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Le désespoir de « La Revue des deux mondes » et consorts : « on ne peut plus rien dire »

La Revue des deux mondes s’honore d’être un des plus anciens périodiques de France toujours en circulation. À sa création en 1829, il veut être un lieu de réflexion en prise avec les questions du moment et ouvert sur l’étranger. La Revue des deux mondes a la tradition d’ouvrir ses colonnes aux intellectuels. De grands noms y furent publiés (Honoré de Balzac, Charles Baudelaire, Charles-Augustin Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Georges Sand…). Les idées et la littérature, qui historiquement constituent l’identité de la Revue des deux mondes, conservent encore leur places dans ses pages. Elle publie ainsi des entretiens avec un académicien (Alain Finkielkraut), avec un lauréat du prix Goncourt (Michel Houellebecq), et avec l’un des philosophes français les plus lus (Michel Onfray). Publication de référence de la droite intellectuelle, la revue a toutefois tendance à ne mettre en une que les essayistes, écrivains et polémistes les plus en vue, déjà présents sur tous les plateaux et toutes les couvertures, et aussi semble-t-il les plus critiqués. La revue, également dotée d’un prix littéraire, l’a décerné en mai 2016 à Gilles Kepel, spécialiste du monde musulman aussi médiatique que controversé. Cet universitaire, qui ne publie plus dans des revues scientifiques, distille désormais ses accablants constats dans L’Obs, Le Figaro, Marianne et au micro de France-Culture, BFMTV et LCI – pour la seule année 2016.

La Revue des deux mondes a entamé un tournant réactionnaire

Conservatrice depuis ses origines, la revue a entamé depuis quelques années un tournant beaucoup plus réactionnaire. Lorsqu’on parcourt les numéros des vingt-quatre derniers mois, on est pris d’un sentiment de familiarité : les sujets qui font la une ne sont pas sans rappeler ceux de Valeurs Actuelles, périodique de référence de l’extrême-droite française :  obsession de l’islam, qualifié de guerrier (décembre 2015) et jugé incapable de se réformer (juin 2015), prospérant avec les complicités d’une gauche coupable (mai 2015) ; critique des « fanatismes » religieux et idéologiques par Régis Debray (avril 2015) ; apologie de l’autorité dans un entretien avec le souverainiste Jean-Pierre Chevènement (mai 2015) ; critique de l’école publique qui succomberait aux idéologues infiltrés rue de Grenelle (octobre 2016) ;  nostalgie de la monarchie (octobre 2016) et des « années Giscard » (septembre 2015). D’autres numéros, enfin, appelleraient une lecture fine tant ils interrogent par l’angle de leur dossier, tel ce « Poutine est-il notre ennemi ? » (septembre 2015) ou encore ce numéro sur la Syrie « l’Islam et le terrorisme » qui pourrait apparaître suspect de complaisance à l’égard du régime de Bachar al-Assad, lequel apparaît d’ailleurs tout sourire en couverture (septembre 2016).

Toutes les couvertures des numéros de 2015 et 2016
Toutes les couvertures des numéros de 2015 et 2016

Le dernier numéro affiche en une cette question malicieuse : « peut-on parler librement en France ? ». On pourrait penser qu’un tel titre serait réservé à des publications s’échangeant sous le manteau dans un État où les libertés seraient suspendues, si on ne l’avait pas déjà vu en couverture d’autres magazines français ces dernières années. À l’intérieur de la livraison de novembre 2016, après un éditorial défendant farouchement les libertés, le sommaire indique la volonté de débattre de la censure et de la mettre historiquement en perspective, grâce notamment à l’article d’un historien. On y trouve également deux articles sentant le réchauffé : d’abord une complainte de Céline Pina sur l’impossibilité de critiquer l’islam sans se voir accuser d’islamophobie, et un article dans lequel l’éternel censuré Brice Couturier critique l’hypermodernité, mai 1968 et « l’idéologie policière » dans un joyeux mélange à même de rendre le lecteur nostalgique de ses chroniques matinales au micro de France-Culture.

Le désespoir récurrent des newsmags de droite & consorts : « on ne peut plus rien dire »

Cette fausse question, étalée sur la couverture d’un magazine orné de zèbres identiques (clin d’œil à Alexandre Jardin ou nouvelle allégorie de la pensée unique ?), renvoie au cri de désespoir récurrent des newsmags de droite, des rédacteurs du Figaro Vox et des réactionnaires de plateaux télé : « on ne peut plus rien dire ». Le Point, Valeurs Actuelles, Le Figaro Magazine, (mais aussi Marianne à sa façon) publient régulièrement des numéros se plaignant de la censure et du diktat de la « bien-pensance », qui sont prétextes à passer en revue toutes les antiennes de la réaction : hégémonie supposée de l’idéologie de la gauche soixante-huitarde, islamisation de la France, défense de l’ « identité française », glorification de mythes nationalistes qu’il s’agirait d’ériger en histoire nationale. Les « bien-pensants » avaient déjà eu droit à leur numéro, celui de février-mars 2016, qui titrait « De Rousseau à la gauche « morale », l’histoire du camp du bien », introduit par un éditorial titré « la nouvelle bataille idéologique ». Les positions autrefois plus feutrées de la revue ont ainsi laissé place ces dernières années à un propos plus agressif, qui cible frénétiquement les mêmes ennemis, déjà partout désignés comme les responsables de l’effondrement de la nation.

Ce choix rédactionnel de La revue des deux mondes reflète probablement une stratégie éditoriale destinée à augmenter les tirages. Le mensuel, en effet, tirait à 8 000 exemplaires et revendiquait 5 000 abonnés en 2008 (dernière actualisation de leur site). Des chiffres qui suffisaient peut-être à l’ancien directeur et critique d’art Michel Crépu, mais qui déplaisent probablement à Valérie Toranian, qui a pris sa suite au début de l’année 2015 après avoir dirigé le magazine Elle. Il serait sans doute abusif de tout réduire à cette nouvelle direction. En 2014, du temps de Michel Crépu donc, Le numéro d’avril consacrait sa une à l’entretien avec Alain Finkielkraut titré « la guerre de l’identité », quand le numéro de juillet reproduisait en couverture un roman de la série SAS de Gérard de Villiers. Une certaine tendance était donc présente, qui s’accentue fortement depuis 2015.

Conséquence de ces nouvelles thématiques de prédilection, la publication se replie quasi exclusivement sur le territoire hexagonal. Alors qu’il y a quelques années encore certains de ses numéros concernaient la Chine (décembre 2014), l’Afrique (septembre 2014), la Corée (mars 2012), le Japon (février 2010), la Russie (octobre 2010), l’Italie (juillet 2011). Les questions de société et les interrogations prospectives ont disparu : la bioéthique (février 2011), révolutions et internet (mai 2011), l’humanisme au XXIe siècle (septembre 2011), les frontières en Europe (avril 2012), l’avènement d’une nouvelle civilisation (septembre 2013). Désormais, la Revue se complaît – comme tant d’autres – dans la scrutation d’un temps présent ultracourt. Oubliés aussi les auteurs comme Morand (juin 2010), Nabokov (juillet 2010), Céline (juin 2011), Austen (mai 2013), Proust (juin 2013), qui avaient il y a peu les faveurs d’un dossier ; les seuls auteurs encore promus par le périodique sont les nouveaux héros de la droite (et de la gauche islamophobe) : Zemmour, Finkielkraut, Onfray, Debray, Houellebecq, Badinter. Seule exception, Shakespeare faisant la une du numéro de mai 2016 à la faveur du quadri centenaire de sa mort, et rappelle la tradition littéraire du magazine. Les sommaires de ces mêmes numéros indiquent tout de même que la critique littéraire reste en bonne place dans la Revue des deux mondes, le changement le plus flagrant concerne les dossiers et l’image que ce périodique entend se donner, à travers ses unes notamment.

On ne peut finalement que constater un alignement de la Revue sur les publications concurrentes, dont elle suit les orientations et reprend les thèmes. Cette stratégie fait perdre de vue la tradition intellectuelle de cette revue qui se réclamait de la droite éclairée: La Revue des deux mondes privilégie désormais les polémiques médiatiques du moment et les questions faciles. Pour le périodique, ce pari aura peut-être pour effet de stimuler les ventes. Du point de vue du lecteur, cela se traduit une fois encore un appauvrissement et une homogénéisation de l’offre.

Thibault Le Hégarat

Thibault Le Hégarat est historien de la télévision, docteur en histoire contemporaine, chercheur post-doctoral à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.