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Deux blondes dans un journal macho

Deux blondes dans un journal macho

Béatrice Vallaeys, 1981, rue de Lorraine ( © Photo Christian Poulin)

Béatrice Vallaeys est partie. L’Observatoire des Médias reprend l’hommage d’Annette Lévy-Willard, publié aussi dans Libération.

« Le vrai homme est rare !» Nous avions collé le poster géant d’un mâle sublime (et velu) sur le mur du minuscule bureau que nous partagions, Béatrice Vallaeys et moi, rue de Lorraine (Paris ,19ème) aux temps héroïques de Libération. Soit avant la victoire de Mitterrand en 1981, le déménagement du journal rue Christiani (Paris, 18ème) et ensuite la très chic rue Béranger (Marais), dans une lente ascension vers la respectabilité.

Cette pub virile pour une eau de toilette masculine avait seulement titré sobrement l’homme est rare, à quoi Béatrice avait rajouté au feutre « le vrai homme ». Les mecs qui pénétraient dans notre antre encombrée de vieux journaux semblaient hésiter.

Il y avait deux ‘blondes’ en mini jupes ou jeans serrés qui terrorisaient l’homo liberatus – que nous ne détestions pas mais nous voulions nous faire entendre en cette fin des 70’s où le mot « féministe » était encore une insulte.

Béatrice, l’une des deux ‘blondes’ du journal, nous a quitté il y a quelques jours.

J’étais arrivée dans la jungle sympathique de la rue de Lorraine quand Béatrice avait déjà le statut respectable de co-fondatrice de ce journal en 1973. C’était une petite communauté fusionnelle d’une génération qui avait enfin la pilule et l’avortement, l’homosexualité était sortie du placard, et on trouvait normale une circulation sexuelle intense, jusque dans les douches détournées de leur fonction d’hygiène publique. C’était avant le sida qui allait décimer cette génération à partir de 1985.

Béatrice m’impressionnait, elle était la seule à affronter cette rédaction post gauchiste, sans syndicat, sans règle… encore basée sur le patriarcat. Engueulades, articles jetés à la poubelle et machines à écrire balancées à la figure, ce journal brillant et innovateur sortait tous les jours dans un accouchement violent et inespéré : «C’est un miracle quotidien » disait Béatrice.

On avait mis au point plusieurs axiomes pour survivre dans la jungle. Béatrice : « Il faut tout de suite montrer qui est Raoul !» Très efficace. Il faut appliquer la règle des Tontons Flingueurs en frappant la première, en occupant le terrain, en prenant le pouvoir (si c’est possible). Moi : « Il ne faut pas poser de problèmes, il faut proposer des solutions », librement adapté d’une citation de Karl Marx. Plus souple. Béatrice: « Avant tout , il faut grandir l’Homme » et on se roulait de rire. Mais la tactique marche toujours. Je le vérifie encore.

Très grande et très belle, Béatrice avait une voix rauque qui portait loin. Moi pas. Mais j’avais une grosse moto. Et on croyait au journalisme, on se battait pour l’information, contre les idéologies et les anathèmes. On prenait la parole quand ce n’était pas à la mode.

On s’est battues contre le soutien du journal aux pédophiles au nom d’un soi-disant « droit à la sexualité des enfants ». On n’a pas gagné et on a été traitées d’hétéro-flics.

Béatrice a défendu les mouvements des prostituées et même leurs clients. On a un peu gagné.

Elle a dit à nos camarades masculins qu’ils aillent couvrir les procès des violeurs parce que nous, les filles, cela nous rendait malades. Là on a gagné, ils ont fait d’excellents papiers. Béatrice fonçait dans un journalisme tous terrains, bousculant les obstacles sur sa route, elle marchait vite.
Les choses allaient changer, un pas après l’autre.

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On continuait de beaucoup rire – la colère fait des rides, disait-elle – plus d’une quarantaine d’années à s’amuser et à être fières d’avoir fait bouger les lignes et la société. Elle aurait été ravie d’écouter Clément Ghys, très jeune journaliste à Libération en 2008, décrire « ce duo de blondes en mini-jupes qui rigolaient toujours et que les gens appelaient secrètement « les deux Ab-Fab ». En référence à la série déjantée Absolutely Fabulous. Aujourd’hui rédacteur-en-chef-adjoint au magazine du Monde, Clément se souvient encore des conseils qu’elle lui avait donnés, « comme quoi il ne fallait jamais lâcher contre les cons, les machos, les homophobes… »

Béatrice, tu avais raison.

On ne t’oublie pas. On ne t’oubliera pas.

Annette Lévy-Willard

Photo : « Béatrice Vallaeys, 1981, rue de Lorraine »  © Christian Poulin

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