Informer sur le mouvement des Gilets jaunes #InformerSurLesGJ S02

Gilets jaunes ou comment rendre compte d’une révolte sociale ?

Le regard de Jean-Marie Charon

C’était dans la soirée du 4 décembre dans les locaux de l’Université Paris 2 pour un séminaire journalistes consacré au traitement de l’information sur les Gilets jaunes. Trois heures durant, c’est peu dire qu’il a eu bouillonnement des échanges, des expériences, des analyses, des idées dans un climat de grande sincérité. Étaient là des journalistes, du reporter au responsable de rédaction en passant par la documentariste, la spécialiste vidéo, etc. de L’Obs, de Rue 89 Bordeaux, du Monde, de L’Humanité, de France Culture, de France Télévision, des Jours, de la société de production Chasseur d’étoiles, de l’AFP, de France Inter, de la rédaction parisienne d’EBRA.

C’était trop riche et trop dense pour résumer, synthétiser à chaud trois heures de prises de paroles passionnées et passionnantes, toujours constructives, jamais agressives ou polémiques, au-delà donc de la diversité des rédactions et des statuts. D’où simplement un premier regard à partir de quelques mots qui ont particulièrement résonné à nos oreilles d’observateurs et animateurs de la discussion.

Coupure :

L’idée de coupure aura sans cesse été présente dans les propos et les analyses des uns et des autres. La première de ces coupures est celle qui s’est révélée, avant même le déclenchement du mouvement proprement dit, entre la représentation de notre réalité sociale du pays et ce que vivent de très nombreuses personnes qu’il s’agisse de misère, de déclassement, de difficultés et pénibilités, dans notre pays. Certains l’avaient déjà touché du doigt dans leur travail de terrain, des immersions, des documentaires. D’autres l’ont vu tout à coup exploser sous leurs yeux sur les ronds-points ou dans les manifestations.

Cette coupure a été très brutalement vécue par les journalistes traitant au jour le jour le « mouvement » – s’agissait-il d’ailleurs d’un mouvement ou d’une révolte s’interrogent certains – face leur hiérarchie, voire souvent l’ensemble de leur rédaction. Le regard porté de part et d’autre était tellement éloigné. L’expression de cette divergence s’exprimera dans des propos très négatifs exprimés dans les titres, les éditoriaux, les propos rapportés « d’experts », les plateaux télé[1]. Autant de propos définitifs qui ne pouvaient que générer un sentiment de stigmatisation et de mépris à l’égard des personnes mobilisées et qui revenaient en effet boomerang sur les journalistes de terrain.

Coupure bien sûr sur le terrain, qui pour certains médias prendra la forme d’hostilité, d’insultes de coups, de violences[2]. Ici les expériences sont très différentes d’un média à l’autre, d’une personne à l’autre. D’ailleurs le vécu, avec, au long cours, n’aurait pas comblé les dites coupures, sachant que la familiarité, le tutoiement, ne devait pas pour les journalistes faire oublier la nécessaire distance. Le terme d’empathie, lancé dans la discussion est immédiatement rejeté (contrairement au séminaire de Rouen ou certains journalistes admettaient être proches de ce ressenti).

La coupure exprimait pour certains le mur qui désormais séparerait Paris du reste du pays, les métropoles urbaines et les autres, ces derniers se vivant comme relégués en quelque sorte et dont le mal vivre serait regardé avec condescendance, voire jugé comme dépassé, sans intérêt à l’image de cette question du 80 km/h. Ici certains journalistes font référence à des origines familiales en région, voire des amis d’enfance, eux-mêmes Gilets jaunes, qui ont permis de sentir cette ignorance parisienne, à l’égard de ce pays d’en bas regardé avec dédain.

La coupure pour des responsables de rédactions s’est révélée dans l’absence d’anticipation de ce qui allait se passer. « Comment avec tous les journalistes qui sont présents sur place n’avons-nous rien perçu, anticipé ? » s’interroge l’un d’eux. Des capteurs sont à imaginer, mettre en place pour précisément réduire, traiter ce décalage et cet aveuglement à l’égard de phénomène majeurs et qui échappent. Le moins qu’il y a dire, c’est qu’il y a urgence, aux yeux de ceux-ci.

La coupure aura également fait jour, au fil des semaines dans les rédactions, dans les méthodes de travail. Il n’était plus possible de pratiquer ce qu’un participant qualifia de « reportage Tupperware » : « Tu pars avec tes questions rédigées dans la rédaction. Tu trouves quelques personnes à qui les poser. Tu viens rédiger ton papier ou monter ton sujet ». Là il fallait prendre le temps, rester, expliquer, faire œuvre de pédagogie et d’échange, y compris « l’info comment ça marche ? », « comment faire rentrer une interview de 40 mn dans un sujet d’une minute vingt ? ».

Stigmatisation / mépris :

Tout au long des mois de traitement du mouvement les journalistes de terrain ont ressenti violemment l’immense mépris, dédain, distance à l’écran ou dans les pages de leurs journaux, sur les plateaux de télévision à l’égard de ceux qui se mobilisaient. Mépris pour ce qu’ils exprimaient de leur vécu, mépris pour leurs revendications, mépris pour leur incapacité à s’organiser en mouvement, mépris pour leurs figures qui ne pouvaient même pas prétendre être porte-parole, mépris même pour leur manque de maîtrise d’une parole devant un micro ou une caméra. Et ce mépris aura eu un énorme impact dans le sentiment de stigmatisation, dans les tensions entre journalistes « en immersion » ou pire les reporters et les personnes mobilisées, comme évoqué précédemment.

Obsession :

Est-ce l’effet de la durée et des échanges avec les personnes sur place ? Est-ce le sentiment d’isolement ou de l’incompréhension, ressentis vis-à-vis de leur rédaction ? Est-ce une conséquence de l’étouffement dans ce climat de violence ? Certains d’ailleurs ont physiquement encore cet étouffement, dans leur chair, dans leur vie quotidienne, provoquée par l’accumulation des gaz toxiques dans leur organisme. Toujours est-il qu’à partir d’un moment beaucoup ont eu une véritable impression d’obsession, qui les poursuivait partout. Celle-ci se répercutait sur leur vie quotidienne, leurs familles, leurs amis. Et parfois cela est allé trop loin, comme ce moment où émergeant de nuages de gaz et des tirs de LBD une journaliste se retrouva « trois rues plus loin » au milieu de personnes se détendant aux terrasses de cafés, paisibles, totalement ailleurs.

Il fallut faire des breaks. Leurs collègues ou leurs hiérarchies leur conseillèrent des pauses. Lorsqu’ils s’y résolurent ce fut de brève durée, tant ils avaient le sentiment de l’urgence de la situation, de l’ampleur de l’incompréhension qui requérait leur présence.

Gravité :

A la veille d’un mouvement social – celui du 5 décembre – le sentiment qui se dégage est que les faibles effectifs des dernières manifestations de Gilets jaunes, n’ont rien à voir avec le phénomène social. La situation est pressentie comme grave, et d’ailleurs les propos sont graves. Les rédactions, les politiques, une large partie de la société n’ont aucune idée de la gravité de ce qui mûrit comme ressentiment, comme violence, comme révolte. En fait les Gilets jaunes ne seraient qu’une forme d’expression d’une révolte qui a commencé de s’exprimer sous cette forme et qui s’exprimera sans doute à partir du 5 décembre dans un mouvement social plus traditionnel.

Pour l’observateur extérieur et sous forme d’un simple ressenti la gravité est sur les visages, dans les termes utilisés, dans les témoignages rapportés, aussi et peut-être surtout dans les interrogations sur « ce qui vient » et sur l’incompréhension qui domine à l’extérieur, à commencer par l’attitude d’un Pouvoir aveugle, coupé, sûr de lui.

Révolte :

Au fil de l’échange, il est frappant que la notion de mouvement, n’est pas évidente. Bien sûr il y a cette question d’avoir dû traiter une mobilisation sans les repères et cadres habituels des mouvements revendicatifs : pas de leaders, pas de porte-paroles, pas d’organisations, une multiplicité de procédures de discussions, mais sans représentativité, des revendications parfois fluctuantes, des mots d’ordres contradictoires… L’un des intervenants, très tôt dans la discussion parlera de révolte. Pour les banlieues par exemple en 2005, personne ne parlera de mouvement, mais bien de révolte, fera remarquer l’un d’eux.

Il n’est pas sûr que parler de révolte ne simplifie les choses pour ceux qui doivent en rendre compte. En tout cas il y a unanimité à rejeter ce mode de traitement qui carricature la dynamique et la profondeur des problèmes comme de parler « d’actes » qui rythmeraient prétendument le mouvement.

Erreurs :

Tous en conviennent. Il y a donc eu des erreurs. Ce sont des erreurs d’appréciations. Ce sont des erreurs de comportement : on ne peut pas arriver comme cela avec nos questions, les poser et repartir sans rien dire, rien expliquer. Il y a surtout ces erreurs dans le traitement des personnes, des comportements, des revendications, des situations. Trop de temps, par exemple, pour prendre la mesure des violences subies par les manifestants. Saura-t-on en prendre la mesure pour traiter la mobilisation qui demeure ? Ce que deviennent ces personnes avec qui les journalistes restent en contact ? Pour traiter les mouvements sociaux, à commencer par celui qui commence le 5 décembre ?

Changement :

Cela a un petit air de déjà-vu, déjà entendu. Les plus anciens des Entretiens de l’information se souviennent de ces débats : « Qu’est-ce qui a changé dans les rédactions depuis la crise des banlieues ? »[3] où les responsables des rédactions présentes expliquaient, l’installation déjà réalisée ou à venir de journalistes en immersion dans la durée, etc. Ici aussi les reporters, les spécialistes du social ou les responsables de rédaction conviennent que les choses ont changé – y compris sur les chaînes d’information en continu[4] – et vont continuer d’évoluer en tirant les leçons de ces derniers mois. Même si certains reconnaissent espérer que l’oubli ne gagne pas trop vite leurs hiérarchies ou leurs collègues.

Faute d’une conclusion possible :

Puisqu’il s’agit d’un regard sur et à chaud, un sentiment domine après ce séminaire journalistes, celui d’une grande gravité. Celui aussi d’expériences personnelles qui auront marqué profondément les individus. Celui aussi que décidément la notion de mouvement des Gilets jaunes, comme synonyme d’autant de mouvements sociaux ne rendrait pas compte du phénomène social à l’œuvre et qu’il faut bien parler de « révolte ». Une « révolte qui vient » pour nombre des journalistes s’exprimant hier, sans vouloir paraphraser la formule du « Mouvement des invisibles ».

[1] Certains feront le choix de ne plus participer à ceux-ci, noyés dans les propos définitifs des intervenants présents.

[2] Le journaliste – responsable de rédaction de France Télévision évoque un recensement d’une centaine de journalistes « blessés » physiquement pour ce seul groupe.

[3] « Les entretiens de l’information 2005-2006 » Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, hors-série des Cahiers du journalisme.

[4] Qui ont décliné l’invitation, pour certains après avis négatif de la Direction de la communication !

#InformerSurLesGJ

Il y a un an déjà, commençaient les premières mobilisations des Gilets jaunes. Scandées au rythme des manifestations hebdomadaires, prenant simultanément la forme des occupations de ronds-points le traitement du mouvement fera polémique, à commencer de la part des Gilets jaunes. Chacun a sur le sujet ses représentations et ses impressions, nourries de ses expériences personnelles.

Il est temps de revenir sur ce traitement en mettant à plat contenus des médias d’information et témoignages de deux qui les produisent. Telle l’ambition partagée par Les Entretiens de l’information, l’Institut français de presse (IFP) et l’INA. D’ici quasiment une année (juin 2020), ils se proposent d’organisée une rencontre où seront discutées travau d’étudiants et de chercheurs, ainsi que le fruit d’un ensemble de séminaires de journalistes tenus à Rouen, Paris, Lyon, etc.

La circulation et la discussion des échanges dont font l’objet les séminaires de journalistes appellent la création d’un espace de présentation et de rencontre. Le site de l’Observatoire des médias semblait prédisposé à jouer un tel rôle. Pour chacun des séminaires il offrira une synthèse des échanges, ainsi qu’un ensemble de contributions, réactions, commentaires proposés par quelques-uns de ses participants.

Retour donc sur le séminaire tenu à Paris le 4 décembre

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