Catégorie : Liberté de la presse

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Haro sur les vraies fausses interviews

Un média dans les années 2010. Une entreprise de presse reconnue par la commission paritaire des publications et agences de presse, qui dit qui fait de la presse et qui n’en fait pas en France.

Une personnalité, qui est aussi abonnée de ce média, a pris l’habitude de s’y faire interviewer à échéances régulières, en contrepartie tacite de sa fidélité commerciale audit média. Lui et l’organisation qu’il dirige représentent une petite part du chiffre d’affaires du dit média.

La première année, avant son interview, il demande à recevoir les questions de l’interview et à relire les questions et les réponses avant publication. Précaution lui est donnée par la rédaction du dit média de n’apporter que des modifications factuelles au texte. L’année suivante, il fixe le sujet de l’interview, reçoit comme à l’accoutumée les questions, relit comme à l’accoutumée les questions et les réponses et ordonne d’avoir la main sur le titre. La troisième année, il s’interroge sur l’utilité du temps passé à donner l’interview et se demande si elle ne devrait pas être rédigée par ses équipes tout simplement, clé en main pour la publication.

Un autre média. Un ministre qui a obtenu, en appelant le directeur de la publication, que son intervention lors d’une réunion onusienne sans intérêt la semaine suivante fasse l’objet d’un avant-papier sur une double page. Joie du journaliste qui se récupère la boule puante. Interview soporifique parce que sujet soporifique. Le texte est évidemment naze et le cabinet de la ministre fait en plus le forcing pour tout récrire. Avec scène ahurissante d’un téléphone hurlant avec un ministre au bout qui voue aux gémonies les journalistes qui n’apporteront pas les corrections demandées, l’heureux journaliste ayant renoncé à tenir le crachoir un instant de plus. Elles seront apportées, l’interview publiée sur une double page et le journaliste remercié par le ministre avec l’assurance d’un retweet de son cui-cui ministériel aux dizaines de milliers de suiveurs.

Toute ressemblance avec des médias existants serait évidemment fortuite. En presse écrite, la pratique de la relecture n’est pas nouvelle. D’ailleurs en traînant ses guêtres dans quelques rédactions, elle est admise partout : les journalistes râlent de s’y astreindre, et les interlocuteurs des journalistes – chargé.e.s de relation presse, communicants de tous poils, interviewé.e.s – y vont tous d’une seule voix. « Vous me passerez les questions ? Vous me ferez relire ? ». Et très souvent la réponse est oui.

Parce qu’on ne veut pas louper une pointure dont le nom est de toute façon « bankable », parce que la personne interviewée a ses entrées dans le média, parce que la personne interviewée a une influence politique / commerciale certaine sur le média… Quelle qu’en soit la raison, la très grande majorité des interviews sont relues. Ce qui interroge de manière plus générale sur le genre de l’interview, qui dans ces conditions de relecture drastique donnent souvent des textes faibles, policés, sans informations, en un mot des textes chiants. Libération, en 2012, avait fait un topo qui n’a pas pris une ride.

Le sujet rebondit haut en ce début d’année puisque plusieurs médias – enfin à vrai dire deux médias – ont publiquement assumé de ne pas publier des interviews aux accents de publireportage.

La Voix du Nord, mi-janvier, annonçait mettre un terme pur et simple aux relectures d’interviews dans ses colonnes au motif que pour nombre de responsables politiques « la relecture est devenue un exercice de réécriture ».

Lundi 2 avril, au tour du quotidien Les Echos de sonner la charge : dans un article de synthèse sur le pari du gouvernement au moment de lancer sa réforme de la SNCF, on apprend que le quotidien économique a tout bonnement refusé – mi-mars – de publier une interview de la ministre des Transports Elisabeth Borne, tant les services du Premier ministre l’avaient réécrite.

Le signal envoyé est important : certes l’indépendance de la presse est souvent mise à mal, mais les rédactions restent truffées d’individus attachés à honorer le journal pour lequel ils collaborent. A minima conscients, voire fiers, qu’on ouvre encore un journal en espérant se faire moins bananer que lorsqu’on lit la dernière liasse de prospectus commerciaux tombés dans sa boîte en lettre. Ministre ou pas.

Deux possibilités à présent. L’ensemble des médias empruntent la voie tracée par la voix et bannissent les relectures – ce que le New York Times a mis noir sur blanc en 2012 et ce que prévoit la charte d’éthique et de déontologie du Monde. On peut rêver.

Option plus probable : business as usual au pays de la relecture. Ce qui ne doit pas valoir censure. À condition que la personne interviewée comprenne les règles du jeu et les respecte. Avec une menace en cas de tentative éhontée de pipi froid : la non-publication. Une menace remise au goût du jour, et c’est tant mieux.

Benjamin Polle
Journaliste
https://twitter.com/B_Polle

Photo par Elijah O’Donell sur Unsplash

La liberté d’expression n’est pas une dérogation

Le projet de texte visant à transposer en droit national la directive européenne dite secret des affaires fragilise le droit du citoyen à être informé et la liberté d’expression.

L’Observatoire des Médias relaie la publication du Spiil.

Le Spiil regrette que la primauté du droit à être informé sur le droit aux secrets ne soit pas exprimée avec suffisamment de clarté dans la proposition de loi. Là où le législateur français considère la liberté d’expression comme une “dérogation”, le texte européen, lui, affirme sans ambiguïté et dès son premier article cette primauté.

Ce manque de clarté crée un risque majeur, celui d’une multiplication des procédures contentieuses. Les éditeurs de presse, souvent de très petites tailles, n’ont pas les moyens de soutenir des procédures abusives. Or certains acteurs économiques sont friands de ces “procès-baillon”. Cette confusion risque donc de générer un comportement d’auto-censure, préjudiciable à notre démocratie.

Si l’enjeu de ce texte est bien de veiller à l’équilibre entre deux droits, celui d’informer et celui de maintenir des secrets pour les entreprises, alors le Spiil demande au législateur et aux pouvoirs publics de tenir compte de celui fondamental qu’est la liberté d’expression telle que consacrée par la loi du 29 juillet 1881 en l’inscrivant nommément dans le texte de loi.

Dans notre démocratie, c’est cette loi qui organise l’équilibre entre les garanties individuelles et la protection des libertés fondamentales. Le texte de loi présenté par le législateur vient fragiliser cet équilibre. Nous rappelons que la loi de 1881 encadre la responsabilité des éditeurs de presse. Elle présente les garanties nécessaires pour permettre au juge de bien apprécier, notamment, la valeur d’intérêt général des informations révélées.

Ce texte risque d’accélérer une dynamique regrettable, celle du contournement du droit de la presse par le droit commercial. La récente “affaire Challenges” en est un triste exemple. Pour rappel, l’hebdomadaire, assigné devant le Tribunal de commerce de Paris par l’entreprise Conforama dont il a révélé les difficultés économiques, a été condamné à retirer l’article de son site et à ne plus publier d’article sur le sujet. Au nom de la liberté d’informer, il a fait appel.  En 2014,TourMaG, site de presse spécialisé dans l’actualité économique du secteur du tourisme, avait été condamné pour avoir publié des informations économiques et sociales incontestées concernant TUI, un opérateur économique majeur de ce secteur. Pour la première chambre civile de la Cour de cassation, il s’agissait d’une violation du Code du travail et de la loi de 2004 pour la confiance dans l’économie numérique.

C’est pourquoi, le Spiil demande au législateur :

• de consacrer explicitement la primauté de la liberté de la presse, telle que définie par la loi de 1881, sur le secret des affaires, et ceci dès les premiers articles ;

• de faire référence au secret des sources ;

• de mettre en place un dispositif ex-ante pour prévenir les procédures abusives se revendiquant du secret des affaires.

Le Conseil d’Etat, dans son avis rendu jeudi 15 mars dernier, rejoint ces préoccupations en indiquant “qu’il conviendrait de mentionner au nombre des cas licites, et non parmi les dérogations, l’hypothèse de l’obtention d’un secret des affaires dans le cadre de l’exercice du droit à l’information (…)”.

Le Spiil regrette également que ce projet de texte fasse l’objet d’une procédure accélérée, empêchant un débat serein, alors que le calendrier de transposition de la directive était connu depuis son vote en 2016.

Loup-Bureau

Pour la libération (rapide) de Loup Bureau, emprisonné en Turquie

Des sociétés de journalistes ont demandé la libération de Loup Bureau, emprisonné en Turquie. L’Observatoire des Médias se joint à ce mouvement et relaie l’appel de ces SDJ.

Alors que la Turquie a multiplié ces dernières semaines l’achat d’espaces publicitaires dans plusieurs médias français et internationaux pour vanter la grande « démocratie » qu’elle est censée être, le régime d’Erdogan multiplie la répression contre les journalistes.

Dernier exemple en date, l’arrestation de Loup Bureau, 27 ans, détenu depuis le 26 juillet. Ce journaliste indépendant a été arrêté à la frontière irakienne en possession de photos (datant de 2013 prises dans le cadre d’un reportage diffusé sur TV5Monde) le montrant avec des combattants kurdes syriens.

Nous, SDJ, demandons sa libération. Cette détention s’ajoute à celles de Mathias Depardon, arrêté en Turquie au début du mois de mai et emprisonné durant trente jours en mai 2017, et d’Olivier Bertrand, détenu pendant trois jours en novembre 2016.

Nous n’oublions, bien sûr, pas la situation de nos confrères turcs qui exercent leur métier dans des conditions difficiles. Des mandats d’arrêt viennent d’être émis contre 35 d’entre eux. Ils sont accusés d’avoir fomenté le putsch raté de juillet 2016. Des procès sont, par ailleurs, actuellement en cours pour une vingtaine de journalistes du plus ancien quotidien turc, Cumhuriyet. La peine maximale encourue est de quarante-trois ans de prison.

Enfin, depuis le 3 août, le journaliste turco-suédois Hamza Yalcin, 59 ans, est emprisonné en Espagne. Ce journaliste très critique à l’égard d’Ankara a été arrêté à Barcelone par les autorités espagnoles pour avoir « insulté » Erdogan. La justice doit se prononcer sur une éventuelle extradition.

La Turquie est placée 155e sur 180 par Reporters sans frontières en matière de liberté de la presse. Plutôt que d’acheter de la publicité dans les journaux français, libérez Loup Bureau ! Les démocraties n’emprisonnent pas les journalistes qui font leur travail.

La liste des premiers signataires :
TV5Monde
Libération
Le Figaro
France 24
France 2
Télérama
Le Monde
RTL
Première Lignes
Les Echos
France 3
Le Point
Radio France
Mediapart
L’Obs
Les Jours
Challenges
Radio France Internationale
Prix Albert Londres
JT de M6
AFP
Reporters sans Frontières
La TéléLibre
TV Presse
Envoyé Spécial (France 2)
TF1
RMC
Abaca Press

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Les journalistes, premières victimes de la répression en Turquie

« Aujourd’hui, nous avons le record du nombre de journalistes en prison. Nous avons dépassé tous les régimes autoritaires et totalitaires du monde ». Au cours de l’entretien que nous avons eu, en septembre, dans un vaste bureau au dernier étage du quotidien Cumhuriyet,  le journaliste Kadri Gürsel, dressait le constat amer d’une presse turque en pleine épuration. « Le journalisme est mort en Turquie. Il ne reste plus que des médias sous le contrôle du pouvoir. Leur fonction n’est que de relayer la parole officielle. Les autres sont réduits au silence « , nous disait cet ancien journaliste à l’AFP, membre du comité directeur de l’Institut de la presse internationale (IPI) et spécialiste de politique étrangère.

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Quelques semaines plus tard, le 31 octobre, Kadri Gürsel était lui aussi arrêté, avec huit de ses collègues. la police a lancé un raid sur le journal et a dont les cadres sont accusés de liens avec des organisations terroristes. Ils croupissent depuis en prison. Au total, environ 145 journalistes et écrivains seraient actuellement détenus en Turquie selon le décompte de la plateforme indépendante P24. La moitié des journalistes emprisonnés dans le monde le sont par le régime turc.

« Je n’ai jamais connu pire situation pour les journalistes. Même pendant les périodes de junte militaire. »

« Je n’ai jamais connu pire situation pour les journalistes. Même pendant les périodes de junte militaire. » Celui qui porte ce regard sombre sur le paysage médiatique en Turquie n’est pas le premier venu. Hasan Cemal, 47 ans de carte de presse, est l’une des grandes figures du journalisme politique turc. Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, autour de 2005, Hasan Cemal était pourtant une voix écoutée jusqu’au sommet du pouvoir. Sa plume était bienveillante à l’égard d’Erdogan. Aujourd’hui, comme tous les démocrates, il est désabusé. Et il n’a plus de mot assez dur pour décrire l’atmosphère dans laquelle est plongé son pays.

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Hasan Cemal a été une victime parmi d’autres de la grande « purge » des médias lancée par Recep Tayyip Erdogan. En 2013, il a été licencié du grand quotidien Milliyet, tout juste racheté par un homme d’affaires lié au gouvernement et patron de la fédération turque de football, Yildirim Demirören. Sa carte de presse lui a été supprimée pour la première fois depuis 1969, en septembre. « Tous mes collègues sont en exil, en prison, ou privés de leur travail. Erdogan veut une presse servile, à sa botte », constate Hasan Cemal.

L’ancien rédacteur en chef de Cumhuriyet, Can Dündar, lui, a été contraint à l’exil après avoir été condamné à une lourde peine de prison et victime d’une tentative d’assassinat à la sortie du tribunal. Sa faute: avoir publié les preuves de livraisons d’armes par les services secrets turcs à des groupes radicaux syriens. Dündar avait été nommément pris pour cible par Erdogan. « Il le payera cher », avait fulminé le président turc.

Très tôt convaincu de la nécessité de contrôler l’information, dans un pays grand consommateur de journaux, l’homme fort de la Turquie arrivé au pouvoir en 2003, a rapidement fait le ménage dans le paysage médiatique. Dès 2009, il met à genoux le puissant groupe Dogan, qui détenait les plus grands titres (Hürriyet, Milliyet, Posta) et la chaîne CNN Türk. Frappé par un redressement fiscal de 3,7 mds de dollars, le groupe est dépecé, vendu en partie à des hommes d’affaires proches du parti au pouvoir, l’AKP. Le journal Sabah est lui aussi racheté par un groupe, dirigé par le gendre d’Erdogan.

Répression en Turquie : les réseaux sociaux aussi

La censure d’internet et des réseaux sociaux est une autre forme prise par la mainmise du pouvoir turc. Youtube avait été bloqué de longs mois, déjà en 2007. La moitié des tweets bloqués en 2015 par des administrations étatiques l’ont été par la Turquie. Ce black-out sur l’information est devenu particulièrement criant à partir des émeutes du parc Gezi, en 2013. Depuis, les interventions incessantes du pouvoir politique ont laminé toute une profession.

Des centaines de journalistes, de toutes les sensibilités politiques, ont été licenciés depuis 2013 avec l’épuration lancée par Erdogan contre la presse. « Aujourd’hui 90% de la presse est contrôlée par Erdogan et ses proches. Ils ne parlent que d’une voix, ne font que s’incliner, servir, répéter la parole officielle », estime Hasan Cemal.

Depuis le 15 juillet et le coup d’Etat manqué, la répression frappe tous azimuts : la presse critique de gauche, mais aussi les médias jugés « pro-kurdes » ou conservateurs… Renforcé par l’état d’urgence, le pouvoir a fait fermer des chaînes de télévision, radios, sites internet et le quotidien Özgür Gündem. Journalistes, éditeurs et même les membres du comité de soutien de ce journal sont poursuivis par la justice, y compris Erol Önderoglu, courageux correspondant de Reporters Sans Frontières depuis plus de 20 ans.

Enfin, la presse proche de la confrérie de Fethullah Gülen, ancien allié devenu rival et soupçonné d’être le cerveau du coup d’Etat, a été anéantie. Le groupe de presse Ipek, qui détenait plusieurs chaînes télé et quotidiens, a été saisi par la force et placé sous tutelle en octobre 2015. Le journal Zaman, vaisseau amiral de la confrérie Gülen qui tirait à 700.000 exemplaires par jour, a été pris d’assaut par la police antiémeutes et réduit au silence. Des dizaines de ses journalistes et éditorialistes ont été mis derrière les barreaux, d’autres poussés à l’exil.Au total 170 médias ont été interdits ces quatre derniers mois.

C’est peut-être à l’étranger que se trouve l’avenir des médias turcs. C’est l’avis de Can Dündar qui devrait lancer prochainement une web tv turcophone depuis son exil allemand.

Guillaume Perrier

Les entretiens avec Kadri Gürsel et Hasan Cemal sont à retrouver dans « Erdogan, l’ivresse du pouvoir« , un film documentaire de Guillaume Perrier et Gilles Cayatte (Alegria Productions), sur Arte à 20h50.

iTélé : le nom CNews reporté sine die, un médiateur demandé par les salariés

L’Observatoire des Médias publie l’intégralité du communiqué que les représentants de la rédaction d’iTélé et des organisations syndicales du Groupe Canal Plus ont envoyé à la presse. Nous avons mis en valeur des passages.

 

Paris, le vendredi 21 octobre 2016.

Communiqué des représentants de la rédaction d’iTélé et des organisations syndicales du Groupe Canal Plus.

Aujourd’hui 12 heures 30, des représentants de la rédaction d’iTélé et les organisations syndicales du Groupe Canal Plus ont rencontré Stéphane Roussel, directeur général en charge des opérations du groupe Vivendi, Jean-Christophe Thiery, président du directoire du Groupe Canal Plus, Gérald-Brice Viret, directeur des antennes du Groupe Canal Plus, Serge Nedjar, directeur général d’iTélé, Sandrine Morin, DRH du Groupe Canal Plus et Elodie Bouvet, responsable des affaires sociales du Groupe Canal Plus.

Cette rencontre n’a malheureusement pas permis d’aboutir à une sortie de crise, la direction des Groupes Vivendi et Canal Plus ne répondant favorablement à aucune des demandes des représentants de la rédaction d’iTélé et des organisations syndicales et se contentant d’annoncer le report du lancement de CNews initialement prévu lundi prochain.

Dans ces conditions, la rédaction d’iTélé et les organisations syndicales demandent au Ministère de la Culture et de la Communication la nomination immédiate d’un médiateur chargé d’aider les parties à trouver une solution à ce conflit, le plus long de l’histoire d’iTélé.

La rédaction d’iTélé et les organisations syndicales rappellent leurs revendications qui n’ont pas changé après 5 jours d’une grève massivement suivie et reconduite jusqu’à lundi matin 11 heures 30, à savoir :

  • La signature immédiate d’une charte éthique,
  • La nomination d’un directeur de la rédaction distinct du directeur général d’iTélé d’ici au départ d’Alexandre Ifi, actuellement directeur adjoint de la rédaction, prévu mi-novembre,
  • La mise en retrait de l’antenne de Jean-Marc Morandini et plus largement la définition d’un projet stratégique et éditorial clair et précis.

La page Facebook Je soutiens iTélé reprend ces arguments :

« Potentiellement CNews c’est davantage d’infotainment : on a une autre estime de notre métier. »

C’est une équipe à bout de nerfs que Maxime Saada de Canal Plus va rencontrer dans la matinée vers 9 h 30 au siège d’iTele. Les équipes de la chaîne d’information,  journalistes et techniciens sont presque émues de le rencontrer : c’est la première fois que ce cadre du groupe daigne venir les voir selon un journaliste que nous avons interrogé.

Le but de cette réunion : clarifier les conditions de départ des salariés de la chaîne mais aussi et surtout parler du projet CNews qui pour le moment n’a pas été détaillé aux équipes.

iTele et les pratiques de Serge Nedjar

« On nous dit à longueur de journée que nous faisons partie d’un groupe » relate ce journaliste :« Depuis qu’on parle synergie il y a des lignes qui sont floues. » Il poursuit :  «Serge Nedjar a envoyé un journaliste faire un reportage sur une société de jeux vidéo qui appartient à Vivendi.  Le journaliste est allé à un événement, a tourné des images mais le sujet monté ne tenait pas la route et heureusement nous avons réussi à faire en sorte qu’il ne passe pas à l’antenne. »

Mais combien de temps cela pourrait-il durer ?

Un autre journaliste de l’antenne confie à l’Observatoire des Médias qu’il a déjà été demandé aux équipes de tweeter un contenu sponsorisé sans préciser qu’il l’était. Grâce à la pression des équipes finalement cela n’avait pas été fait.

L’autopromo à tout bout de champ ulcère ce journaliste : « je ne supporte pas le fait  qu’on ait diffusé une interview de 30 secondes de Cyril Hanouna la semaine dernière [à l’occasion des 35 heures passées à l’antenne de l’animateur]. »

Une autopromo « groupe » qui peut être vue sur d’autres chaînes, mais pour ce journaliste cela n’a pas sa place à l’antenne d’Itele.
Encore hier soir dans l’émission “C’ à vous” sur France 5 Anne-Sophie Lapix adoptait un ton particulier, gêné, lorsqu’il s’agit de faire la promotion d’une autre émission produite par France 5 animée par le médecin le plus médiatique de France. Mais pour ce journaliste d’iTélé interrogé par l’Observatoire des Médias rien à voir : « ‘C’ à vous’ est une émission d’infotainement et jusqu’à preuve du contraire iTele est une chaîne d’info en continu. Pour nous, pour les salariés on estime que le sonore d’Hanouna n’a rien à faire là. On a bien d’autres choses à mettre à l’antenne !  Potentiellement le projet CNews c’est davantage d’infotainment, on a une autre estime de notre métier. »

Une charte d’éthique en attente de signature

La société des journalistes iTele est en attente. L’un de ses membres nous le confirme « cela fait 9 mois qu’on a fait voter une charte d’éthique qui a été présentée à la direction de la chaîne. Elle n’a toujours pas été signée.»

Cette charte d’éthique fait partie des revendications postées hier par les grévistes sur Twitter :

Argument de la direction vis-à-vis de cette fameuse charte : « On va attendre la loi [Le projet de loi « Égalité et citoyenneté »], et on verra bien ce que la loi nous impose. »
L’arrivée annoncée des équipes du gratuit Direct Matin dans les locaux de la chaîne fait craindre le pire aux équipes : « de l’interprétation qu’on en fait nous ne voulons pas qu’il s’applique ce qui est fait à Direct Matin : nous pourrions nous retrouver à ne faire que du desk puis des publireportages sur des entreprises appartenant au groupe Bolloré » craint un journaliste de la chaîne interrogé par l’Observatoire des Médias.

Guillaume Zeller qui pilotait le gratuit n’était pas perçu par les équipes comme une personne antipathique : « De toutes les façons il ne faisait rien. Et nous laissait faire notre travail. Avec Serge Nedjar c’est une autre chose: il est là uniquement pour appliquer les décisions de Bolloré. Il avait commencé par assumer qu’il était venu pour dégraisser, ce qui avait été suivi par 50 départs », regrette ce journaliste.

Rendez-vous dans la matinée à iTele.

Maj de 13h33 : correction sur l’émission de France 5.

 

maj

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Réforme de la loi de 1881 au Sénat : la liberté d’expression en danger !

Paris, le 15 octobre 2016 — Le projet de loi « Égalité et citoyenneté » discuté ces jours-ci au Sénat s’est vu augmenté de deux amendements scandaleux, portés par la sénatrice Françoise Gatel au nom de la Commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi « Egalité et citoyenneté ». Ces amendements rallongent de 3 mois à un an la durée de prescription des délits de presse commis sur Internet, et introduisent une différence de traitement entre les citoyens et les journalistes d’une part, et la presse « en ligne » et « papier » d’autre part. En outre, les amendements adoptés introduisent un glissement du droit de la presse vers le droit commun, sauf pour les journalistes « professionnels » signataires d’une charte de déontologie non encore rédigée. Ces dispositions ont été négociées entre certains syndicats de patrons de presse et la Commission spéciale, en toute opacité. La Quadrature du Net s’associe aux protestations communes des sociétés de journalistes, qui n’ont pas été consultées, et rappelle que la loi de 1881 dite « sur la liberté de la presse » concerne en réalité l’intégralité des citoyens français, qui n’ont pas d’autre protection de leur liberté d’expression. Y toucher et y introduire ce type de discrimination est une atteinte à la liberté d’expression de tous les français.

Communiqué commun signé par Le Figaro, Le Monde, l’AFP, Les Échos, Télérama, L’Obs, Le Point, L’Express, Mediapart, France Info.fr, Capa, i-Télé-Canal +, BFM, Bastamag, ainsi que l’association de la presse judiciaire, l’Association des journalistes de l’information sociale (AJIS) et l’Association des journalistes économiques et financiers (AJEF) et La Quadrature du Net.

Le 18 octobre, les sénateurs enterreront peut-être la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

Sous prétexte de lutter contre les abus d’Internet, ils s’apprêtent à remettre en cause ce texte fondateur, sans concertation préalable avec les représentants des journalistes. Les SDJ de 26 médias avaient lancé un appel pour obliger le Sénat à revoir sa copie. Mais il est resté sourd à notre appel.

Certes, il a aménagé le texte liberticide, mais la nouvelle mouture reste inacceptable.

  • La prescription des délits de presse (trois mois, aujourd’hui) passerait à un an pour les sites web. Autrement dit, il y aura une justice à deux vitesses : pour la presse en ligne, ce sera toujours un an; pour les télévisions et les radios, la prescription sera de trois mois pour l’antenne et d’un an en ce qui concerne les podcasts et les replay. Inacceptable.
  • Le texte prévoit toujours de supprimer une garantie fondamentale des droits de la défense. Aujourd’hui, c’est à celui qui s’estime diffamé ou injurié de préciser exactement par quel passage, et de qualifier le délit (injure, diffamation ou autre). S’il se trompe, son action est déclarée nulle par le tribunal. Or, le Sénat ouvre la voie à des poursuites dans lesquelles le journaliste devra se défendre sans savoir exactement ce qui lui est reproché. Inacceptable.
  • Pour le Sénat, les journalistes professionnels ne pourraient pas faire l’objet d’actions judiciaires sur le terrain de la faute civile. Mais cette concession apparente est un leurre : nos sources, elles, seront pleinement soumises au risque d’une action en responsabilité civile, qui pourrait les dissuader de s’exprimer au vu des dommages et intérêts élevés. Les sociétés éditrices des journaux le seront tout autant. Inacceptable.

La liberté d’expression est une liberté fondamentale qui mérite beaucoup mieux que ce bricolage législatif. Nous, sociétés de journalistes, réitérons notre appel à la mobilisation la plus large contre un projet de loi liberticide qui met en péril l’un des piliers de la démocratie, consacré par le Conseil constitutionnel et la Cour européenne des droits de l’Homme.

La Quadrature du Net s’associe à ce communiqué et soutient la position des journalistes, mais rappelle cependant qu’en plus de faire une différenciation entre journalistes, les Sénateurs s’apprêtent à creuser le fossé entre les journalistes qui adhèreraient à une future charte déontologique et les autres personnes, citoyens ou journalistes non adhérents à cette charte. Pour rappel, la loi de 1881 dite « sur la liberté de la presse » concerne en réalité l’ensemble de la liberté d’expression en France. Il n’est pas acceptable d’avoir une telle différence de traitement entre l’expression des citoyens et celle des journalistes professionnels. La liberté d’expression est un droit constitutionnel qui doit bénéficier à l’ensemble des citoyens sans distinction de profession. Instaurer des délais de prescription différents pour les journalistes et les non-journalistes est une rupture du principe d’égalité des citoyens.

 

L’Observatoire des Médias s’associe à ce communiqué ET à la précision ajoutée par la Quadrature du Net  sur la différence de traitement entre citoyens et journalistes professionnels.

 

Photo : CC BY-NC 2.0 par Pierre Metivier

Protection des journalistes : décision historique du Conseil de sécurité de l’ONU

Le 27 mai 2015, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution historique concernant la protection des journalistes. C’est la première fois depuis 2006 que ce thème est abordé à la tribune des Nations Unies, alors que le nombre de journalistes tués en mission n’a cessé d’augmenter. Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontière a fait part de sa satisfaction vis à vis de cette résolution. Selon lui « c’est un jour historique pour la protection des journalistes ». Il demande cependant aux États de tout mettre en oeuvre pour protéger les journalistes accrédités dans les zones de guerre.

RSF-ce qui change

C’est aussi la première fois qu’une décision du Conseil de sécurité évoque le droit à la liberté d’expression. La résolution 2222 reconnaît en effet que les médias libres et indépendants sont essentiels à la démocratie car ils favorisent la protection des civils.

Par ailleurs il a été décidé que les violences envers les journalistes devraient être prises en compte dans les rapports des opérations de l’ONU. Dans la même lancée il a été voté que la Cour pénale internationale s’engage plus fermement contre l’impunité des crimes envers les journalistes. 

Bien que l’adoption de cette résolution historique représente une avancée majeure dans la protection des journalistes, son application devra être vérifiée à l’avenir. Ce signal encourageant envoyé par le Conseil de sécurité ne doit pas occulter les prochains défis. La protection des journalistes devrait être étendue aux journalistes non-professionnels et en dehors des zones guerres.

« Nous sommes tous Charlie » (Libération du 8 janvier)

nous-sommes-tous-charlieCet article a été publié originellement en version anglaise par le site  on theconversation.com sous le titre « France media united against Charlie Hebdo attacks, but fissures open on social media« . L’auteur en a proposé la version française à l’Observatoire des Médias:

Ce n’est pas à des lecteurs britanniques qu’il faut expliquer le choc, la sidération, que produit d’abord la survenue de tels évènements. Choc et sidération, redoublés d’incompréhension : pourquoi un journal ? Pourquoi l’assassinat délibéré à l’arme de guerre de journalistes en tant que personnes ? Pourquoi Charlie, un tout petit média par la taille, avec à peine quelques dizaines de milliers d’exemplaires ? Puis les réponses viennent : le souvenir des menaces, des poursuites en justice, d’un précédent attentat en 2011. L’annonce des premiers noms des journalistes tués, symboles pour certains des années post soixante-huit, du bouillonnement des idées, des moments de bonheurs procurés par ces journalistes, humoristes et artistes dessinateurs, dont des générations ont lu les bandes dessinées, ri aux éclats à leurs gags visuels. Et puis pointe ce sentiment, cette idée que c’est la liberté de l’information, la démocratie, un modèle de société que l’on a tenté d’assassiner.

L’impact est d’autant plus fort et l’écho d’autant plus tonitruant que s’instaure immédiatement une sorte de livetweet géant et interminable, où chacun surf entre Facebook et Twitter, relayés de chaînes d’information, sites internet, radios, télévision passés en éditions spéciales. Dans ce livetweet s’engouffre les vidéos les plus insupportables, telle celle de ce policier assassiné de sang alors qu’il est à terre, blessé. Le livetweet se nourrit de tous les communiqués, points de presses, déclarations d’officiels, institutions, témoignages d’anonymes, de toutes sortes qui font connaître instantanément à tout le pays, le chiffre des victimes, les noms des plus connus. Connus de tous, familiers, tant ils ont accompagné des moments de leur vie. Le rire se mutant en rage et douleur.
Alors que beaucoup sont cloués par la stupeur, incapables de penser et parler leur ressenti, ce sont les professionnels de la parole publique qui emplissent le silence qui fait suite aux détonations des Kalachnikovs. Les propos ne sont pas forcément très ajustés, mais ne sont pas faux. C’est la liberté de l’information qui est attaquée, c’est notre démocratie qui est visée et de fait blessée. Quelques-uns dans la presse parlent de « notre 11 septembre » et chacun a à l’esprit les stigmates que laissent de telles attaques dans les droits de nos sociétés, contraintes de se protéger, fussent au prix de bien des renoncements, y compris en matière d’information.

La presse aurait pu hésiter, tant le journal quasiment décapité, peut apparaître marginal, voire « infréquentables », les critiques n’ayant pas manqué, par le passé face à ses « provocations » à l’égard des religions, y compris l’Islam. Peut-être parce qu’elle se sent davantage menacée dans les temps que nous vivons, les journaux vont au contraire faire corps et immédiatement s’identifier à ceux qui viennent de subir l’assaut de l’aveuglement totalitaire. Elle y est d’autant plus portée que chacun sent monter, via les réseaux sociaux, un puissant mouvement, qui trouve rapidement son slogan et son visuel : « Je suis Charlie », en lettres blanches sur fond noir. Il devient le visuel de très nombreux twittos, alors même qu’il s’affiche sur les murs personnels des utilisateurs de Facebook, avant que très nombreux soient ceux qui vont sortir dans les rues et les place pour manifester. 100 000 personnes, partout en France, quatre, cinq heures après l’attaque !

C’est à ce moment que se manifestent d’abord sporadiquement (niveau des dirigeants), puis plus largement (ceux des représentants des sociétés civiles) le souffle de l’expression de la solidarité internationale, qui s’il ne supprime pas la douleur, au moins rassure sur la capacité à résister et combattre le mal qui nous atteint. Toute la journée de jeudi l’expression de la solidarité de par le monde et de tous les lieux de la société donne le sentiment que nous saurons faire face. Charlie devenu symbole, qui promet de rassembler ses pauvres forces pour faire paraître le journal la semaine prochaine, se voit garantir la solidarité des artistes, des intellectuels, des autres médias. Comment ne pas être sensible à ces 100 000 € par le Guardian ?

Pourtant le piège qu’a tendu le commando terroriste est toujours là, comme l’a immédiatement souligné Robert Badinder. Qu’ils l’aient pensé comme tel ou pas, l’attentat intervient à un moment particulièrement délicat pour la société française, alors qu’elle est frappée par le doute et le pessimisme sur le monde qui l’entoure et surtout sur elle-même. Un doute qui touche sa capacité à faire lien, à intégrer, à faire dialoguer tous ceux qui peuplent le pays. Un doute sur ses valeurs, sa cohésion. Bien sûr les premières heures d’unité peuvent rassurer. Disons plutôt que les premières manifestations ont esquivé les risque évident de cassure et d’affrontement entre communautés, d’autant plus dans une société qui n’a jamais pensé les relations entre celles-ci, en les niant au nom de son modèle dit d’intégration. Il suffit pourtant de porter attention aux réseaux sociaux pour voir se multiplier les fissures, plus nombreuses, sinon plus virulentes que les quelques exactions à l’égard de mosquées. Le piège de l’islamophobie menace et c’est aux intellectuels, aux journalistes, aux politiques de faire œuvre d’intelligence et de courage pour le dépasser en le combattant résolument.

Jean-Marie Charon

 

« Il a appelé BFM et leur a demandé de changer leur bandeau »

Libération a publié hier un article sur l’attentat du magasin HyperCacher qui a fait quatre morts, quatre morts juifs.

Mais au-delà du récit de ce témoin que je vous invite à lire bien entendu je voulais insister sur un des passages :

«Ensuite, il a voulu BFM. Il était vraiment très intéressé par cette chaîne. Il a demandé à l’un d’entre nous de brancher un ordinateur se trouvant dans le bureau du magasin pour avoir internet. Comme la télé ne donnait pas toujours les bonnes infos, il s’est énervé. Il a dit : « Comment ça, il n’y a pas de morts ? Ils vont voir s’il n’y a pas de morts. » Il a appelé BFM et leur a demandé de changer leur bandeau. »

Les médias ont beaucoup travaillé, étaient sous pression (lire par exemple « Couvrir l’enfer, chez soi » sur le blog Making-of de l’AFP), ont fait pour une très grande partie leur travail, ont obtenu des informations qu’ils n’ont pas révélé immédiatement pour ne pas mettre en danger les otages ou les policiers, mais ont commis aussi des maladresses qui auraient pu avoir des conséquences dramatiques.

Vous avez-vu Le film Night Call ? Nous n’avons pas en France envie d’avoir ces médias-là.
Nos médias devront calmement et sereinement réfléchir tous ensemble aux pratiques et au traitement et à la couverture de ces événements tragiques.

À suivre.

Edit : un ami y va franco en commentant le communiqué du CSA :

Cela ne devra pas être qu’une simple réunion. Des actions dans les rédactions devront suivre, dans le respect de la liberté de la presse, aussi.

(la réunion aura lieu ce jeudi 15 janvier à 15h au CSA).

Les chaînes d’info américaines vont beaucoup plus loin que les nôtres et j’aimerais qu’on ne se dirige pas vers cela :