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Mutation des médias, de la théorie à la pratique : «20 Minutes»

Ecrit par Posté dans Journalisme, Presse, presse gratuite, Régulation

Ainsi donc le gratuit 20 Minutes avait pris la décision de supprimer l’équipe de photographes de la rédaction, et le licenciement de la moitié du service pré-presse. Une nouvelle qui a provoqué une grève de deux jours de la rédaction, votée à 90 %. La direction a refusé de retirer son plan, mais a proposé d’interrompre les discussions jusqu’au mois de janvier, où « des échanges entre la rédaction et la direction »,  auront lieu, explique un communiqué de  l’intersyndicale SNJ / SNJ-CGT :

 « Estomaquée par l’inflexibilité d’une direction qui ne semble pas percevoir l’ampleur de la colère de ses journalistes et fait si peu de cas de leurs revendications pourtant concentrées sur la volonté de faire au mieux leur métier d’information. »

« La mobilisation reste intacte », fait savoir le communiqué, qui promet que la grève reprendra si les plans de la direction ne changent d’ici-là.

J’ai décidé d’en parler avec Jean-Marie Charon :

 Gilles Bruno :

Cette décision de supprimer ce service n’est pas très surprenante. Ce qui l’est, en revanche, c’est que, lorsqu’on lit le dernier billet de Jean-Marie Charon sur l’Observatoire des Médias, on se rend compte d’une chose : quand il s’agit de parler calmement, de faire de la prospective sur l’évolution du métier de journaliste, et sur la capacité des rédactions à s’adapter aux nouvelles technologies et aussi à la crise, pas de soucis. Le billet de Jean-Marie a été très largement lu, et largement partagé. En revanche lorsqu’on passe au réel et que la direction de 20 Minutes annonce la suppression du service photo là, c’est le scandale. Allez trouver un tweet qui critique les théories de Jean-Marie. Le désert. Essayez aussi de trouver un syndicaliste qui s’est épanché dans les commentaires (non, l’Observatoire des Médias n’a pas une communauté de riverains comme elle existe chez nos camarades de Rue89).

Je n’aime pas tweeter cela, le matin :

Jean-Marie Charon :

Je comprends tout à fait la réaction de la rédaction de 20 Minutes. Elle anticipe certainement ce que vont être les tensions au sein des rédactions, face à des transformations d’organisation, de compétences, pourtant inévitables. C’est quelque chose qui arrive brusquement mais c’est une histoire qui en dit long sur le fait que 20 minutes se voyait comme l’équipe gagnante de la presse gratuite. Le problème de 20 minutes c’est d’être le journal gratuit, leader, qui s’est imposé avec la plus forte audience de la presse quotidienne (4 376 000 lecteurs selon Audipresse), la plus forte distribution sur le territoire français (889 000 ex en 2013). Ils ont encore augmenté le nombre de villes dans lesquelles le journal est distribué en 2013 (plus d’une quarantaine), mais une certaine fragilité persiste, dont le déficit de près de 10% du chiffre d’affaire est le signe. En réalité, il y a beaucoup de gratuits et en province ce n’est pas seulement trois gratuits qui sont à disposition des lecteurs mais parfois quatre comme chez moi à Rouen ou même cinq dans certaines villes de province. Le fait est que 20 Minutes avait fait le choix ces dernières années sur une réalisation plutôt luxueuse, notamment vis-à-vis de ses homologues à l’étranger.

Page-Nuit-Villa-Schweppes-20Minutes-CommunicationG. B. :

Moi mon sentiment est que le journal est beaucoup moins qualitatif qu’il y a 3 ans. Ce que qui paraît difficilement compréhensible, car lorsque j’ai eu au téléphone Alice Coffin de la rédaction de 20 Minutes pendant la grève, je lui ai posé la question de la fourniture de contenus par des agences. Je lui ai cité le cas des pages « guide » qui étaient jadis réalisées par RelaxNews. Alice me faisait noter que, d’une part, la pagination avait diminué, et que d’autre part, l’intégralité du journal était réalisée en interne, par les journalistes ET les photographes. En réalité, comme on peut le voir ici, la page guide « nuit » du journal du 13 novembre est un publi-rédactionnel, réalisé par le site « Villa Schweppes ».

 

J.-M. C. :

C’est certainement vrai, mais 20 Minutes fait face à un problème au niveau financier, qui tient à son actionnariat. Vincent Bolloré qui a dans sa hotte les gratuits Direct Plus à travers toute la France peut supporter des déficits de ses gratuits sur une période prolongée : il en a les moyens. C’est certainement le même cas de figure pour Métro adossé à TF1. En revanche avec l’actionnariat de 20 Minutes c’est beaucoup plus délicat. La stratégie de Pierre-Jean Bozo était, me semble-t-il de rechercher une issue par le haut, en terme d’audience, de qualité de support, vis-à-vis du marché publicitaire. Il s’agissait d’accélérer le développement de la marque et voir comment allait se comporter la concurrence, or malheureusement pour 20 Minutes cette concurrence n’a pas faibli. Le titre est sévèrement touché par la baisse du marché publicitaire (-7,3% pour les gratuits d’information au premier semestre, selon l’IREP) qui est bien évidemment leur seule ressource. Pierre-Jean Bozo envisageait même une stratégie qui était d’envisager l’hypothèse de l’arrêt du papier en 2015, face au mobile qui risquait de supplanter tout : dans les transports en commun les lecteurs ne seraient plus du tout avec un gratuit papier dans les mains mais avec les applications des différents sites d’information sur leurs smartphones.

 

G. B. :

Le problème Jean-Marie c’est qu’en cours de route, par rapport à cette fameuse année 2015, est arrivé Ouest-France et Olivier Bonsart à la tête du journal avec visiblement une autre idée et un autre mandat.

 

J.-M. C. :

Olivier Bonsart a dirigé PubliHebdos, le principal éditeur français de PHR, filiale de Ouest-France. Il a été également à la tête du développement du groupe rennais. C’est un homme de marketing. Il a présidé l’association internationale, des responsables de marketing de la presse. Qu’est-ce qui a été demandé à Olivier Bonsart par les actionnaires ? Quelle est sa feuille de route, en quelque sorte ? La vision stratégique vis-à-vis du gratuit a-t-elle évolué ? Je crains que les services photo dans les rédactions subissent les contrecoups de la crise que combattent tant bien que mal les journaux en France. De plus, la notion de photographe amateur devient de plus en plus floue, avec les téléphones portables que tout le monde a dans la poche mais aussi à cause du Reflex qu’un bon nombre de journalistes commencent à manier avec dextérité. Évidemment ce ne sont pas des photographes professionnels. Ce sont parfois des semi-professionnels ou des candidats à entrer dans la profession qui passent par des structures vendant des contenus « amateurs » (Scoopshot). Et puis il y a le recours aux grandes agences à commencer par l’AFP dont l’offre photo s’est fortement enrichie.

 

G. B. :

Avant que ne soient supprimés un ou plusieurs services photos dans des rédactions parisiennes, il y a eu autre chose que j’ai personnellement vu arriver au journal Libération pour lequel j’ai travaillé 10 ans : c’est la disparition du service infographie. J’en ai déjà parlé sur l’Observatoire des Médias. Avec le retour en force du data journalisme qui jadis s’appelait tout de même infographie avec des infographistes qui travaillaient en collaboration avec des journalistes et qui étaient capables de produire des doubles pages magnifiques qui faisaient pâlir d’envie les autres rédactions. C’est un des services qui a été sabré un lors des avant avant-derniers problèmes de Libération en 2006. Aujourd’hui on peut dire que l’infographie à Libération n’est plus compétitive puisque complètement formatée et réalisée par une agence extérieure qui ne permet pas la même souplesse ni la même originalité. Mais Libé a d’autres soucis en ce moment que ses infographies.

 

J.-M. C. :

Une dernière anecdote Gilles : j’étais récemment dans une réunion d’une instance de la conférence nationale des métiers du journalisme, où je pensais voir critiquée la publication de mon billet sur ton Observatoire. Et bien pas du tout : Plusieurs représentants de la profession se sont dit proches de ces analyses, y compris parmi des syndicalistes.

 

En effet il y a un terrible écart entre la présentation distanciée des évolutions nécessaires et le vécu sur le terrain, lorsque des personnes perdent des emplois salariés, que d’autres doivent complètement remettre en question leurs manières de travailler, leurs compétences, retourner en formation, se confronter au défi de l’innovation, d’expérimentations, dans lesquels les échecs sont nombreux et inévitables, se heurter jour après jour à l’incertitude. Or c’est bien de cela qu’il est question dans la mutation à laquelle tous les médias sont confrontés, mais davantage aujourd’hui les quotidiens, à commencer par les gratuits.

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