Banderole pour le FREXIT au sein du cortège gilets jaunes à Lille.

Informer sur une révolte sociale : les gilets jaunes à Lille

Lundi 21 septembre se tenait, à partir de 19 heures, le séminaire de journalistes sur le traitement de l’information sur les Gilets jaunes en région Hauts de France. Il était organisé par les Entretiens de l’information et le Club de la presse Nord-Pas-de-Calais, avec le soutien logistique et technique de L’Observatoire des médias. Il y avait une majorité de journalistes de presse écrite : presse quotidienne régionale (La Voix du Nord et Courrier Picard) et de presse hebdomadaire régionale (L’Observateur du Valenciennois, L’Indépendant du Pas de Calais, Liberté hebdo), ainsi que de correspondants de médias nationaux (Le Monde, Libération, l’AFP), sans compter France 3 et Lille actu. Comme dans chacun de ces séminaires les journalistes étaient de fonctions différentes du directeur de rédactions au photoreporter. Ils comprenaient aussi bien des salariés que des indépendants (correspondants ou photographes). Deux heures et demi durant, les échanges furent denses, passionnés et foisonnants. Via Zoom, pour faute de covid.

Il n’est pas possible d’être exhaustif, dans cette courte synthèse, d’où le parti pris du recours à quelques mots-clés, autant de thématiques qui ont traversé la soirée et que privilégie ici l’animateur de celle-ci.

Révolte sociale : La thématique de la révolte, plutôt que du mouvement social aura traversé l’ensemble de la soirée. Une révolte qui prend d’abord les traits de la radicalité, tout en échappant aux modes d’organisation et de représentation habituels (en dehors des syndicats, associations, partis, avec leurs responsables et représentants), l’absence desquels le travail du journaliste se trouve compliqué. Une mobilisation qui ne se donnera pas non plus de leaders ou de portes paroles reconnus par tous. Une révolte qui va s’exprimer par la violence et une forme d’intolérance et que plusieurs journalistes identifieront à du « populisme ». Il y a un relatif accord pour imaginer que celle-ci avait commencé avant – La loi El Khomri – et explosera à nouveau, sous une forme ou une autre, même si elle a été comme étouffée un temps sous la covid.

Nord : Jamais dans les précédents séminaires de journalistes (Rouen, Paris, Lyon, Toulouse et Nantes) se sera autant ressenti une spécificité liée au contexte régional, celui du « Nord ». Celui-ci fait cohabiter la ville métropole lilloise, des villes importantes comme Amiens et plus petites, des territoires ruraux, des pays bien spécifiques, sans doute d’autant plus évoqués par le fait de la présence plus nombreuse de journalistes de PHR ou de d’agences locales de PQR. Beaucoup de dimension de cette spécificité du nord seront évoqués dans cette synthèse, deux doivent être relevées : la première serait celle de l’empreinte du RN ex FN, la seconde celle de la confrontation de nombre de journalistes à l’extrême dénuement des réfugiés à Calais et des problèmes récurrents traités à cet égard au fil de ces dernières années.

Violence : La thématique de la révolte va souvent rimer avec celle de la violence. Cette violence se serait manifestée très tôt à l’égard de ceux qui ne partageaient pas la mobilisation, sur les rond-point des supermarchés, dès le premier samedi. Elle sera perceptible immédiatement à l’égard de certains journalistes. Elle atteindra des formes paroxysmiques, fusse souvent verbalement, à l’égard de la police. Cette violence conduira d’ailleurs les responsables rédactions, à prendre le sujet en charge et en faisant évoluer les conditions de travail sur le terrain, avec matériel de protection, protocole pour se mouvoir dans les manifestations et consignes de décrochage. Soit des dispositions tout à fait inédites en presse locale. C’est sans doute l’intensité de cette violence, sans compter des itinéraires personnels de journalistes) qui va conduire à faire un lien entre l’IRA ou l’ETA, comme « bras armé » de mouvements politiques, et les Gilets jaunes, avec comme « bras armés », les radicaux violents. Ceux-ci illustreraient une forme de « violence par procuration », que des journalistes ont observé y compris chez des gilets jaunes de base, sans expérience politique, sans expérience des modes de manifestation et expressions radicaux.

Intolérance et libération de la parole : Plutôt familiers des débats et controverses politiques et sociales, de leurs formes d’expression notamment, des journalistes ont été surpris par l’intolérance des personnes mobilisées. Une intolérance qui refusait les idées ou actions qui n’étaient pas les leurs. Une intolérance qui se manifesterait par le rejet des traitements journalistiques des mobilisations. Une intolérance qui ferait bon ménage avec une soif d’expression et de libération de la parole. Il y avait « un besoin de se raconter », besoin « d’être entendu », mais sans être contestés. D’aucuns y voyant un effet direct « réseaux sociaux » où l’on parle au même.

Extrêmes en embuscade : Faut-il y voir une spécificité « nord » et de la modification de son paysage politique, mais dans aucun autre séminaire ne sera apparu avec autant d’insistance le sujet d’une forme de manipulation ou de proximité entre Gilets jaunes et extrêmes politiques. Dans la terminologie il est question « d’ultra gauche », « d’ultra droite », de « black blocs ». D’aucuns privilégient l’idée d’une forme d’instrumentalisation ou au minimum d’un positionnement en embuscade de ceux-ci. Sans compter une situation inédite, où ces extrêmes opposés pouvaient se côtoyer sur un même rond-point ou lors d’une même manifestation ou action violente. Sans aller jusqu’à la thèse de la manipulation, plusieurs intervenants remarquent la proximité des analyses ou des revendications exprimées par des Gilets jaunes non politisés, « inexpérimentés » et les thèses, idées du RN.

Hétérogénéité : Le constat est général, revenant dans chacun des séminaires, les journalistes ont été frappés d’emblée par l’hétérogénéité de la mobilisation, sans doute, encore plus dans la première phase de celui-ci, jusqu’au 1er décembre qui aura été une charnière. L’hétérogénéité est ici décrite dans l’étonnement de voir côte à côte la « profession indépendante », avec « son SUV », qui « gagne 3000€ par mois » et « la dame retraitée avec ses 500€ » de pension qui ne peut pas trouver ses 1000€ pour payer son fuel pour se chauffer. Même si l’hétérogénéité est générale, pour certains le mouvement était certainement plus populaire à Lille. Une hétérogénéité qui n’empêche pas l’un des participants d’y voir des points communs : « anti-social, anti-association, anti-parti », une forme de « chacun pour soi », expression selon lui de la « génération Facebook ».

Dualité : Au-delà de l’hétérogénéité dans la mobilisation des Gilets jaunes s’expriment des dualités : la Métropole lilloise, les petites villes et campagnes, avec la Somme comme intermédiaire. « A Lille on ne connaissait personne ». A l’inverse dans les villes moins importantes ou les zones rurales les journalistes retrouvaient des associatifs, des acteurs locaux, des personnalités, des élus, qui parfois les ont d’ailleurs protégés face à des groupes de Gilets jaunes hostiles, voire agressifs et venant d’ailleurs, notamment de Lille. Il n’empêche que souvent aussi ces personnes que les journalistes connaissaient changeaient d’attitude à leur égard, notamment les élus, multipliant les critiques sur le traitement du mouvement qui était fait par les journalistes. Ceci n’est pas sans rappeler une situation décrite par un journaliste de La Roche sur Yon lors du séminaire nantais.

La charnière du 1er décembre : Tous les participants ne sont pas d’accord la date exacte, mais il y a eu deux moments différents dans la mobilisation. La date qui revient souvent est celle du 1er décembre, « avec l’attaque de l’Arc de triomphe ». Avant cette date les journalistes pouvaient rencontrer les gens, leur parler, notamment sur les ronds-points mais aussi dans les manifestations. Après, la violence prend davantage le pas et surtout le rejet des médias, et des journalistes.

Rejet des médias et des journalistes : Le rejet des médias et des journalistes s’exprimera chez certains, dans certains endroits, dès le début. Il ira cependant plutôt crescendo, surtout après le 1er décembre. Même si un journaliste évoque avec nostalgie le cas d’un rond-point où l’on offrira des chocolats aux journalistes au moment du démontage de celui-ci. Pour la majorité des participants le rejet des journalistes c’est d’abord la manifestation du refus d’un regard extérieur, refus du montage, refus du choix et de la hiérarchisation qui fait le propre du journalisme. Il fallait expliquer sans cesse, faire de la pédagogie, sur comment on travaillait. Un journaliste est allé jusqu’à emmener un gilet jaune avec lui pour compter, avec lui, le nombre de manifestant et lui montrer la complexité de l’exercice. Il n’empêche que c’est la survalorisation du Facebook live qui l’emportait chez les Gilets jaunes. Dans certains cas le rejet des médias prend la forme du refus de parler à un journaliste. Un comportement qui s’imposa de plus en plus, quand ce ne fut pas le refus d’une expression singulière des responsables qui imposent le « collectif » ou encore d’être photographiés. Le comble était de faire face à une critique de contenus de « journaux qu’ils ne lisent pas », alors que leur seule source d’information était Facebook. Facebook qui aura sans cesse posé le problème des Fake news, qu’il a fallu systématiquement démonter, jusqu’à emmener chaque samedi son bulletin de salaire dans son sac, pour démonter les fausses idées colportées sur le sujet des « journalistes nantis », « complices du pouvoir », de Macron… Sans oublier, que le rejet au quotidien prendra la forme des insultes, à commencer par le « journalope » dans les manifestations, sur certains rond-point et sur es réseaux sociaux.

Parmi les choses frappantes, y compris parfois dans les petites villes et villages, il y aura eu cette manière dont des élus ont pu surfer et relayer cette critique des médias. Des élus qui auront refusé l’accès aux journalistes durant la campagne des municipales leur préférant les Facebook live. A cet égard la Covid changera parfois la donne obligeant des élus, comme les citoyens, à revenir vers les médias, les seuls à traiter l’information. Une chance à saisir et un rôle à réinstituer, avance l’un des participants.

Localiers traumatisés : Une catégorie de journalistes aura particulièrement souffert dans cette période, certains étant traumatisés, ce sont les localiers. C’est tout leur rapport aux gens sur place, toute la proximité sur laquelle repose leur métier, qui auront été bousculés, remis en question. Soit tout un travail à reconstruire, dans un climat, pas forcément serein.

Thématiques à reprendre :Qu’elles qu’aient été les relations difficiles et la diversité de revendications partant dans tous les sens, il n’empêche que la mobilisation a mis en évidence des réalités incontournables. C’est pour commencer « le déménagement des territoires », le départ des services publics, l’abandon de l’aménagement des territoires. Une des expressions de cette dénonciation se retrouve dans ces occupations des ronds-points aux abord des grandes surfaces, avec blocages à l’entrée de leurs parkings. Ces réalités les médias vont devoir s’en emparer, les traiter sur le fond s’ils veulent regagner la confiance.

Violences policières : Le thème des violences policières à l’égard des journalistes est présent, mais plutôt atténué au regard d’autres séminaires, par une référence aux violences vécues, subies par les forces de l’ordre lors des manifestations. Plus qu’une dénonciation des violences contre les journalistes, celles-ci sont expliquées par le fait que ceux-ci voulaient travailler au milieu des manifestants, là où les responsables de la police voudraient les voir travailler derrière les forces de l’ordre. Ce qui n’empêche pas d’évoquer les cas de journalistes « gazés », blessés, empêchés de travailler, avec l’obligation de concevoir une évolution des conditions de travail avec protections adaptées et consignes de retrait, comme évoqué précédemment.

Traumatismes personnels : Globalement les participants au séminaire de Lille feront beaucoup moins état de traumatismes personnels liés à la violence physique, à la fatigue, au sentiment d’isolement. D’aucuns évoqueront certes la « peur » qu’ils ont pu éprouver en allant travailler. Un cadre de rédaction parlera du temps passé à réconforter, au téléphone, des journalistes choqués, traumatisés par le vécu du terrain. Il sera question de la situation particulièrement dure pour les journalistes de CNews et BFM. La journaliste France 3, expliquera sa difficulté à travailler, à deux, avec un puis deux gardes du corps. Jusqu’à envisage un retrait à partir d’un certain moment. Il aura été question aussi de « lassitude ». En revanche, l’évocation de la phrase entendue à Rouen « Je n’ai pas été embauché pour faire du journalisme de guerre » fait débat. Un journaliste, au moins, se disant choqué par une telle position.

Pas vu venir : C’est quasiment au moment de conclure que l’un des responsables de rédaction déclarera « Nous n’avons pas vu venir ce mouvement ». Pas perçu son intensité, son ampleur, sa virulence, pas plus que sa durée. Il s’agit d’une interpellation forte pour des journalistes de médias de proximité. Une proximité qui aura été prise en défaut. La conclusion du et des séminaires sur la mobilisation des Gilets jaunes pourrait bien être cet appel à une vigilance accrue, plus que jamais, face à un corps social en souffrance.

Rentrés chez eux ? : « On ne voit plus les Gilets jaunes aujourd’hui » constate un journaliste. « Ils sont rentrés chez eux » suggère un autre. Bien que des jonctions ont eu lieu avec le mouvement sur les retraites, avec le soutien aux hospitaliers ou aux infirmières. Chacun semble en tout cas convaincu, que la révolte n’est aucunement éteinte et ressortira d’une manière ou d’une autre.

Jean-Marie Charon (Président des Entretiens de l’information, membre du Club de la pesse de Normandie).

 

Photo RP87 / CC BY-SA

#InformerSurLesGJ

En novembre 2018 commençaient les premières mobilisations des Gilets jaunes. Scandées au rythme des manifestations hebdomadaires, prenant simultanément la forme des occupations de ronds-points le traitement du mouvement fera polémique, à commencer de la part des Gilets jaunes. Chacun a sur le sujet ses représentations et ses impressions, nourries de ses expériences personnelles.

Il est temps de revenir sur ce traitement en mettant à plat contenus des médias d’information et témoignages de ceux qui les produisent. Telle est l’ambition partagée par Les Entretiens de l’information, l’Institut français de presse (IFP) et l’INA. D’ici quasiment une année (juin 2020), ils se proposent d’organiser une rencontre où seront discutés les travaux d’étudiants et de chercheurs, ainsi que le fruit d’un ensemble de séminaires de journalistes tenus à Rouen, Paris, Lyon, etc.

La circulation et la discussion des échanges dont font l’objet les séminaires de journalistes appellent la création d’un espace de présentation et de rencontre. Le site de l’Observatoire des médias semblait prédisposé à jouer un tel rôle. Pour chacun des séminaires il offrira une synthèse des échanges, ainsi qu’un ensemble de contributions, réactions, commentaires proposés par quelques-uns de ses participants.

Retour donc sur le séminaire tenu en distanciel à propos de Lille le 21 septembre 2020.

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