, grande, grande réforme de la justice » voulue et annoncée par Silvio Berlusconi, à faire en deux temps :

  1. La Loi-bâillon
  2. La réforme constitutionnelle pour protéger définitivement de tous ses procès – passés, présents et à venir – Silvio Berlusconi (et accessoirement ses ministres)…

Disons que l’objectif final est la « réforme constitutionnelle », motivée par le fait que les lois que Berlusconi a voulu faire passer jusqu’à présent pour se protéger des procès ont toutes été déclarées inconstitutionnelles. Essentiellement parce qu’elles mettent à mal l’article 3 de la Constitution italienne :

Tous les citoyens ont une même dignité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d’opinions politiques, de conditions personnelles et sociales.

Il appartient à la République d’éliminer les obstacles d’ordre économique et social qui, en limitant de fait la liberté et l’égalité des citoyens, entravent le plein développement de la personne humaine et la participation effective de tous les travailleurs à l’organisation politique, économique et sociale du pays.

Ce qui est en quelque sorte un condensé de l’article 1 et de l’article 6 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 :

Article 1

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Article 6

La loi est l’expression de la volonté générale.
Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation.
Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et leurs talents.

D’où le constat sans faille de Berlusconi : ce ne sont pas mes lois sur mesure, censées me protéger contre les persécutions « justitialistes et communistes » qui sont inconstitutionnelles, c’est l’actuelle Constitution italienne qui est erronée, donc je change la constitution pour rendre constitutionnel ce qui est aujourd’hui inconstitutionnel. CQFD !

Ce qui donnerait à l’Italie une primauté absolue pour un pays « démocratique », à savoir qu’au final elle aurait, pour reprendre une analyse de Giovanni Sartori, une « Constitution inconstitutionnelle », mais passons…

Ceci étant, quand bien même la procédure est déjà enclenchée, si tout va pour le mieux (pour lui et pour les autres corrompus), Berlusconi peut difficilement espérer faire aboutir sa « réforme constitutionnelle » en moins d’un an, or entre-temps il risque d’avoir du pain sur la planche, d’où une stratégie « provisoire » en deux coups :

  1. Premièrement il s’est déjà fait approuver une loi dite de « l’empêchement légitime », pour lui et pour ses ministres, qui dit que vu leurs intenses occupations gouvernementales et ministérielles, ils sont justifiés à ne pas pouvoir se présenter devant les juges…
  2. Deuxièmement la loi-bâillon qu’il essaie de se faire voter par tous les moyens et contre tous les avis…

Sur la première loi, que Berlusconi a déjà utilisée trois fois dans la foulée depuis qu’il l’a faite voter, il y a quelques mois à peine, l’anecdote d’Aldo Brancher, ministre de rien pendant 17 jours uniquement pour se soustraire à la justice avant d’être contraint de démissionner, est exemplaire de la moralité du personnage. De Berlusconi, j’entends, puisque c’est lui qui l’a nommé avant de lui demander, 17 jours plus tard, de se sacrifier !

Mais c’est sur la seconde qu’il convient de s’arrêter un instant pour approfondir, car là encore, les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît.

II. Bâillonner la presse, ça presse !

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, bâillonner la presse n’est pas son premier objectif. Non ! Son premier objectif, c’est de boucher les yeux et les oreilles aux enquêteurs, magistrats et policiers.

On pourrait l’appeler la loi des trois singes, qui condamne d’une part magistrats et policiers à ne pas voir et ne pas entendre, et de l’autre journalistes et citoyens à ne pas parler.


Pour autant, l’aspect le plus urgent compte tenu des tempêtes qui se profilent à l’horizon, c’est d’empêcher les journalistes et les citoyens de parler (je pense bien sûr à tous ceux qui s’impliquent sur Internet), et par là même la grande masse de l’opinion publique de savoir…

Museler ceux qui sont en mesure de parler, c’est donc l’exigence à court terme. Par contre sur le moyen terme ce qu’il faut c’est empêcher les magistrats et les policiers d’enquêter. D’où un arsenal de mesures manifestement ridicules, qui se commentent d’elles-mêmes : limite des écoutes téléphoniques à 60 jours, renouvelables une seule fois pour quinze jours. Après stop, terminé.

Devant le tollé général, après des luttes à n’en plus finir, le législateur fou a accordé un renouvellement possible, de 3 jours en 3 jours (initialement de 2 jours en 2 jours), avec à chaque fois l’autorisation indispensable signée par un tribunal collégial de 3 juges !!!

C’est tellement impensable que même le secrétaire d’état américain à la justice a déclaré qu’une telle loi rendrait impraticable la collaboration Italie-U.S. pour les enquêtes sur la mafia, aux termes de la convention bilatérale en vigueur signée par … Giovanni Falcone.

Mais la loi ne s’arrête pas seulement aux écoutes, puisque ces mêmes mesures s’appliquent à la consultation des listes d’appels (communiquées aux juges par les opérateurs téléphoniques, et qui mentionnent tous les numéros des appels effectués et reçus) et aux reprises filmées incognito (quand vous mettez un endroit sous surveillance vidéo, par exemple).

Le ministre dit que ces mesures ne s’appliquent pas aux enquêtes sur la mafia, ce à quoi les juges rétorquent que la plupart des enquêtes sur la mafia naissent en enquêtant sur des non-mafieux…

Le 1er juillet j’étais à Place Navona pour une manifestation contre cette loi, et une dizaine de syndicats de policiers ont déclaré que 90% des policiers, je répète, 90% des policiers n’en voulaient pas. Même le très sérieux groupement d’élite pour la capture des mafieux en cavale (squadra catturandi) s’est déclaré contre !

L’Europe également s’est déclarée contre (elle serait d’ailleurs totalement incompatible avec le règlement communautaire), ainsi que d’autres organismes internationaux, dont l’OSCE.

Donc pourquoi Berlusconi la veut-il à tout prix cette loi, envers et contre tous ?

photo http://www.flickr.com/photos/bixentro/ sur flickr

Simplement parce que l’Italie est un délicieux pays où Silvio Berlusconi est en train de se faire rattraper, voire dépasser, par procès et scandales en tout genre.

Faut dire aussi qu’il est pas prudent, et ses amis non plus. Voilà des années qu’ils se font prendre à cause des écoutes téléphoniques, mais malgré ça ils continuent de bavarder comme si de rien n’était. Du reste, ils sont tellement sûrs de leur immunité-impunité qu’on se demande pourquoi ils devraient faire attention !

Car malgré les scandales à répétition secouant l’Italie depuis des décennies, tous les acteurs sont encore fidèles au poste, qui s’abreuvent sans modération aux deux mammelles empoisonnées de la « démocratie italienne » que sont les mafias et les loges maçonniques secrètes, dont la p2 est l’infame mère-mérétrice, avec Licio Gelli dans le rôle du proxénète…

Et l’affaire qui s’annonce, déjà désignée par les journaux sous le titre de « nouvelle p2« , promet d’arroser à profusion tout ce bel univers de ripoux. Y en aura pour tout le monde ! 44 000 conversations déjà retranscrites dans les dossiers des juges, même si aucune n’a encore filtrée. Mais ça commence…

Et hier on a eu les premières arrestations, dont Flavio Carboni, autre homme de tous les mystères en Italie, impliqué de près ou de loin dans la banqueroute du Banco Ambrosiano, dans la mort de Roberto Calvi, dans le rapt d’Aldo Moro, outre quelques accointances avec la mafia et, surtout, ami de Berlusconi de longue date : vous pensez, c’est lui qui lui a vendu la villa Certosa, en Sardaigne, désormais connue dans le monde entier pour son hospitalité (testimonial d’exception, Topolanek). Or le bougre a une moyenne de 250 coups de fil/jour (Carboni, pas Topolanek)…

Donc entre ça et l’autre sénateur PDL (parti de Berlusconi), déjà en prison, qui commence à parler à propos de l’affaire Fastweb / Telecom Sparkle, définie par les juges « une des fraudes plus colossales jamais vues dans l’histoire de l’Italie » (c’est tout dire…), vous imaginez bien que le père Berlusconi il commence à se faire du mauvais sang, comme disait ma tante.

Surtout qu’on pourrait aussi allonger la liste à démesure…

Voilà pourquoi il aimerait bien qu’on parle d’autre chose, le Silvio : du ciel bleu, de la mer, des belles femmes, de la pizza, de l’Italie magique, etc.

Et bien parlons-en : l’été sera chaud, mais l’automne s’annonce encore plus chaud…

Jean-Marie Le Ray

Photo : photo Berlusconi – One Nation Under Control : Bixentro sur Flickr.

Mediapart: affirmation d’une « marque media » sur le web

Par sa manière de traiter l’affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy, le site d’information en ligne Mediapart s’affirme comme une vraie marque media, se détachant des autres pure players – Rue89, Backchich et Slate.fr – et contraignant au suivisme les organes de la presse conventionnels.

Une marque media est à l’information ce que les plus prestigieuses réussites culturelles ou entrepreneuriales sont à la création ou à l’industrie: des titres dont les valeurs affichées sont spontanément et massivement reconnues.

Les valeurs d’une marque media sont aujourd’hui l’indépendance, la fiabilité, l’innovation.

Mediapart prouve son indépendance, non seulement, dans l’affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy, mais aussi dans tous ses contenus journalistiques et surtout dans son modèle économique fondé sur la confiance de ses abonnés.

Dans le dossier Bettencourt-Woerth-Sarkozy, la Justice et la police (pour le retrait, notamment, d’une somme de 50 000 euros le 26 mars 2007) ont validé jusqu’à présent la fiabilité de la rédaction de Mediapart.

Quant à l’innovation, elle apparaît dans la carte mentale (mind mapping) de l’affaire en question. Carte interactive qui n’est pas très originale par rapport à ce que proposent quotidiennement les sites d’information américains et britanniques mais qui, dans le pauvre contexte hexagonal, peut être saluée comme une prouesse.

Mediapart_carte_Bettencourt_2.jpg L’idée de cette carte est attribuée par Mediapart à Alphoenix. Dans l’esprit du proverbe « Une image vaut mille mot », elle explique dix fois mieux qu’un texte la structure du dossier exploré par les journalistes. Cette explicitation aurait pu être proposée par des journaux imprimés sur papier ou par des chaînes de télévision: ils ne l’ont pas fait. Mediapart l’a fait avec la supériorité du web: l’interactivité. Chaque point nodal de la carte renvoie d’un clic à un article. C’est du rich media journalistique avec une image comme porte d’entrée conduisant à des contenus textuels. L’infonaute choisit sa manière d’assimiler l’enquête.

Ce que Mediapart révèle en plus

Au-delà des informations sur l’affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy, le surgissement de la marque Mediapart révèle des éléments beaucoup plus importants pour le métier de journaliste et pour la démocratie.

Que la presse soit critiquée par des politiciens parce qu’elle « ouvre en plein jour les poubelles que les politiciens remplissent la nuit », c’est un grand classique depuis la III ème République. Les minables – Estrosi, Morano, Bertrand entre autres – qui osent encore recourir à cette rhétorique finiront, eux, dans les poubelles de l’Histoire.

Qu’un pitoyable ancien chiraquien rallié à Sarkozy se ridiculise à l’Assemblée nationale avec une diatribe grotesque contre internet en dit long sur le piètre journaliste qu’a pu être François Baroin.

Seuls sont dignes d’intérêt les politiciens de droite qui, tout en soutenant Eric Woerth, s’abstiennent de critiquer Mediapart parce qu’ils savent que le centre de gravité de cette marque media, Edwy Penel, est capable de faire le même travail d’élucidation contre la gauche. Il l’a prouvé, notamment dans l’affaire du « Rainbow Warrior ». Ne pas se souvenir de la hargne de Mitterrand contre l’ex-directeur de la rédaction du « Monde », c’est faire preuve d’une affligeante inculture.

Ce que révèlent aujourd’hui les attaques contre Mediapart, ce sont les pulsions d’une partie de la Droite qui se dévoile, y compris en recourant aux barbouzeries, comme sournoisement mais fondamentalement liberticide.

Alain Joannes

@aljoannes

Livre : Le journalisme à l’ère électronique

Ce billet a été à l’origine publié sur http://www.journalistiques.fr/

Comment le superflu iPad va bouleverser les industries de l’édition et de l’imprimerie

“A vous d’inventer la vie qui va avec”. Ce slogan de Renault, c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit quand j’ai vu un iPad pour la première fois. Indéniablement, l’objet est beau, sexy, attirant et extrêmement bien conçu, autant physiquement que d’un point de vue logiciel.

Mais à quoi ça peut bien servir ? Franchement : on a déjà quasiment tous un ordinateur de bureau, un ordinateur portable, une console de jeu, un smartphone… donc fonctionnellement, qu’est-ce que l’iPad apporte de plus. Rien. Sauf une nouvelle façon de consommer et de s’afficher : or dans notre société du “hype” et du “bling-bling”, c’est la clé de la réussite.

Paper, book and iPad
« Paper, book and iPad » Par thms.nl sur Flickr

Entendons-nous bien. Je suis un vrai fan des productions Apple, j’ai effectué mon switching-out dans fin des années 90, ça va, c’est bon, maintenant j’assume. Et franchement, l’iPad, j’en vois deux usages vraiment pertinents : les seniors et les enfants. En effet, ce sont deux populations qui se fichent du multitâches, qui ont des besoins très précis et pour lesquels l’iPad répond bien mieux que la concurrence.

Ceci étant dit, et bien que j’ai à titre personnel du mal à comprendre ce qui pousse les consommateurs à se ruer sur l’iPad, il faut bien reconnaître que les clients se ruent effectivement dans les magasins pour l’acheter. Et le succès passé des iPod puis des iPhone peut nous laisser raisonnablement penser qu’il n’y a pas de raison que ça s’arrête en si bon chemin.

Alors, il va bien falloir l’inventer, la vie qui va avec : si les gens achètent des iPad, ils vont vouloir des contenus adaptés à leur nouvelle machine, des interfaces exclusives, des trucs de l’espace. Donc du coup, dans le monde du logiciel de composition PAO, ce sont les grandes manœuvres. Adobe d’une part, qui révèle sa stratégie multicanal, centrée sur un Indesign à six bras. Quark d’un autre côté, qui voit dans les tablettes et les smartphones un moyen de se relancer et de revenir dans la course, en boostant sa plateforme du publication dynamique QPS.

Et puis tous les éditeurs de plateformes éditoriales s’y mettent également : Vjoon, Woodwing,… ils y vont tous, et c’est logique.

Ce qui m’intéresse dans cette tendance, c’est qu’elle va chambouler la chaîne alimentaire du marketing. Les annonceurs (départements marketing, services communication, collectivités locales, PME…) vont vouloir des contenus multiformes, diffusés simultanément sur tous les canaux possibles et imaginables. Cette fameuse “communication liquide”.

Ils vont en vouloir des applications pour iPad. Sauf qu’ils ne vont pas savoir comment les faire, ni à qui s’adresser pour les produire.

C’est vrai, à qui demander une version de son catalogue ou de sa brochure adaptée à un iPad ?

  • à l’agence de communication ? peut-être, mais ça suppose des capacités de développement, ce n’est pas vraiment leur métier.
  • à une web-agency ? pourquoi pas, mais le print, ils n’y connaissent rien.
  • à mon imprimeur ? Ah ben tiens, c’est pas une si mauvaise idée que ça. En effet, l’imprimeur est le dernier maillon de la chaîne, à tous les sens du terme (les imprimeurs comprendront). C’est lui qui centralise toutes les données. Et il est équipé de workflows et de machines sophistiquées. Alors, pourquoi ne serait-il pas en mesure de produire les documents de ses clients sous plein de formes différentes ?

Je suis ainsi convaincu que contrairement aux agences de communication ou aux web-agencies, les imprimeurs ont les tailles critiques qui leur permettent de se doter des moyens qui leur permettront d’adresser ces nouveaux challenges : ils ont une culture de l’investissement, un savoir-faire technologique, et une maîtrise des flux de production.

En s’équipant des solutions adéquates (plateformes éditoriales cross-media), individuellement ou via des regroupements de sociétés, ils pourraient retrouver la place majeure qui leur revient dans l’éco-système communication / marketing.

Certains s’y sont risqués dans les années 90, en proposant à leurs clients de réaliser des sites internet : mais à l’époque, les imprimeurs étaient devenus ringards, passés de mode. Aujourd’hui, le numérique revalorise le papier : il met en évidence à quel point il est complexe de réaliser une belle impression. L’imprimeur retrouve timidement ses lettres de noblesse.

S’il est malin, il peut reprendre le leadership chez ses clients, en s’imposant comme la pierre angulaire de toute leur communication : vous me confiez vos documents, je vous les sors sur tous les canaux possible.

Regain de confiance, image redorée… mais aussi nouvelles sources de profit : en vendant du service, les imprimeurs pourraient rattrapper les baisses de commandes d’imprimés.

Une vraie mutation de fond en somme. Une de plus depuis Gutenberg.

Ludovic Martin ( @martinludovic )

( http://systemes-editoriaux.blogspot.com )