Décapitation de James Foley : fallait-il montrer ces images?

Ce mardi soir, cela a été l’effroi sur Twitter lorsque j’ai vu partagé une capture d’une vidéo absolument atroce : la décapitation du photojournaliste indépendant américain James Foley. James Joley, qui travaillait pour le site GlobalPost et aussi pour l’AFP était détenu en Syrie depuis le 22 novembre 2012. ISIS, l’État Islamique, a mis en ligne ce mardi soir une vidé à sur la plateforme américaine YouTube. Une vidéo où l’on voit le journaliste américain à genoux, équipé d’un micro cravate, obligé de prononcer un discours dénonçant les actions de représailles américaines. Ensuite viennent les images de la décapitation.

Comme d’autres, j’ai fait une recherche sur Twitter afin de voir cette vidéo. Sur YouTube avant que la plate-forme ne la supprime.

Appels au non partage

Au bout de quelques minutes, ce que j’ai vu apparaître dans ma timeline, était à la fois un mélange de condoléances, mais aussi d’appels à ne pas diffuser les images de la décapitation, que ce soit la vidéo, ou des captures de celle-ci.

Salutaire. Ces images étaient atroces, et même si un journaliste peut se sentir investi par le devoir de voir ces images, elles sont tellement violentes que la diffusion à un large public n’est pas du tout souhaitable.

Macabre souvenir

Mais cette malheureuse histoire, survenue à un journaliste m’a rappelé un autre événement, une autre vidéo.
C’était il y a quasiment sept ans jour pour jour. Le 17 août 2007, le site du Nouvel Observateur mettait en ligne une très longue vidéo montrants deux nazis russes décapitant deux personnes.

l’url était bien claire :

http:// tempsreel.nouvelobs.com/ actualites/international/ europe/20070817.OBS0900/ une_video_de_nazis_russesexecutant_deux_personnes.html

…et le site du Nouvel Observateur ne se contentait pas d’un embed, d’une capture ou d’un extrait: la rédaction en chef du site avait choisi à l’époque d’héberger le fichier « haute résolution » de la vidéo sur son serveur. J’avais commis à l’époque un billet pour dénoncer cette pratique, appelé Patrick Fiole, le rédacteur en chef du site, puis appelé Michel Labro pour finalement obtenir que cette vidéo soit retirée du site.

À l’époque, Patrick Fiole (qui est décédé en mars 2011) ne voulait pas mettre hors ligne cette vidéo. Il revendiquait le fait de la faire connaître au grand public :

Un certain nombre d’internautes se sont émus de la mise en ligne, sur le site du permanent nouvelobs.com, d’une vidéo montrant une décapitation par des néonazis russes.
Cette vidéo a été mise en ligne vendredi 17 et définitivement retirée mardi 21 août.
Alors pourquoi ? Pourquoi l’avoir mise en ligne, pourquoi l’avoir retirée ?
La mise en ligne a été décidée par moi-même, rédacteur en chef du site. La veille, un article avait été publié sur le sujet dans Libération papier, puis un autre dans l’AFP.
La moindre des choses, à mes yeux, avant de relayer une telle information -la dénonciation de la barbarie nazie, qu’elle soit archéo ou néo, est toujours souhaitable- est de savoir de quoi on parle. Aussi ai-je recherché, et trouvé, la vidéo en question.
Effectivement, le document est choquant, très choquant : une décapitation au couteau et qui dure longtemps.
Après visionnage donc, je décide néanmoins de la passer en lien hypertexte dans l’article.
En voici les raisons, qui sont aussi des réponses à un certain nombre de mails ou d’interrogations d’internautes :

– Montrer n’est pas approuver, c’est informer. Sur le strict plan de l’information, il s’agissait de ne pas priver d’autres adultes (les sites d’information sont essentiellement regardés par des adultes) d’une information à laquelle nous, journalistes, avons accès. Tout dépend de l’appareil critique mis autour d’une telle vidéo. En ce qui nous concerne, nous avons indiqué clairement que les images étaient choquantes et avons publié le document à l’intérieur d’un article très complet sur le ralliement grandissant de jeunes Russes à des groupes néonazis, souvent à l’origine des attaques contre des ressortissants d’ex-républiques soviétiques d’Asie centrale ou du Caucase.
Bref, publier des images choquantes n’est pas a priori choquant : tout dépend comment on le fait, et, voir point suivant, pourquoi on le fait.

– Montrer, c’est dénoncer. Qu’est-ce qui a le plus fait contre la guerre du Vietnam ? L’image. Et, notamment, cette terrible photo d’un soldat américain tenant deux têtes décapitées de supposés Viêt-Cong ? Qu’est-ce qui a alerté l’opinion sur le scandale de la prison d’Abou Ghraïb, en Irak : la publication de photos de soldats américains en train d’humilier des détenus. Enfin, pourquoi montre-t-on des images de la Shoah, sinon pour en rappeler l’horreur ?

– Enfin, Internet n’est pas la télé. La même vidéo diffusée dans le cadre d’un journal télévisé n’aurait effectivement pas été acceptable : on regarde la télévision de manière passive, on ne sait pas forcément, à l’avance, ce qui va passer, un enfant peut passer par hasard devant l’écran etc. Sur internet, le comportement est radicalement différent. Ici, le clic est un acte volontaire, conscient, internet ne relève pas de la communication passive.

Voilà donc ma position.

Alors, maintenant, pourquoi avoir enlevé la vidéo contestée. Très simple : parce que Michel Labro, directeur de la rédaction, donc mon supérieur hiérarchique, lui-même très choqué par les images, a demandé de le faire. Ce qui est son droit et que je peux, aussi, comprendre.

Les temps ont changé.

Et je crois que c’est tant mieux.

Les journalistes doivent à mon avis, voir cette vidéo, pour être informés et à leur tour informer, et en cela je rejoins ce que disait ce soir Hugo Clément, reporter à France 2  :

https://twitter.com/hugoclement/status/501854100175470595

mais tout le monde n’est pas d’accord :

Et cela se respecte aussi.

J’espère trouver le sommeil ce soir, et je vous salue.

5 Comments

  • BiouTiDi
    20 août 2014

    Je ne peux qu’approuver votre position. D’abord, parce que les réseaux sociaux n’ont aucun contrôle sur ce qui se crée autour de cette vidéo à partir du moment où elle sort. Rien qu’en tapant « James Foley » sur Twitter (c’est comme ça que je suis tombé sur cet article), j’ai trouvé plusieurs sites d’extrême-droite qui relayaient l’affaire avec des relents xénophobes, d’autres qui remontaient des photos liées au conflit israélo-palestinien de ces derniers jours…

    Ensuite, parce qu’on n’a aucun recul sur cette vidéo. Elle n’a pas été formellement authentifiée, elle est particulièrement choquante mais elle circule librement, et c’est ce que veulent ceux qui sont les instigateurs de ce meurtre, à supposer (et le doute plane peu) qu’elle soit réelle. La diffuser, la regarder librement, c’est faire le jeu des djihadistes et c’est certainement la dernière chose à faire.

    Maintenant, lorsque les autorités compétentes auront fait ce qu’il y a à faire, qu’Internet sera beaucoup moins sujet au voyeurisme et à l’excitation, je crois que certaines informations journalistiques transparaissent dans ce document. La seule image que j’ai vue, c’est le journaliste en tenue orange, référence directe à Guantánamo. On retirera sûrement de cette propagande des informations, des indices, et ce peut être du journalisme que d’en parler et de les mettre en lumière. À condition de trouver des captures choquantes à aucun moment et floutées.

    Je diffuse l’analyse d’un rédacteur de l’AFP à ce sujet, c’est intéressant :
    http://blogs.afp.com/makingof/?post/que-faire-des-photos-effroyables-d-irak

  • Sweet Georgia
    21 août 2014

    @bioutidi:disqus :Cette vidéo est particulièrement choquante dites vous !! Donc vous l’avez regardé ??Je ne vois pas pourquoi sans voyeurisme ni excitation je n’aurais pas le droit de voir cet acte abominable !!La diffuser ,la regarder librement c’est faire le jeu des djihadistes ?? Certainement pas !!C’est prendre et faire prendre conscience de la réalité de la sauvagerie ,de la barbarie qui existent dans ce siècle que certains voudraient voir idyllique !!

Post a Comment

felis vel, mattis quis eget at leo Aliquam amet, Aenean elementum non