Informer sur les Gilets jaunes à Lyon – regard sur le séminaire journalistes

Rendez-vous était donné au Club de la presse, un jour de mobilisation interprofessionnelle et de procès événement. Les journalistes du Progrès, de Rue89 Lyon, de Lyon Mag, de France 3 et France 2 venaient échanger sur le traitement du mouvement des Gilets jaunes qui les a mobilisés une année durant, chaque samedi et à bien s’autres moments au cours des semaines et des mois. Une fois encore l’échange a été ouvert, sans détours et d’une grande densité. Comme précédemment, il importe de restituer aux uns et aux autres leurs témoignages, leurs analyses, leurs idées, pour eux, pour ceux nombreux désormais à avoir joué le jeu de ces séminaires, pour ceux qui nous suivent dans le périple qui occupe les Entretiens de l’information toute cette année. Cette synthèse subjective est aussi une invite à d’autres regards, commentaires, points de vue de journalistes participants. En attendant les séminaires du 19 mars prochain à Nantes, puis en mai à Toulouse.

Pas vu venir :

Il aura fallu plusieurs semaines pour que les journalistes lyonnais, y compris ceux qui sont familiers du terrain et des mouvements sociaux – réalisent que la mobilisation allait durer. Pourtant dès le premier samedi un fait avait surpris un journaliste du Progrès : malgré la mort d’une personne sur un rond-point, ce n’est pas cet accident qui avait fait événement mais bien l’intérêt suscité par toutes occupations des dits ronds-points. Le scepticisme domina pourtant tout un temps : « Tous les jours, je voyais que cela durait. Je n’y croyais pas… ». S’étonne encore un participant. C’est seulement au troisième samedi que cela parut vraiment devoir s’installer, d’autant que l’intérêt du public ne se démentait pas.

Différents :

Journalistes du Progrès ou de France 3 sont à l’unisson : les personnes qui se mobilisaient apparaissaient, dès le départ, différentes de celles côtoyées habituellement dans les manifestations : elles étaient apolitiques, sans représentants, neuves (jamais manifesté), la quarantaine ou la cinquantaine, des artisans dénonçant les taxes, etc. Elles n’avaient pas de leaders, pas de porte-parole, alors qu’elles cultivaient une forme « d’esprit de famille ». Il y avait un côté « génération spontanée ». Souvent des gens mobiles, sans racines, sortant en tout cas des cadres et que les journalistes avaient du mal à joindre pour suivre leur action.

Hétérogénéité :

Il y avait autant de discours que d’individus, un « véritable puzzle ». C’est une mobilisation où il n’y a pas d’organisation, de procédures, entre ce qui fait mouvement et les individus, aussi divers soient-ils. Les journalistes n’ont retrouvé aucune forme d’action collective connue, à leurs yeux. Ils voyaient là plutôt des individus qui découvraient l’action, l’expression directe et publique. Lors des quelques assemblées générales lyonnaises, le mouvement semblait tirer à gauche, mais cela n’avait rien à voir avec la sensibilité des ronds-points, celle-ci étant d’ailleurs diverse.

C’était aussi un mouvement de la périphérie vers le centre, les villes, les métropoles, une forme de clivage ville / campagne. On a pu entendre des « Les lyonnais, bougez-vous ! Descendez dans la rue ! ». Le discours n’était pas celui d’urbains. Il y avait parfois des scènes surréalistes de Lyonnais installés aux terrasses de cafés, alors que dans l’axe apparaissaient un cortège de manifestants, suivi de rangs de CRS.

Entrer en contact avec les gens.

Au début les journalistes ont été bien accueillis, se souvient un cadre de la rédaction du Progrès, puis cela s’est « enkysté » constate-t-il ? C’est un peu comme pour « Nuit debout » ou en 1995 suggère un journaliste d’un pure player local. Avec le temps, à peu près tous les journalistes ont voulu et ont été amenés à établir une relation directe avec des Gilets jaunes. De fait, les gens avaient le sentiment d’être très dépendants des médias, mais les choses ont évolué dans le temps. Les médias de proximité avaient plutôt la primeur. En revanche les problèmes concerneront les télévisions et les journalistes travaillant avec les caméras. Là s’est développée une violence réelle contre la personne des journalistes et leur matériel, sachant que tous pâtissaient ici de l’image de BFM. En tout état de cause impossible de filmer qui que ce soit, sans discuter, expliquer. Les gens étaient défiants à propos de ce qui allait être gardé de leurs propos.

Le rôle des réseaux sociaux n’a pas non plus facilité ce contact. Des personnes se sont complètement investies dans la production de contenus, informatifs à leurs yeux, sur le mouvement. Ils n’avaient plus besoin des journalistes. D’aucuns ont tenté une expérience de média gilet jaunes, paradoxalement dont la forme collait complètement aux codes BFM, l’objet pourtant de leur exaspération. Un temps les groupes Facebook ont été une opportunité pour entrer dans les échanges, la pensée du mouvement. Mais cela s’est complètement bloqué les groupes utilisant désormais des messageries cryptées (Telegram, etc.)

Revendications

Il y avait énormément de revendications. Bien sûr, les 80 km/h, les taxes, le RIC, sans compter celles des AG, tirant plus à gauche, qui ne furent jamais complètement, toutes communiquées. Le Progrès a d’ailleurs publié un inventaire de celles-ci, une double page, titrée « Que veulent les Gilets jaunes ? ». La question était posée aux uns et aux autres à chaque manifestation. Pour beaucoup des personnes mobilisées, l’important était plutôt le fait d’être présent dans les centres urbains, d’occuper l’espace public. Encore une fois la population de la périphérie vient et occupe les centres-villes.

Le vote à l’Assemblée Générale de janvier 2019 a débouché sur une situation compliquée pour les journalistes. L’accès était difficile aux discussions et à ce qui était voté. Ce qui ressortait dans les propos des uns et des autres était autant de revendications que de personnes. Au fil du temps les commissions créées alors ont disparu hormis celle concernant les « violences policières », la « commission Justice ». Un peu comme beaucoup de mouvements qui s’épuisent, suggère un journaliste. Une journaliste travaillant à Bordeaux souligne une évolution très différente des Gilets jaunes dans cette région avec des expériences de réalisations concrètes, alternatives, suscitant l’attention de journalistes.

Violences

La violence aura été une donnée très importante dans le travail des journalistes. Cela a pu aller de cette violence symbolique qui obligeait d’afficher un gilet jaune pour circuler en voiture sur les ronds-points, jusqu’aux coups directs portés à une JRI de France 3, réduite à rentrer avec les morceaux de sa caméra. Les journalistes locaux ont découvert des pratiques, pour eux peu familières, avec les cocktails molotov, les pétards, les lances pierre… Certains pensaient que ce n’était plus leur métier…

Le problème des violences ne se limitait à pas aux Gilets jaunes. Il y a eu un vrai problème avec les forces de l’ordre : tirs de LBD au cours d’une interview, charge de police sur un photographe. Cela pouvait arriver n’importe où et à n’importe quel moment, contrairement aux schémas des manifestations habituelles, avec les fins troublées place Bellecour. Les journalistes étaient ciblés, y compris ceux que les policiers connaissaient bien et avec qui ils avaient pu échanger dans d’autres circonstances.

Questions de temps.

La durée du mouvement, inédite, pour les journalistes présents aura posé des questions particulières, à commencer par les modes de traitement. Il y a bien sûr eu une multiplication de portraits : « pourquoi manifestaient-ils ? », l’histoire des gens, ceux aussi qui décidaient de quitter le mouvement.

Les débats internes ont aussi été présentés, moins les revendications, qui ne prêtaient pas tellement à discussion, contrairement aux formes d’action : quelles initiatives ? Ce qui pouvait gêner l’opinion. Comment emmener le monde ? Qui pour représenter ?

Cependant la question deviendra souvent : « Encore une manif, qu’est-ce qu’on dit de plus ? ». « Pourquoi on y va ? ». « Qu’est-ce que vous voulez montrer ? ». Du 8 décembre au 8 mai, tous les samedis en live à Lyon, mais en privilégiant quels angles ? s’interrogeaient les différentes rédactions. A chaque manifestation on se préparait aussi pour quelque chose de grave.

Cependant le constat est la difficulté ressentie à sortir de la news. Aller vers l’investigation ? Trouver l’explication ? Après, notamment, Florence Aubenas et son appel à un traitement de proximité. Pas assez de temps, de moins en moins d’effectifs, « 40 000 choses à faire », « la famille qui fait la gueule », « la folie depuis un an » sont autant de limites qui entravent le « pas de côté ». Finalement au fil des mois ce qui va l’emporter, c’est : « ce qui dégénère », le maintien de l’ordre.

Pas de côté.

Plusieurs journalistes expriment l’idée d’un pas de côté : « On a senti qu’il faudrait dire stop, à un moment donné, un pas de côté, changer de logiciel ». Le problème est que cette aspiration percute les « modèles de fabrication » de l’information. Le journaliste de France 2 doit amener les éléments demandés par la rédaction nationale, quitte à se retrouver en porte à faux avec ses interlocuteurs sur le terrain. La rédaction de France 3, nourrit son antenne et apporte des images au national. Et puis les audiences étaient bonnes, de 10 à 30% supérieures les samedis.

De son côté un cadre de la rédaction du Progrès dit à quel point il a eu envie de passer du temps avec les gens, mais qu’il ne l’a pas vraiment fait non plus. Paradoxe et contradiction des logiques professionnelles, puisque le même exprime à quel point il a été touché par les témoignages de « gens cassés ». Témoignages qui ont eu une importance pour lui personnellement.

Fatigue et solitude du reporter.

Un accord se fait sur l’idée qu’il a manqué des moments d’échanges entre journalistes. Un besoin est ressenti de discuter des angles et des moyens à mettre en œuvre. Faut-il être protégé et comment ? Que faut-il porter ? Les grosses rédactions ont eu des consignes précises. Pas les pigistes, pas les petits médias. Le besoin d’échanges aura été particulièrement sensible après les manifestations, après les agressions violentes, après les grenades inhalées des heures durant. Ce besoin était d’autant fort avec ces successions de samedis, avec des récupérations insuffisantes. Il n’y a même pas eu de soutien psy, à l’exception d’une JRI présente, après une agression avec bri de son matériel. « Nous avons besoin de discussion, pour nous aider les uns les autres ». Il y a bien la machine à café pour les grosses rédactions à l’image du Progrès ou France 3. Mais les autres, à commencer par les pure players ou la PHR ? Et bien l’un d’eux dit clairement ce sentiment d’être seul.

Images et représentation des médias locaux.

Qu’il s’agisse des Gilets jaunes ou des hiérarchies des rédactions une image des journalistes et des médias locaux s’est imposée, un peu décalée, de second plan, au regard de leurs homologues nationaux. Pour les télévisions on attendait souvent des images de violences à l’unisson des manifestations parisiennes. Il fallait angler les sujets en conséquence. Cela s’est ressenti y compris en rédaction de presse écrite. L’illustration la plus désagréable et dénoncée est cette pratique consistant à utiliser les images des journalistes locaux, hors contexte et hors des sujets conçus par eux, attisant alors l’animosité des personnes mobilisées.

Où va la mobilisation ?

La tonalité qui domine les appréciations des uns et des autres serait plutôt celle d’une fin du mouvement. Bien sûr il y a beaucoup de jaune dans les manifestations sur les retraites, mais c’est une partie des personnes mobilisées qui vient gonfler les « avant manifs », à l’avant des cortèges officiels, « avec les black bloc » risque même un des participants. Il y a aussi, que certains groupes politiques aux extrêmes notamment, « repeignent leurs discours et actions en jaune ». S’agit-il d’une spécificité lyonnaise ? Une journaliste de Bordeaux observant davantage en Aquitaine, une forme de jonction, combinaison des dynamiques et initiatives des deux mouvements.

A suivre donc cette analyse du mouvement et ce travail de « retour sur », collectif, évoqué, souhaité et concrétisé aujourd’hui, grâce au Club de la presse de Lyon en partenariat des Entretiens de l’information.

Jean-Marie Charon (Président des Entretiens de l’information, membre du Club de la pesse de Normandie).

 

Photo Jeanne Menjoulet sur Flickr

#InformerSurLesGJ

Il y a un an déjà, commençaient les premières mobilisations des Gilets jaunes. Scandées au rythme des manifestations hebdomadaires, prenant simultanément la forme des occupations de ronds-points le traitement du mouvement fera polémique, à commencer de la part des Gilets jaunes. Chacun a sur le sujet ses représentations et ses impressions, nourries de ses expériences personnelles.

Il est temps de revenir sur ce traitement en mettant à plat contenus des médias d’information et témoignages de deux qui les produisent. Telle l’ambition partagée par Les Entretiens de l’information, l’Institut français de presse (IFP) et l’INA. D’ici quasiment une année (juin 2020), ils se proposent d’organisée une rencontre où seront discutées travau d’étudiants et de chercheurs, ainsi que le fruit d’un ensemble de séminaires de journalistes tenus à Rouen, Paris, Lyon, etc.

La circulation et la discussion des échanges dont font l’objet les séminaires de journalistes appellent la création d’un espace de présentation et de rencontre. Le site de l’Observatoire des médias semblait prédisposé à jouer un tel rôle. Pour chacun des séminaires il offrira une synthèse des échanges, ainsi qu’un ensemble de contributions, réactions, commentaires proposés par quelques-uns de ses participants.

Retour donc sur le séminaire tenu à Lyon le 16 janvier

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