Un pôle d’indépendance pour Paris Normandie !

C’était une soirée de mai, un débat au Club de la presse de Rouen. Jean-Louis Louvel, propriétaire de Paris Normandie, depuis deux ans déjà, venait présenter ses projets pour le quotidien local. Il fut question de nouvelles initiatives sur l’imprimé et surtout de développement numérique. Lorsque l’animateur de l’échange, Sébastien Bailly, évoqua les futures élections municipales. Instantanément l’entrepreneur normand révéla, tout de go, y penser sérieusement, provoquant un certain vertige chez journalistes du titre, présents. Les plus anciens revirent alors défiler devant eux « les années Allard », où le 1er adjoint de Jean Lecanuet à la mairie, également député, dirigeait le journal racheté dans la douleur par Robert Hersant. Ainsi plusieurs dizaines d’années plus tard les Rouennais, les journalistes, les forces vives de la ville allaient se retrouver devant le même dilemme fruit des conflits d’intérêts et du mélange des genres.

Immédiatement les questions fusèrent de la salle pour interroger Jean-Louis Louvel sur les garanties qu’il donnerait quant à l’indépendance du journal. Les jours et semaines qui suivront les mêmes questions reviendront. Le propriétaire du journal promettait qu’il n’interviendrait jamais. Qu’il fallait le croire. Que d’ailleurs il allait réfléchir quant à aménager l’actionnariat du titre… Toujours est-il que lorsque le 29 août il officialisa sa candidature, avec l’investiture de LREM, rien n’avait changé. Et il en est toujours de même en ce début novembre alors que les prémices de la campagne se font sentir, sinon que Frédérick Cassegrain, le directeur général du titre, annonçait la semaine dernière un départ soudain. Motif ? Désaccord sur les choix d’engagement politique du propriétaire du journal. Au passage il s’avère que celui-ci n’a rien fait, ni concernant l’aménagement du capital, ni quant à la mise en place de garanties. Le contraste est à cet égard saisissant au regard de l’annonce, par le groupe Centre France, de dispositions précises que vont s’appliquer ses rédactions tout au long de la campagne électorale.

« Mais puisque je vous dis que je n’interviendrai pas » continue de clamer le propriétaire de Paris Normandie. Et quelque part un communiqué du SNJ publié le 4 novembre lui donne acte de cette déclaration, constatant que jusqu’ici la rédaction avait pu travailler sereinement. En revanche le communiqué insiste sur le problème de taille de la crédibilité du titre dans les mois à venir, quoiqu’il arrive. Comment le public, les électeurs rouennais pourraient-ils donner ainsi un blanc-seing au candidat LREM propriétaire du journal, comme à la rédaction du journal ? Comme si à chaque fois, ce type de confusion des genres, ne conduisait pas immédiatement au problème de l’autocensure. Comment les journalistes pourront-ils travailler et faire face aux critiques, procès en partialités émanant des différents candidats, concurrents du propriétaire du journal ? Comment le journal local pourrait être pris au sérieux dans ses commentaires d’éventuels sondages, de meetings, conférences de presse des uns et des autres ?

Une campagne municipale est toujours un moment fort dans la vie d’un journal local. Dans le contexte de fragilité que connaît le journal (diffusion, équilibre des comptes) cette campagne peut être un point fort où il pourrait faire montre de la vivacité et pertinence de ses journalistes, comme ce fut le cas lors de la récente catastrophe de Lubrizol. En revanche le risque de conflit d’intérêt, de confusion des genres, la suspicion permanente de partialité risquent de transformer cette période en fragilité maximum, Paris Normandie étant alors exposé aux critiques des différents bords politiques, sous le regard sourcilleux des médias concurrents, qui ne manqueront pas de relever et dénoncer tout manquement ou toute faiblesse.

Il n’est cependant pas trop tard et la balle est dans le camp de l’amateur de rugby Jean-Louis Louvel. Il n’est plus temps d’imaginer des montages capitalistiques complexes. Ce n’est d’ailleurs pas forcément de côté-là que les choses doivent être pensées. En revanche, Le propriétaire du journal peut tout à fait déclarer publiquement ce que seront concrètement ses engagements quant aux garanties d’indépendance de la rédaction. Il peut par exemple immédiatement reconnaître une potentielle Société des rédacteurs, en précisant ce que seront ses prérogatives. Il peut surtout annoncer la création d’un pôle d’indépendance, soit un groupe de personnalités indépendantes, plurielles, crédibles, dégagées de tout conflit d’intérêts. Ce groupe il aura pour vocation d’accueillir les alertes du public, les questions qui porteraient sur le respect de l’équité dans le traitement de l’ensemble des candidats de cette municipale rouennaise.

Le temps presse Monsieur Louvel ! Vos initiatives à l’égard de l’indépendance de Paris Normandie deviennent urgentes. Elles seront autant une contribution à la sérénité de la campagne municipale à Rouen, qu’un atout supplémentaire pour le quotidien local dans le difficile tournant que doit prendre son projet éditorial, comme son modèle économique.

Jean-Marie Charon

 

Photo franekn 

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