Catégorie : Réflexion

Non, le fact-checking en télé n’est pas un gadget, c’est un impératif citoyen !

Bonne et belle empoignade Twitterienne mardi 23 octobre, initiée par Jean-Marie Charon aux alentours de 8h15 sur la question du fact-checking. Et qui a opposé les défenseurs d’un fact-checking en temps réel en télévision (moi-même et Erwann Gaucher) aux plus sceptiques Eric Mettout et Jean-Marie Charon.

Le terme de « fact-checking » n’est pas nouveau : il date des années 30 aux Etats-Unis, période durant laquelle les grands journaux créent des départements spécialisés dans la vérification de l’information. Les articles des journalistes sont passés au peigne fin pour en vérifier le fond, qu’il s’agisse des faits, des dates, des chiffres… Le mot est remis à la mode dès 2004, à mesure qu’apparaissent des fondations, sites et blogs dédiés à la vérification de la parole politique : factcheck.org, politiFact.com, The Fact Checker

L’enjeu de présidentielle américaine explique cette profusion de « vérificateurs ». A l’image du site factcheck.org qui acquiert une notorieté incroyable , suite au débat entre les deux candidats à la vice-présidence Dick Cheney et John Edwards. Factcheck.org établira les responsabilités réelles de Dick Cheney dans les difficultés rencontrées par la societé pétrolière Halliburton qu’il avait dirigée entre 1995 et 2000.

Chez nous, le précurseur de cette tendance est Daniel Schneidermann et son émission Arrêt sur images sur France 5 lancée dès 1995, mais arrêtée en 2007, à la veille de la présidentielle française (un rapport de cause à effet ?). Le site web ne sera lancé lui, qu’en janvier 2008, après l’élection. Pareil pour le blog désintox de Libération qui ne voit le jour qu’en 2008.

Le Monde suivra en novembre 2009 avec Les décodeurs avant de toucher la radio, tels le Vrai/faux de l’info de Laurent Guimier sur Europe 1 ou Le Vrai du faux sur France Info. Mais c’est à l’occasion de la présidentielle 2012, que le fact-checking « en temps réel » (ou presque) se développe.

Le Monde, Libération et d’autres demandent à des journalistes de vérifier l’info et publier les correctifs éventuels pendant les débats. Itélé et le site owni inaugurent même la première rubrique de fact-cheking bi-media : télévision et web.

LA VÉRIFICATION EN DIRECT EST UNE NÉCESSITÉ EN TÉLÉ

L’enjeu de cette vérification en direct est énorme et tient à la puissance du média télé. Ce dernier reste à 80% le principal outil (voire le seul) d’information pour nos concitoyens. La radio n’arrivant que loin derrière (45%) et la presse n’en parlons pas (30%). Ainsi, quand une ânerie est proférée en télévision et qu’elle n’est pas contredite durant l’émission, on est sûr d’enfumer au moins la moitié des téléspectateurs qui n’entendront ou ne liront pas le démenti journalistique.

C’est ce que je tâchai de démontrer en 2010, à la suite d’une interview de Nicolas Sarkozy par David Pujadas. Mais nous voici au coeur du débat qui nous a donc agité sur l’oiseau bleu. Ces vérifications « en temps réel » sont-elles vraiment utiles ?

Pour Eric Mettout, directeur de la rédaction de l’Express, c’est du gadget. « Le temps réel, c’est à l’instant T, pas 10 minutes après ! » Pour lui, tout passe donc par la préparation en amont des journalistes. Il faut travailler ses dossiers, comme on dit.

Naturellement, Eric pointe du doigt l’un des problèmes essentiels de l’information politique en télévision, que je soulevais d’ailleurs moi-même en 2010 : le manque de préparation et de spécialisation des journalistes. Qui n’a enragé dans les années 80 de voir les valeureux Alain Duhamel et autre kadors du petit écran, se faire retourner comme des crêpes par un Jean-Marie Le Pen, aussi bon qu’orateur que menteur ? Rares sont ceux qui ont su alors relever ses manipulations, à l’image de François Henri de Virieu à l’Heure de vérité.

Pour la petite histoire, Jean-Marie Le Pen a sorti un graphique montrant une courbe vertigineuse témoignant de l’augmentation de l’immigration, FH de Virieu a bien expliqué que cette courbe n’était pas sérieuse puisque l’échelle de l’axe vertical était beaucoup plus grande que l’axe horizontal (le mieux eut été sans doute de lui interdire de montrer cette courbe fallacieuse, mais au moins a-t-il corrigé un peu le tir).

Ce manque de préparation des journalistes qui était criant en 2007 a permis aux deux candidats de débiter tour à tour, des bêtises plus grosses qu’eux.

Jean-Marie Charon, évoque quant à lui la difficulté journalistique de produire un décryptage rapidement.

Ces deux arguments sont corrects : il est difficile de produire des chiffres fiables dans l’urgence et d’autre part, après l’heure, c’est plus l’heure. Le téléspectateur a décroché, est passé à autre chose.

FACE A LA GUERRE DE L’INFORMATION, IL FAUT TROUVER DE NOUVELLES ARMES

Mais, le problème, c’est que nous sommes confrontés à une asymétrie de moyens entre politiques et journalistes. Du côté politique, nous avons une armée de communicants et de petites mains tout droit sortis de Science-Po qui préparent les interventions des politiques au millimètre près. Ces aides de camp des « spin-doctors » sont chargés d’exhumer la vieille étude slovène ou bulgare que personne n’a lu, mais qui prouve avec certitude son propos. Les OGM tuent, les OGM sauvent des vies, les OGM sont sans aucun effet…

La préparation ou le niveau de spécialisation du journaliste qui interroge le politique n’y change rien. Buffalo Bill n’a aucune chance face à Billy the kid, car l’important c’est de dégainer le premier. Nul ne saurait tout savoir, donc le journaliste est condamné à se taire ponctuellement sur les points qu’il ignore et à laisser passer le mensonge.

Or, si la vérification-correction a lieu le lendemain sur un autre support, nous sommes quasiment sûrs que la moitié au moins des téléspectateurs ne la verra pas. Il faut donc trouver un moyen de réintroduire la vérification DURANT le programme.

Par ailleurs, les journalistes, aussi forts et préparés soient-ils, ne sont pas de taille à affronter des professionnels de la politique, rompus à la langue de bois, à la mauvaise foi éhontée, au cynisme le moins scrupuleux. Ou en tout cas, ils ne sont pas assez préparés. C’est ce que montre bien l’excellent article de Cédric Mathiot du blog Désintox de Libération. Lui recommande d’ailleurs d’inverser la charge de la preuve et de confronter les politiques face à leurs mensonges et contradictions, comme le fait Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Il n’est pas juste que les journalistes subissent simplement, ils doivent aussi mettre le doigt là où cela fait mal.

Quant au temps nécessaire à la vérification, c’est un point essentiel. Il ne faut évidemment pas se précipiter et prendre le temps qu’il faut. Mais, on peut déjà dire que les grosses erreurs racontées en 2007 par Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal auraient chacune pu être débusquées en moins de 20 minutes. C’est déjà ça ! Ce point de vue est confirmé par Bastien Hugues (FranceTv info), Samuel Laurent (le monde.fr) ou encore Thomas Legrand (France Inter) qui ont fait l’expérience de ce fact-checking à chaud sur les déformations les plus grossières.

Cette première vérification est complémentaire d’une analyse ultérieure des questions plus complexes, comme par exemple : « c’est la dérégulation financière progressive des années 80 qui est responsable des crises actuelles. »

JOUER COLLECTIF, UTILISER LES NOUVEAUX SUPPORTS, REPENSER LES EMISSIONS POLITIQUES

Il est important de pouvoir aligner la même armée de vérificateurs que ceux d’en face. Et pour cela, il faut recourir à la communauté, en particulier à celle qui s’exprime sur Twitter et qui regorge d’experts : avocats, assistants parlementaires, sociologues…

Le journaliste omniscient qui fait son travail tout seul est dépassé. Il doit pouvoir s’appuyer sur les autres, tout en restant le chef d’orchestre, afin de faire le tri des informations qu’il reçoit. Exactement comme Andy Carvin l’a fait pour la NPR lors des révolutions arabes.

Après l’heure, c’est plus l’heure me dit-on ? Tant pis, on s’es fait avoir, zut, on aurait du mieux se préparer. C’est une bonne démarche et le journaliste doit devenir de plus en plus expert et la télévision recourir à des chefs de rubrique et non plus à des présentateurs (ce qu’elle fait de plus en plus sur France 2 en tout cas). Mais cela ne suffit pas, car on ne peut être préparé à tout, comme je l’explique plus haut.

Le packaging de l’info par @owni, une bonne illustration…

La solution tient à la scénarisation des émissions de télévision. Rien n’empêche qu’on se réserve le droit, en fin d’émission de faire un bilan des imprécisions, erreurs relevées pour chaque candidat. Cette séquence serait, je gage, même la plus suivie, si elle est habilement « packagée ». En citant à l’antenne les contributeurs qui auraient débusqué des bêtises ou aidé à trouver la source pour vérifier l’info, on fidéliserait comme jamais. On intéresserait peut-être même plein de citoyens à cette chose publique dont ils se sentent dépossédés.

Et on pourrait alors appeler les téléspectateurs à retrouver les vérifications pas encore terminées sur le site, plus tard. Avec pourquoi pas, l’inscription à des alertes pour chaque point douteux ou leur totalité… Voilà qui permettrait d’allier audience, fidélisation, qualité et continuité de service. Cela me semble une piste intéressante à creuser.

Enfin, il y a aussi le second écran, cher à mon ami Erwann Gaucher. Rien n’empêche qu’on diffuse sur sa tablette ou sur mobile des informations contextuelles qui enrichissent la compréhension du débat : fiches pratiques, encadrés, et pourquoi pas corrections sur ce qui a été dit…

 

Une piste évidemment intéressante, mais qui présente l’inconvénient d’être socialement discriminante. Qui a les moyens aujourd’hui de s’acheter une tablette ? Qui aura le réflexe de lancer une application pour en savoir plus ? Les catégories sociales les plus favorisées, comme le rappelle justement Denis Verloes (TV5 Monde)

 

 

Quoi qu’il en soit, il est impératif que la télévision publique s’adapte aux nouvelles méthodes politiciennes de manipulation médiatique. Je crois même que de tels dispositifs permettraient de ne pas avoir à les utiliser.

C’est par sentiment d’impunité et pour le gain politique sans risque que la fiabilité de la parole politique s’est dégradée. Rétablir une forme de bâton (s’il est suffisamment visible) sera dissuasif, j’en suis sûr. Et cela contribuera d’autant à revivifier l’intérêt des citoyens pour la politique, tout comme le Petit journal y contribue indirectement (quand il ne bidonne pas lui-même).

 

Cyrille Frank

Sur Twitter

Billet publié initialement sur Mediaculture

« Armée de l’Air » ou l’histoire d’une vraie-fausse page Facebook

Sur Facebook, il est parfois difficile de faire la différence entre des pages officielles et des pages qui ne le sont pas. Cela vaut pour toutes les institutions, y compris pour les armées. La réaction des institutions militaires à l’égard de ces « fausses » pages officielles varie selon les pays.

Aux Etats-Unis, les armées disposent d’un contact direct chez Facebook en la personne d’Adam Conner, auteur du document intitulé Facebook and Government 101. Si les armées constatent qu’une « fausse » page officielle existe, elles envoient un message à Facebook qui se charge non seulement de supprimer la page en question mais, de surcroît, de transférer les fans vers la page officielle. Les armées britanniques fonctionnent peu ou prou de la même manière avec le bureau de Facebook à Londres. En revanche, Facebook ne dispose pas de bureaux en Allemagne ni en France. Aussi, quand la Bundeswehr a voulu supprimer « sa » fausse page sur Facebook, elle a envoyé… un fax au siège de l’entreprise californienne – fax qui est resté sans réponse.

L’Armée de l’Air française a adopté une approche différente. Il y a quelques mois encore existait une page « Armée de l’Air » qui ressemblait à s’y méprendre à une page officielle : le logo officiel y était utilisé, des informations provenant du site du ministère de la Défense y étaient relayées et le contact fourni était l’adresse de l’armée de l’Air.

De nombreux militaires participaient aux discussions sur le « mur », sans se douter qu’il ne s’agissait pas d’une page officielle. Des recruteurs prenaient même part aux échanges. Le Sirpa-Air a voulu savoir qui administrait cette page. Un officier a créé un profil et a participé aux discussions. Après s’être fait remarquer comme contributeur, il a demandé à entrer en contact avec l’administrateur, qui lui a répondu. C’est comme ça que l’armée de l’Air a découvert que « sa » page était gérée par… un policier ! Il s’avère que ce policier – qui vit en Alsace – est nostalgique de l’armée de l’Air où il a effectué son service militaire. Il explique : « Quand je me suis inscrit sur Facebook, j’ai cherché la page de l’armée de l’Air. Il n’y en avait pas. Je me suis dit : “Qu’à cela ne tienne” et j’en ai créé une ». Il précise que si une page officielle avait existé, il y aurait contribué et n’aurait pas créé une nouvelle page. S’il n’apparaît pas comme administrateur, c’est parce qu’il n’aime pas se mettre en avant et il affirme n’avoir jamais réfléchi aux problèmes que pouvait poser le fait que cette page ressemble vraiment à une page officielle. Il soutient d’ailleurs qu’il serait prêt à la supprimer ou à la transférer officiellement au Sirpa-Air si on le lui demandait.

Dans un premier temps, l’armée de l’Air a laissé faire, estimant que le policier faisait du bon boulot. Après tout, il passait près d’une heure par jour à modérer les commentaires, supprimer les remarques jugées déplacées et diffuser des informations officielles provenant du site du ministère de la Défense. Au début de l’année 2011, la politique du Sirpa a changé. Un officier a appelé le policier. Suite à cette conversation téléphonique, dont la teneur ne nous a pas été révélée mais qui s’est semble-t-il déroulée sur un ton amical, le policier a accepté qu’un officier du Sirpa-Air devienne co-administrateur de la page. Cette dernière a alors commencé à changer. Le logo officiel a été remplacé par la photographie d’un avion de chasse.

Surtout, dans la partie « informations » est apparue la mention : « Cette page ne constitue pas la page officielle de l’armée de l’Air ». Puis, le nom de la page a été transformé en « Fans de l’armée de l’Air ».

D’après les informations fournies par le policier, l’objectif du Sirpa-Air serait de créer une page officielle et d’utiliser à cette fin le nom « Armée de l’Air ». La page officielle entretiendrait des liens étroits avec la page « Fans de l’armée de l’Air », dans l’espoir de récupérer une partie des 12 000 fans de cette page.

Il est difficile de dire si les fans resteront sur la page d’origine tout en adhérant à la nouvelle page officielle, s’ils délaisseront la première au profit de la seconde ou s’ils resteront fidèles à la « fausse » page officielle sans s’intéresser à la « vraie ». En revanche, on peut d’ores et déjà dire que l’armée de l’Air a agi avec tact, comparé à la méthode anglo-saxonne qui, comme nous l’avons décrit au début de ce post, est certes plus rapide mais aussi beaucoup plus brutale. C’est peut-être ça la French touch.

Les créateurs de « fausses » pages agissent souvent plus par un mélange de passion et d’ignorance des règles que par volonté de nuire. Ce sont des fans qu’il serait dommage de se mettre à dos en réagissant de manière trop brusque ou légaliste, sur le mode : « vous n’avez pas le droit d’utiliser notre logo ». En l’occurrence, le policier a plutôt été flatté d’être contacté par des officiers de l’armée de l’Air et de voir que son initiative intéressait au plus haut niveau.

Les médias sociaux, ouverts et décentralisés correspondent assez peu à la culture des armées, relativement fermées et très hiérarchisées. L’histoire de la page Facebook « Armée de l’Air » montre que les armées peuvent compter sur des internautes de bonne volonté pour relayer leurs messages dans le monde du web 2.0 – monde qu’elles abordent avec prudence et parfois avec méfiance. Bien sûr, tous les adeptes des réseaux sociaux ne sont pas aussi bien intentionnés que ce policier mais la crainte de tomber sur des trolls ne doit pas justifier l’inaction. Aujourd’hui, les armées n’ont plus vraiment le choix : si elles veulent faire entendre leur voix, elles se doivent d’être présentes sur les réseaux sociaux. L’armée de l’Air, visiblement, l’a compris comme d’ailleurs l’armée de Terre et la Marine. On reste toutefois loin de ce qui se fait aux Etats-Unis, les armées américaines ayant intégré le fait que dans l’expression « médias sociaux », l’adjectif est plus important que le nom. Cela signifie concrètement que le web 2.0 n’y est pas considéré uniquement comme un outil de relations publiques mais aussi comme une plateforme susceptible de faciliter l’organisation voire les opérations des armées.

Billet publié à l’origine sous le titre ‘L’histoire étonnante et instructive de la page Facebook « Armée de l’Air » sur ultimaratio par Marc Hecker, chercheur, CES, Ifri.
L’Ifri sur Twitter, c’est ici : @ifri_

Données, narration : la bataille des journalismes

Avec la grande facilité de diffusion qu’offre Internet, se procurer des informations et les publier n’apparaissent plus comme des questions primordiales : il s’agit désormais de savoir comment les traiter et sous quel format les diffuser pour qu’elle soit vues et comprises par tous. Ce phénomène invite les professionnels de l’information à s’interroger sur la forme à donner à l’information, en l’occurrence : données ou narration?

du-journalisme-au-data

Les innovations technologiques, notamment informatiques et mobiles, permettent de recevoir et de diffuser des informations sans modération. Certains acteurs du monde des médias agitent dès lors le modèle du journalisme de données ou data journalism pour clarifier ce mouvement massif et continu. Cette technique journalistique vise à utiliser et à traiter informatiquement des données complexes pour les diffuser sous une forme facilement compréhensible (graphiques, infographies, etc.). Elle s’appuie notamment sur le postulat disant que la compréhension par l’image serait parfois bien plus efficace que la compréhension par les mots.

Le datajournalism est une innovation et non pas une révolution, soit « une extension de pratiques anciennes avec les outils d’aujourd’hui » comme l’affirme Alain Joannes.[1] Autrement dit, il pourrait être le journalisme du XXIème siècle. A ce titre, il vient s’opposer au journalisme de narration, qui s’articule autour du récit d’informations prises sur le terrain et du commentaire à propos de ses informations. Ce paradigme est un des traits fondateurs du journalisme français et le point de rupture historique avec le journalisme anglo-saxon :

Le journalisme français marque donc sa différence par rapport au modèle anglo-américain. L’excellence professionnelle s’y fonde sur la maîtrise et le brio du style. Les contenus rédactionnels, valorisant critiques, billets et chroniques, traduisent le poids du commentaire, d’un métadiscours sur l’actualité qui privilégie l’expression des opinions, transforme l’évènement en prétexte à exercices de styles, brillants et désinvoltes. [Erik Neveu, sociologie du journalisme, La découverte, 2004]

Et le journaliste dans tout ça?

Le journalisme de données est à l’origine d’un bouleversement important dans la composition des acteurs du journalisme. Si le travail de fond – le traitement et l’analyse des données – reste confié au journaliste aidé par des techniciens (statisticiens, spécialistes, etc.), la visualisation des données serait désormais l’apanage d’infographistes et de programmeurs. Ce qui pourrait avoir comme conséquence de voir le rôle du journaliste s’amoindrir dans les médias. Marc Mentré se demande ainsi sur le site-laboratoire Owni quel sera le profil-type du journaliste du 21ème siècle.

Demain faudra-t-il être journaliste ET programmeur/développeur ? La question se pose désormais de manière récurrente, en raison de l’évolution du journalisme qui devient de plus en plus technique, et aussi de la montée en puissance (?) du datajournalism. Celui-ci exige de solides connaissances informatiques pour exploiter les montagnes de données qui s’accumulent partout, et plus largement par l’évolution du journalisme qui devient de plus en plus technique. Déjà, des écoles de journalisme comme la Columbia University de New York propose un double cursus, tandis que d’autres comme la Medill School propose de former des développeurs au journalisme. [30 juillet 2010, La programmation, l’avenir du journalisme, Owni]

Le journalisme de données vise également à faire de l’individu lambda, un acteur à part entière du journalisme, via le crowdsourcing. A ce titre, il fait partie intégrante du mouvement participatif dans les médias (Médiapart, Rue 89, Le Post, etc.). Ce fonctionnement est plus que rentable pour les journalistes. En premier lieu, il permet de contenter l’internaute en créant un lien d’interactivité. Celui-ci peut travailler lui-même les données, regarder plus en détails ce qui l’intéresse, faisant honneur au principe de « l’information à la carte ». En outre, c’est un moyen totalement gratuit de compléter et de crédibiliser les connaissances diffusées en donnant une responsabilité réelle aux lecteurs. Ce trait est particulièrement saillant dans le débat politique où les médias essayent de mettre un terme aux accusations récurrentes du journaliste à la solde des pouvoirs.[2] Dans ce cadre, le journaliste devient également modérateur, la matière première étant apportée par une communauté.

Ces transferts de responsabilité peuvent se heurter à des problèmes idéologiques. Pour Alain Joannès, « Le vrai problème vient de la technophobie du journalisme français c’est-à-dire une haine de tout ce qui techniquement pourrait permettre à la profession d’évoluer ». La question des coûts vient également se poser comme un obstacle à l’avènement du journalisme de données. Le traitement de l’information sur ce modèle nécessite en effet une équipe élargie – statisticiens, développeurs, designers, animateur de communauté, etc. – alors même que la période est à la compression des postes dans les rédactions.

Un laboratoire de recherche tente même de chercher la solution dans le tout-informatique. Il essaye de confier à la fois la diffusion et le traitement des données à des outils informatiques, si bien que l’être humain aurait uniquement une valeur dans les articles dit « à valeur ajoutée », c’est-à-dire contenant de l’analyse.

A la recherche de la vérité : le leurre de l’objectivité des données

Le journalisme de données n’est pas une technique globale. Journalisme de narration et journalisme de données sont appelés à cohabiter dans les médias pour donner à voir à la fois des informations globales (données) et des informations locales (détails via la narration). Malheureusement, l’avènement de cette technique – surtout dans le journalisme anglo-saxon – voit naître une nouvelle bataille de chapelles dans laquelle l’objectif visé est de donner à mieux percevoir la réalité et la vérité.

Dans un monde d’hyper commentaires, mais aussi de grande puissance de compilation et calcul, la véritable médiation avec la réalité se fait par la donnée. Demain, au lieu de tribunes de chroniqueurs, si brillants soient-ils, au lieu de blogs ou Twitter, on ne peut qu’espérer que les médiateurs de l’information s’en emparent. [30 juillet 2009, Pour un journalisme de donnée, Slate.fr]

Toutefois, ceux qui considèrent les données comme représentation objective de la réalité, négligent un facteur important : cela reste le journaliste qui choisit les données à traiter et qui donne un sens particulier aux résultats obtenus. Et comme le journalisme de narration, le journalisme de données cherchent à montrer quelque chose, si bien qu’ils conditionnent le lectorat en l’invitant à juger le résultat de la même manière que lui.

Les outils informatiques sont de précieux auxiliaires de l’herméneutique moderne : ils permettent non seulement de naviguer rapidement et efficacement dans de grandes masses de textes, mais aussi de dégager des éléments quantitatifs et objectifs du discours. Fréquence des mots, évolution du vocabulaire, expressions récurrentes, cooccurrences significatives, peuvent aisément être dégagés grâce à des outils adaptés. L’ordinateur n’analyse pas à notre place mais il nous donne à voir des éléments quantifiés et remplit ainsi des fonctions heuristiques : c’est à nous d’interpréter ces données. [Louis-Jean Calvet, Jean Véronis, Les mots de Nicolas Sarkozy, Seuil, 2008]

« L’iRiposte ça n’existe pas » ou comment l’UMP tente de se défendre sur la toile

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Capture d’écran du site de l’iRiposten Edité par Jérémy Collado

Pendant trois jours, les étudiants de 2e année ont enquêté sur la iRiposte de l’UMP, comprendre la mobilisation des militants en ligne.

Sus à la “gauchosphère”! C’est le leitmotiv de Benjamin Lancar, président des Jeunes Populaires qui a lancé fin août la “iRiposte”. On aurait pu imaginer des cohortes de militants au service du général Sarkozy, armés de leur Macbook, se lançant dans la bataille sur Twitter, Facebook et les sites d’infos. Mais au lieu d’une victoire à la Austerlitz, la iRiposte s’est fait railler dès le début comme un fail type Waterloo.

Anecdote, les Jeunes Pop ont oublié d’acheter le nom de domaine i-riposte.fr et une version parodique du site est déjà en ligne. Avec des vidéos de Nadine Morano, Secrétaire d’Etat chargée de la Famille et de la solidarité qui se déhanche, les plus belles citations de Frédéric Lefebvre, le Porte-parole de l’UMP, ou des parodies de Groland et du Petit Journal. Oups. Mais des semaines après, les iRiposteurs ont-ils fourbi leurs armes?

« On va voir une cinquantaine de militants dans toute la France”


Aujourd’hui, contrairement à l’objectif annoncé par Benjamin Lancar, c’est plutôt “une vingtaine” d’après Patrick D’Agostino, responsable web des Jeunes Populaires. “Il y a une équipe technique chargée de créer de nouvelles plates-formes, des professionnels du web mais il n’y a pas de cellule”, précise Matthieu Creux, délégué national des Jeunes Pop mais aussi co-fondateur d’iStrat, une agence spécialisée dans l’influence sur le web. Il est, avec Thomas Kolbé, coordinateur de l’équipe web formée il y a deux ans par les Jeunes Pop.

Au delà de ce noyau dur, d’autres militants s’engagent dans les fédérations. Mais combien vont vraiment “riposter”? “Je ne sais pas combien, répond Matthieu Creux. On envoie parfois des mails pour signaler des articles contre nous, mais on ne peut pas dire combien lisent ces mails et vont effectivement répondre aux attaques”. Aucun militant n’est présent sur le web à temps plein, et le travail se fait sur le temps libre, bénévolement, affirme-t-il. Comment s’organise cette petite troupe? “On fonctionne par boucle mail, par GoogleDoc. On ne fait pas de réunion régulière.” explique Thomas Kolbé.

Les responsables reconnaissent donc que les moyens sont plutôt artisanaux. Ce qui ne manque pas de faire sourire des gens comme Emery Doligé, blogueur classé à droite et conseiller en marketing digital: “Un jour, j’ai rencontré Benjamin Lancar à Europe 1, raconte-t-il. Il me salue et me dit: ‘Je vous présente l’iRiposte’ en montrant quatre mecs qui étaient avec lui. C’est une bonne blague.”

« Il faut qu’on se saisisse d’Internet”

Une autre point important de la iRiposte telle qu’annoncée par Benjamin Lancar concerne la formation des militants. Comment se servir des outils Internet, comment faire de la veille sur le web? Matthieu Creux est chargé de sensibiliser les militants des Jeunes Pop lors de déplacements dans les fédérations.

Pour le moment, toutes ne l’ont pas encore accueilli. “Il n’est pas encore venu, mais c’est prévu pour janvier, explique Marine Courtaut, responsable départementale des Jeunes Pop du Rhône. Mais il y a eu des formations à Port Marly”. En effet, le campus d’été des Jeunes Pop à Port Marly a été l’occasion de débuter cette formation. Le blogueur Emery Doligé était présent pour donner son point de vue sur l’utilisation d’Internet par les jeunes de droite. “Je leur ai dit que s’ils voulaient arriver à la cheville de la gauche, il fallait utiliser Twitter, leur statuts Facebook pour dire qu’ils étaient de droite et soutenir le gouvernement.” Le message est-il bien passé? “A l’applaudimètre, j’ai gagné” estime le blogueur. Mais pour le moment, celui-ci affirmer pourtant ne pas avoir vu de différence. La responsable local Marine Courtaut se rappelle d’avoir été plus active pendant la dernière élection: “Notamment pendant les régionales, j’allais beaucoup répondre aux articles. Par exemple un article sur un élu de la région, j’allais riposter.” “Hors période de campagne, le militant de droite ne fait rien sur le web,” diagnostique Emery Doligé.

“Une équipe répondra sur Twitter”

Sur la plateforme de microblogging, pas de raz-de-marée Jeunes Pop depuis le lancement de la i-riposte. D’ailleurs, un faux compte “iriposte” parodie l’initiative de Benjamin Lancar:

Capture d'écran compte parodique iRiposte

Le réseau compte cependant quelques dizaines de comptes Jeunes Pop actifs. @JeunesPopkemon,
un compte anonyme clairement moqueur envers les Jeunes Pop, et qui s’est fixé pour mission de recenser tous les jeunes UMP présents sur Twitter, en recense une centaine. Par ailleurs, l’objectif consistant à doter chaque fédération départementale d’un compte Twitter n’est que partiellement atteint : nous n’avons trouvé qu’une quinzaine de comptes Twitter de fédérations, dont une moitié est inactive, comme celle de Marseille dont le dernier Tweet date  du 9
avril.

Capture d'écran Twitter des Jeunes Pop de Marseille

Il y a pourtant certains Jeunes UMP actifs sur Twitter, comme @Bastienregnier qui défend bec et ongles la politique du gouvernement et les ministres lors des “live tweet” des questions au gouvernement.

Capture d'écran d'un tweet de Bastien Régnier

Cependant, le jeune homme assure être “naturellement attiré par les nouvelles technologies” et “n’avoir reçu aucune incitation à twitter depuis le lancement de l’iRiposte”. “Pour instant !”, tempère le militant.

Patrick Dagostino, membre du noyau dur de l’équipe web des Jeunes Pop chapeaute l’initiative #QAG. Lors des questions au gouvernement, les militants visent à “live twitter” : répondre en direct sur Twitter aux accusations portées par l’opposition dans l’hémicyle, et mettre en avant les qualités de leurs ministres. La timeline #QAG ne comptait pas beaucoup de Jeunes Pop ce mercredi 3 novembre.

Capture d'écran #QAG

“Nous allons animer des sites un peu durs sur la gauche”

Oh my god, un nouveau site! Un des prochains projets web évoqués par les Jeunes Pop, c’est OMG: “l’Observatoire des Mensonges de la Gauche”. Un site qui reste aujourd’hui entouré de mystère. Est-il terminé? “C’est à l’état de projet. Avancé ou pas, je ne vous dirai pas” répond Matthieu Creux. Quand sera-t-il mis en ligne? “On ne se fixe pas de deadline”. L’objectif est de créer l’évènement comme lors du lancement de la PS-Academy pendant le congrès de Reims, site parodique qui a fait la fierté de Jeunes Pop.



PS Academy
envoyé par ps-academy. – L’actualité du moment en vidéo.

OMG sera probablement attendu au tournant, puisque annoncé cet été par Benjamin Lancar. Mais d’après Jean-Lionel Nogues, responsable des Jeunes Pop de Haute Garonne et graphiste pour la « iForce », le site s’appuiera sur un blog de type WordPress, avec un thème dont il se charge de préparer le logo. Là encore, les moyens semblent limités. Pour Xavier Moisant, webmaster du site de Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle de 2002, c’est même carrément ringard. “Il fallait faire des sites parodiques type PSstory ou OMG en 2000, juge-t-il, aujourd’hui il faut produire son propre contenu, comme des vidéos défendant une réforme et critiquant le projet du PS et le faire circuler via les réseaux sociaux.” Dans un autre registre, la genèse-même de l’idée de ce site trouve contestation en interne. « On a fait la même chose avant eux sur notre site jeunessarkozystes.fr, assure Mike Borowski, virulent opposant à Benjamin Lancar aux dernières élections pour le président des Jeunes Populaires, la chasse à la rumeur de la gauche, ce n’est pas une nouveauté, ils ont fait du copier-coller ! » De fait, sur le site des jeunes sarkozystes, une « chasse à la rumeur » est annoncée depuis mai 2010. Suivent trois rumeurs de la gauche et à peine plus de commentaires.

chassealarumeur

“Nous dénoncerons les manipulations médiatiques, répondrons aux commentaires”

Pour diffuser les idées de la majorité présidentielle, Benjamin Lancar avait évoqué l’idée de charger des militants de répondre aux commentaires sur les sites Internet d’information. Il s’agissait de remettre à leur place les internautes trop critiques envers le gouvernement ou encore de dénoncer la partialité de tel ou tel journaliste en bas de son article “du type (ceux de) Marianne” selon le président des Jeunes Pop’. Dans les faits, Antoine Daccord, chargé de l’animation de la communauté du Figaro.fr, ne voit jusqu’ici aucune différence. “L’opération iRiposte est invisible, elle est absorbée par la masse des commentaires. Nous recevons environ 300 000 commentaires par mois. D’ailleurs, les commentaires militants sont souvent identifiés par les lecteurs qui les apprécient peu et leur reprochent souvent de ne pas jouer carte sur table”.

Capture d'écran commentaire sur lefigaro.fr

“Grâce à Internet, les Jeunes Populaires seront les lieutenants de la campagne de Nicolas Sarkozy”

“Quelle erreur d’avoir communiqué sur l’iRiposte, analyse Arnaud Dassier, responsable de la campagne web de Sarkozy en 2007 et toujours acteur de la comm’ web politique avec sa propre agence. Il aurait mieux valu s’organiser en interne et occuper le terrain sur Internet sans en parler. Maintenant, ils sont attendu au tournant et ont mis la barre trop haut”. Une stratégie plus discrète aurait pu éviter la parodie de i-riposte.fr et la création du faux compte twitter.

Capture d'écran site parodique iRiposte.fr

Quand in fine nous revenons vers Matthieu Creux, des Jeunes UMP, pour lui faire part de notre bilan, celui-ci choisit clairement de relativiser: “Laissez-nous le temps! L’iRiposte est hyper récente. Ça ne se fait pas en deux jours.” De fait, il assume : “L’iRiposte ça n’existe pas. Il n’y a pas d’équipe. C’est une lubie journalistique… A l’heure actuelle c’est une coquille vide! ” Pour autant, Matthieu Creux insiste sur le fait que cela ne l’empêche pas de dormir: “Le fait d’être moqué sur Internet, on s’en fiche. Quand on est moqué, les gens parlent de nous. Ça nous fait de la pub.

Judith Duportail et Maxime Cuny
sont Etudians en journalisme à Sciences Po.
Article publié à l’origine sur le site de l’école de journalisme de Sciences Po sous le titre :
L’iRiposte des jeunes UMP: une « coquille vide » et alors?
Retrouvez les auteurs sur Twitter : @
JudithDuportail @maximecuny