Qanda

Qanda ou ce que le journalisme fait à nos manières d’échanger

Le journalisme prend-il plus souvent qu’il ne donne ? Si l’on connaît la capacité des journalistes à emprunter à leurs voisins du marketing, de la communication et de la littérature des techniques et savoir-faire pour écrire et vendre leurs articles ; que donnent-ils en retour ? Des éléments de réponse à cette question se trouvent dans l’application Qanda.

Logo QuandaContraction du format d’interview dit en « Q and A » (pour question and answer) et lancée en mars 2016 sur iOS, Qanda permet de poser des questions à l’écrit ou via la caméra frontale de votre téléphone à une personne ou un groupe. Lorsque la question trouve sa réponse, les deux se voient éditorialisées par l’application pour former un tout partageable et exportable. Autrement dit, le concept propose d’appliquer le format journalistique de l’interview en l’élargissement aux proches, aux célébrités, à la relation client, le service après-vente ou encore pour la création de tutoriels. Bref, tout ce qui nécessite une question et une réponse. Si l’application compte bien séduire les journalistes professionnels en proposant la possibilité d’alterner entre les deux caméras de nos smartphones pour produire une interview en présentiel à la volée, c’est le grand public qui est visé par cette application qui fait de l’interview le motif principal du processus d’un échange standardisé.

Le passage de l’entretien journalistique à une forme d’échange grand public ne se fait pas sans entorses aux principes classiques de l’interview. Le dispositif autorise une coupure du temps de la question et de la réponse qui permet à l’interviewé une réponse travaillée et préparée difficilement envisageable dans l’optique d’une interview politique : la surprise et la spontanéité sont mises à mal par le contrat de médiation. L’objectif de l’application réside donc dans une construction de la relation par l’éditorialisation de deux espaces-temps distincts.

Qanda : la mise en circulation des valeurs journalistiques ?

Afin de se promouvoir et de proposer un produit sérieux et légitime capable de convaincre les utilisateurs, la start-up se base sur un certain nombre de valeurs qu’elle considère fondatrices. La création de ces valeurs passe par l’incorporation de codes de la profession journaliste pour inviter à la réponse. Les créateurs de Qanda, en affirmant que l’origine de toute histoire humaine part d’une question et que l’on peut favoriser ces histoires par l’interview, canonisent un format et puisent dans les valeurs qu’il a pu accumuler au fil des décennies durant lesquelles il a été éprouvé. Ce qui est visé, c’est la captation du pouvoir symbolique du journalisme à provoquer une réponse d’où surgit la vérité.

Dans les formes, cela se traduit par le principe d’alternance en champ-contrechamp entre la question et la réponse et le caractère de preuve et d’identification de l’image vidéo par l’affichage des visages des protagonistes en contexte. La possibilité de poser une question par écrit mais l’obligation de donner réponse par la vidéo sert de gage d’authenticité à l’échange et assume une distribution des pouvoirs en faveur de l’intervieweur. Se dévoile ainsi l’héritage des règles d’échange instituées par les journalistes visant à se positionner comme une force dans l’échange : l’important demeure l’authenticité visible et audible de la réponse, plus que l’intérêt réel de la question.

À une période où l’on considère la « fonction journaliste » en perte de vitesse, court-circuitée par les réseaux sociaux, la mobilisation comme argument de légitimité de pratiques issues de la profession montre une stabilité et une capacité à mobiliser des imaginaires encore vivaces. Le mouvement apparaît plus vaste que ce seul exemple, Instant Article de Facebook ou Periscope, s’ils ont des visées différentes, sont des signes d’instrumentalisation d’une certaine idée du journalisme visant à légitimer et montrer l’intérêt d’une app. Un renversement est en train de se produire entre un moment où les journalistes sont dans l’obligation de s’adapter aux nouveaux outils numériques vers un moment où ces dispositifs empruntent aux modes de production journalistiques pour en saisir les valeurs : avec une visée de légitimation des dispositifs, sur un marché des applications mobiles en constant renouvellement.

Cet article est basé sur l’intervention au CELSA de Karima Benamer, cofondatrice de l’application Qanda, commentée par Valérie Jeanne-Perrier.

Ugo Moret
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Doctorant au #CELSA – Université Paris-Sorbonne.

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