Ciao Berlusconi ! Comment Silvio est-il devenu l’actif le plus toxique d’Italie

Lundi dernier, au plus fort de la tempête qui était sur le point de balayer le 4e – et, espérons-le vivement, dernier – gouvernement Berlusconi, celui-ci n’a rien trouvé de mieux à faire que de se réunir à Milan avec les deux enfants de son premier lit, Piersilvio et Marina, ainsi qu’avec Fedele Confalonieri (président de Mediaset) et son avocat en chef, Nicola Ghedini. Réunion de famille pour le moins curieuse au moment-même où le paquebot Italie est en train de sombrer corps et biens, sauf si on la considère comme réunion in extremis pour sauver les meubles…

« Ciao Berlusconi » par Laurent Sciamma

Car les affaires de Berlusconi sont une chose lorsqu’il est le chef du gouvernement, et une autre lorsqu’il n’y sera plus : mercredi les actions Mediaset on chuté de 12% à 2,20 € à la bourse de Milan, alors qu’elles étaient à presque 13,20 € en 2006. Autrement dit le groupe a déjà perdu 83,32% de sa valeur au cours des 5 dernières années !

Source : Titoli.com sur données Yahoo Finance

Une tendance dont la baisse s’est accentuée au cours des douze derniers mois :

Source : Google Finance

Et ce malgré la présence de Berlusconi aux affaires et en dépit des différentes interventions législatives qu’il a prises au fil des ans pour faire prévaloir son empire média contre la concurrence, ce qui lui a permis de se construire un marché sur mesure, où la croissance des télévisions commerciales s’est accompagnée d’un déclin constant et calculé du service public… Sur fond de conflits d’intérêts majeurs, jamais résolus mais entretenus avec soin, notamment au niveau de la publicité, d’où une suprématie évidente pour Mediaset : près de 49% des parts de marché dans la pub contre moins de 20% pour la RAI, alors qu’en parallèle la RAI a 36% des parts d’audience, vs. 32% pour Mediaset…

Source : Il Fatto quotidiano

Et ça ne va pas mieux dans la presse, où le déclin continu oscille ente 20 et 40% : comme l’observe justement le Financial Times, avant même que Berlusconi ne quitte la scène, ce sont les investisseurs qui ont commencé à quitter son groupe !

Mais un exemple saisissant de la manière dont la capacité de légiférer de Berlusconi influe lourdement sur les résultats de son groupe nous est donné par Report, une émission télé de journalisme d’enquête diffusée sur RAI3 le dimanche soir, confiée à l’excellente Milena Gabanelli et à son équipe de journalistes freelances.

Dimanche 30 octobre, un reportage intitulé “I Biscazzieri” (Tenanciers de tripot), signé Sigfrido Ranucci, nous relate l’histoire ci-après.

* * *

Depuis le tremblement de terre qui a dévasté L’Aquila en 2009, en faisant plus de 300 morts, la légalisation du jeu en ligne (poker, bingo, machines à sous, etc.) a fait des pas de géant, officiellement pour qu’une partie des recettes ainsi réalisée aide à la reconstruction de L’Aquila (qui est toujours dans l’état de ruines où le séisme l’a laissée…).

Ainsi, grâce au Décret « Abruzzes », l’État a déjà encaissé 14 milliards d’euros, sur lesquels 500 millions par an sont destinés, en partie, à la région des Abruzzes et à L’Aquila, aux termes de l’article 12 dudit Décret.

Le journaliste nous explique donc comment l’État collecte tout cet argent et qui sont les concessionnaires assis autour du pot pour se partager la mise. Serez-vous surpris si je vous dis que l’un des derniers concessionnaires admis est la société Glaming, qui appartient à … Mondadori (qui appartient à … Mediaset, qui appartient à …).

Le communiqué de presse officiel indique la répartition du capital : Mondadori à hauteur de 70%, et les 30% restants à Fun Gaming, société contrôlée à 51% par Buel Srl, société de Marco Bassetti, mari de Stefania Craxi, députée du parti de Berlusconi et fille de Bettino…, les 49% étant de la « Entertainment Gaming Invest », une fiducie dont la caractéristique étant justement que son ou ses propriétaires sont inconnus…

Selon le journaliste, la loi antimafia exige que l’identité du ou des fiduciaires soit connue, d’autant plus dans les relations entre concessionnaires de services publics et administration et pouvoirs publics. Or interviewé par Ranucci, Salvatore Lampone, dirigeant du Monopole des jeux, répond qu’il ignore qu’une fiducie est au capital de Glaming.

Le journaliste rétorque : – donc les sociétés qui participent au gâteau des jeux en ligne peuvent être moins transparentes que les autres ?

Réponse de Lampone : – non, elles sont seulement régies par une autre mesure de loi, et précisément le décret numéro 98/2011 promulgué le 14 juillet dernier.

Le lendemain du reportage, Mondadori réagissait dans le quotidien Corriere della Sera, en précisant :

Le groupe Mondadori a agi en conformité avec les principes éthiques les plus hauts, dans un cadre juridique clair qui n’a jamais été contesté, en appliquant des procédures rigoureuses comme tous les autres concurrents, sans aucune intervention abusive de quelque nature que ce soit et sans le moindre conflit d’intérêt, pas même déguisé.

Nous n’en doutons pas. Même si en voyant qui a promulgué le décret, le doute pourrait être permis…

Pour autant, l’histoire ne s’arrête pas là…

Non ! L’autre aspect concerne l’amende infligée à Fininvest, holding de contrôle de Mediaset, condamnée en juillet dernier à payer 564 millions d’euros à Carlo De Benedetti, comme dédommagement pour avoir illégalement obtenu le contrôle de Mondadori en corrompant le magistrat chargé de la procédure judiciaire. Une énorme tuile pour le groupe, qui s’ajoute aux 83,32% de perte de valeur de Mediaset comme indiqué en début de billet, et à un endettement de Mondadori qui est passé de 75 à près de 300 millions d’euros au cours des trois dernières années !

Donc en ajoutant tous ces éléments, on comprend bien que si Mondadori réussit à récupérer du liquide quelque part, ça ne sera pas de refus !

Impérieuse nécessité immédiatement satisfaite, certainement par le plus grand des hasards, aux termes du Décret de l’AAMS (les Monopoles de l’État) du 28 juin 2011, publié au Journal Officiel de la République italienne du 2 juillet 2011, n° 152, qui détermine les critères opérationnels et patrimoniaux des sociétés concessionnaires des jeux publics, en introduisant à l’article 9 le concept du “cash pooling”, qui permet tout simplement de centraliser la trésorerie intra-groupe (et inter-groupe ?) sur un compte pivot unique pour compenser les dettes et les créances des différentes sociétés.

Et vu que le jeu en ligne permet d’encaisser d’importantes quantités de liquide au jour le jour, on comprendra dès lors l’avantage que peut en retirer un groupe fortement endetté pour d’autres raisons. Et puisque Glaming est contrôlée par Mondadori, tout l’argent encaissé par Glaming va finir dans un premier temps sur le compte Mondadori, qui gère ça comme elle le veut dans l’immédiat, en éliminant évidemment pas mal de trésorerie négative. CQFD !

Berlusconi, qui joue décidément sur tous les tableaux, a donc ajouté le jeu en ligne à sa panoplie (président croupier, après avoir été président ouvrier…), dont il percevait déjà des dividendes sous une autre forme : SISAL et Lottomatica, qui gèrent les paris et les loteries en Italie, ont globalement investi en 2009-2010, près de 18 millions d’euros en publicité sur les chaînes Mediaset, contre moins d’1,5 million € sur la RAI.

Soit un déséquilibre de 92% vs. 8% des recettes publicitaires en faveur de Mediaset. Or en 2007, ce même ratio pour Lottomatica était respectivement de 15,5% vs. 12%…

Source : Il Fatto quotidiano

Ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont l’empire de Berlusconi bénéficie depuis presque deux décennies de sa position dominante non seulement économique, mais aussi et surtout politique, deux décennies pendant lesquelles il a conduit l’Italie au bord du désastre alors qu’il blindait TOUTES ses affaires en se promulguant une bonne centaine de lois sur mesure :

Depuis son arrivée au pouvoir, Silvio Berlusconi a transformé les Assemblées en ateliers de prêt-à-porter législatif. On peut dire qu’il applique au mot pour mot ce que dénonçait déjà Coluche à propos des politiques :

Le milieu autorisé c’est un truc, vous y êtes pas vous hein ! Vous n’êtes même pas au bord. Vous n’y êtes pas du tout. Bon, le milieu autorisé c’est un truc. C’est un endroit autorisé où il y a plein de mecs qui viennent pour s’autoriser des trucs mais y a que le milieu qui compte. Et là-dedans y a une poignée de connards qui tournent en rond en s’autorisant des trucs : « Euh… Qu’est-ce que tu fais là ? Ben j’sais pas, j’vais peut-être m’autoriser un truc, mais c’est vach’ment gonflé. J’hésite ! Euh… »

Berlusconi, lui, il hésite pas, plus c’est pourri, plus il s’autorise !

Ce livre offre un raccourci saisissant des raisons profondes – avouables et inavouables – pour lesquelles Silvio Berlusconi s’est lancé en politique en 1993-1994 : l’endettement de son groupe atteignait alors presque 4 000 milliards de lires, il allait se retrouver en pleine tempête judiciaire, les banques étaient sur le point de fermer les robinets, et, comme l’avoua son associé de toujours, Fedele Confalonieri, dans une interview a Repubblica (25 juin 2000) :

Si [Berlusoni] ne s’était pas lancé en politique, s’il n’avait pas fondé Forza Italia, aujourd’hui nous serions sous les ponts ou en taule avec une accusation de mafia…

Vive la sincérité !

Décidément, tout cela n’a que trop duré, et il est vraiment temps que ça s’arrête ! Mais gare aux coups de queue du caïman

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