au revoir la carte de presse

Journalistes : Pourquoi quittent-ils la profession ?

Par Jean-Marie Charon (EHESS), Adénora Pigeolat (étudiante, Université Le Havre – Normandie)

Le confinement et l’actuelle pandémie ont-ils poussé davantage de journalistes à quitter la profession ? La question fut évoquée lors du « Baromètre sociales » des dernières Assises du journalisme (1er et 2 octobre à Tours). Il fallut alors reconnaître que faute de données précises, la réponse devait être reportée à la prochaine édition des Assises (fin mars 2021). Soit la nécessité d’aborder le sujet frontalement par une étude ad hoc, qu’un contexte de grande sensibilité au sujet (perceptible sur les réseaux sociaux) rendait possible. Plusieurs dizaines de personnes se disaient en effet prêtes à témoigner de leur expérience. Depuis trop d’années, d’études en études le sujet revenait, mais plutôt à la marge, notamment lors de la dernière étude de Christine Leteinturier du Carism : la durée moyenne des parcours professionnels se situait à 15 ans[1]. Des entretiens menés alors permettaient de prendre conscience de la diversité des trajectoires. Reprendre le sujet par une nouvelle enquête paraissait d’autant plus utile, qu’elle permet d’apporter un éclairage sur le vécu de nombre de journalistes alors que les médias sont bousculés dans une mutation complexe et prolongée.

La difficulté d’une telle enquête tient à l’identification des personnes qui partent et leur éparpillement dans des secteurs professionnels très divers. C’est ce qui conduit à un premier choix qui est celui de l’étude qualitative, par entretiens, sans prétention à une représentativité statistique. De ce point de vue la motivation de nombreux « partants » ou « partis » rendait une telle enquête possible. Allait se poser en revanche le problème de sa concrétisation : comment réaliser des dizaines d’entretiens dans de nombreuses régions en période de distanciation sociale ? Plusieurs approches furent testées, pour finalement opter pour des entretiens – échanges de mails, dans la durée, sur la base d’une grille d’entretien scrupuleusement tenue auprès de chaque interlocuteur. De fait à ce jour 44 personnes sont engagées dans cette démarche, près de la moitié des entretiens sont arrivés à leur terme.

44 personnes ne constituent pas un échantillon représentatif statistiquement de ces « partants ». Il est en revanche suffisamment divers, par l’âge (de 25 ans à 61 ans), par le sexe, par les médias (tous en fait, y compris les pure players d’information), par les fonctions et les statuts (du free-lance au directeur de rédaction). Soit une base suffisante pour décrire des types de parcours et des problèmes qui se sont posés aux uns et aux autres, avec suffisamment de force et souvent d’insistance pour qu’ils décident de quitter une activité, que très nombreux qualifient « profession passion ».

Le mode de constitution de l’échantillon, sur la base de candidatures spontanées, déclenchées par une simple invitation sur trois réseaux sociaux (Twitter, Facebook et LinkedIn) peut certes engendrer des biais dont il sera tenu compte. Par définition les journalistes « candidats » sont tous situés parmi les personnes qui les suivent sur les réseaux sociaux (problème du phénomène de « bulle »). Même si ces « bulles » sont assez larges, au moins pour l’un des auteurs, il sera tenu compte de ce risque, par recours à un mini-échantillon test, sur un mode de recrutement différent (à base régionale). La réalisation des entretiens sous forme d’échanges de mails, révèle en revanche un avantage qui n’avait pas été anticipé, soit une très large couverture géographique de Lille à Arcachon, en passant par les Antilles…

La collecte des entretiens se poursuit. L’analyse ne fait que commencer et sans présumer des résultats à venir des sujets lourds s’imposent nettement. Parmi ceux-ci figure sans surprise la précarité, qu’il s’agisse du vécu de la pige au long cours et de l’accumulation des CDD, sans que les promesses de CDI ne se concrétisent. Il y a aussi, et ce n’est pas non plus une surprise, un traitement différencié, défavorable, ressenti par presque toutes les femmes de cet échantillon. Moins attendue peut-être émerge également la question d’origines sociales dites « modestes » qui ont poursuivi ceux qui ne se sont jamais vraiment sentis « à leur place », voire « légitimes ». Jamais sans doute, il ne fut plus souvent question de « burn-out », de dépression, « d’épuisement physique et psychologique » dans une enquête sur les journalistes. Sans compter, ceux qui ne peuvent plus supporter la gêne matérielle, faute de rémunérations suffisantes… Ce ne sont là que quelques thématiques suffisamment repérables pour qu’elles puissent être citées ici. Elles ne doivent pas cependant laisser penser que les motivations se situeraient toutes dans les registres des situations matérielles, tant s’impose également la confrontation entre la profession vécue et la profession ambitionnée.

L’ambition des auteurs de cette enquête n’est pas de s’en tenir à l’exploitation, aussi approfondie soit-elle, de ces entretiens-témoignages. Il y a le projet d’en faire une première étape d’une réflexion plus large, en revenant sur les travaux précédents, en les mettant en perspective d’études menées ailleurs, notamment par Florence Le Cam à l’ULB pour l’AJP (Association des Journalistes Professionnels). Cela peut aussi constituer une base pour une étude quantitative, que pourraient prendre en charge des syndicats, voire des organismes tels l’Observatoire des métiers de la presse (AFDAS).

Le présent article n’a pas pour vocation première de faire appel à de nouveaux témoignages, même s’il est possible d’en intégrer encore quelques-uns. La dimension actuelle de l’échantillon est suffisante pour être méthodologiquement valide. Il s’agit plutôt de prendre date et d’ouvrir une prochaine étape, qui sera celle des échanges, de comparaisons, de réflexions conjointes, voire de l’élargissement via une démarche quantitative. Le rendez-vous du baromètre des Assises du journalisme 2021 sera tenu. Il sera d’autant plus riche que l’enquête en cours aura pu agréger d’autres travaux, tout en initiant une dynamique de réflexion. Celle-ci apparaît d’autant plus nécessaire et urgente que le phénomène des départs est important, recouvrant des expériences personnelles faites, toujours, de frustration, mais aussi bien souvent de beaucoup de douleur.

 

Par Jean-Marie Charon (EHESS), Adénora Pigeolat (étudiante, Université Le Havre – Normandie)

 

[1] Christine Leteinturier : « Continuité/discontinuité des carrières de journalistes encartés », Recherches en communication n°43 – 24/10/2016.

1 Comment

  • Véronique Cohu
    21 octobre 2020

    Bravo ! Voilà une enquête qui met le doigt sur les graves difficultés que connaissent les journalistes en France, depuis des dizaines d’années. Autant de « douleurs »comme vous dites que ne soupçonne pas le grand public qui ne voit notre métier qu’au travers du prisme de quelques présentateurs vedettes de la tv.

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