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Iran: D’où vient (vraiment) la photo du Honduras utilisée par France 2

Iran: D’où vient (vraiment) la photo du Honduras utilisée par France 2

Ce billet a été initialement publié sur le blog d’Antonin Sabot, journaliste et photographe.
Bienvenue à Antonin et merci de sa confiance.

Vous en avez peut-être entendu parler sur Rue89 ou sur @si : France 2 a utilisé une image des manifestations anti-putchistes au Honduras pour illustrer un de ses sujets sur les manifestations anti-Ahmadinejad en Iran. L’erreur, reconnue par un rédacteur en chef de la chaîne puis par David Pujadas à l’antenne, ne change peut-être pas fondamentalement le propos du sujet dans lequel elle apparaissait, mais montre bien les dangers d’informer en restant assis… ce que de plus en plus de rédactions imposent à leurs journalistes pour faire baisser les coûts.

https://i2.wp.com/www.arretsurimages.net/media/article/s27/id2618/original.21559.demi.jpg?w=1170

J’ai d’autant moins de mal à en parler, que j’ai un peu écrit sur l’Iran pour Le Monde.fr lors des premières manifestations iraniennes en juin et que ces derniers jours, j’occupais le desk « images » dans cette même rédaction, et que je devais donc surveiller les photographies et vidéos arrivant de ce pays.

En plus d’un problème d’image, cette affaire est symptomatique de la difficulté d’informer et de trouver des sources fiables d’information chaude – et donc hors chercheurs – sur un sujet comme celui-ci. Cela mérite, il me semble, un brin de transparence.

Tout d’abord un mot sur l’image : les plus perspicaces noteront que les forces de l’ordre du Honduras n’ont pas les mêmes casques, uniformes et boucliers que les policiers et militaires iraniens. Un peu dur à voir quand même quand ça va vite. D’autres remarqueront peut-être que les personnes sur l’images sont en T-shirt… un peu réchauffés pour un mois de décembre en Iran. Là encore, je dois avouer que je m’y serais laissé prendre. Car oui, cette image je l’ai vue arriver sur mon ordinateur – pas par les fils d’agences! – et je me suis demandé si je n’allais pas la mettre dans un portfolio sur l’Iran.

Et c’est là où la question dépasse celle de l’image et de sa force. Car oui, cette image est très forte, elle illustre à merveille le soulèvement du Honduras et par le phénomène dont j’ai déjà parlé ici de « permanence en photo de presse » elle aurait aussi très bien pu symboliser le soulèvement iranien. Mais les images, surtout dans un contexte de contrôle de l’information, n’arrivent pas aux rédactions par l’opération du Saint-Esprit : les télés ont leurs EVN (cf Rue89) et les sites d’infos les fils d’agence (AP, AFP et Reuters principalement). Pour des événements comme l’Iran, ces sources sont particulièrement ténues. Pas de quoi nourrir les torrents d’info que sont devenus chaînes de télé en presque direct et sites internet en quasi-continu. Pour l’Iran nous avons tous dû (et j’imagine que Zyneb Dryef de Rue89 ou les gens des TV ne me contrediront pas) nous tourner vers les amateurs. Nous avons au moins jeté un oeil à FlickR, Twitter et autre Facebook, pour voir s’il n’y avait pas là quelques éléments à glaner.

Toujours le problème des sources

Souvent, tout ça était périlleux à exploiter car difficile à dater, à valider, etc (il y a eu de nombreux articles là-dessus, je vous laisse chercher). Mais dans ce cas,  un troisième acteur entre en jeu : « l’opposition iranienne ». Et là, on observe un phénomène bizarre qui fait que beaucoup de gens ne veulent pas vraiment dire qui est cette opposition iranienne qui nous fournit des infos. A ceux qui pourrait s’étonner de voir les journalistes prendre leur infos de personnes partie prenante à un conflit, je tiens à préciser que sans ça on n’aurait quasiment jamais rien. Que notre travail c’est justement de recueillir ces infos pour ensuite les valider. Il me semble que quelque soit la source d’une information, elle mérite qu’on y jette un oeil. Mais surtout que nous la vérifions. Et c’est pour ça que cette photo, bien que forte, je ne l’ai pas utilisée : elle vient de personnes qui m’ont souvent fourni des infos mais que j’essaie de prendre avec précaution (notez que normalement on fait ça pour toutes les infos hein!) : les Moudjahidines du peuple iranien. Ce sont aussi eux qui ont ensuite conseillé de ne pas utiliser cette image.

Encore une fois, il ne me dérange en rien d’utiliser leurs infos quand j’arrive à les recouper. Je l’ai déjà fait par le passé (la CIA aussi d’ailleurs) et je le referais sans doute. Mais pourquoi personne n’ose le dire ? C’est ne pas avoir confiance dans son propre travail que de ne pas citer ses sources quand celles-ci ne demandent pas l’anonymat.  Sinon ça veut dire qu’on ne croit pas soit même en la sincérité de cette info et alors on ne la donne pas. Car justement les Moudjahidines et de nombreuses associations qui leur sont proches demandent plutôt à être sourcés quand ils fournissent vidéo et photos. Bien sûr puisqu’ils sont un acteur politique dans un jeu politique. Qui sourcerait un témoignage « un opposant à Sarkozy » quand c’est Benoît Hamon qui prend la parole ? Seulement, devant la difficulté à nourrir les fleuves de l’information, ils sont une des rares sources. Et ça, ça fait pas bien de toujours citer la même source dans ses papiers, pour d’évidentes raisons de pluralité. Dur tiraillement que de devoir parler de quelque chose quand on a trop peu de sources. Alors on attribue le tout à « l’opposition iranienne » pour ne pas trop préciser et comme si elle était monolithique.

Et si la transparence c’était notre boulot ?

Sauf que l’opposition iranienne est tout sauf monolitique. Les amis de Karoubi ne sont pas ceux de Mousavi et encore moins ceux des Moudjahidines. Tous ne poursuivent pas le même but et n’ont pas intérêt à donner les mêmes infos. Heureusement, se sont parfois les agences elles-mêmes qui nous offrent de la bonne conscience pour pas cher : il m’est arrivé régulièrement de voir passer dans des depêches d’agence des descriptions des manifestations faites par « un témoin » que je venais de lire dans un mail que j’avais reçu des Moudjahidines. Je ne dis pas que le témoignage était discrédité, rendu plus ou moins véridique,… mais le travail de l’agence de bien sourcer son info (libre ensuite au journal de sucrer la source ou pas) n’était pas très réglo.

Je ne considère pas mon travail comme celui de la mise à jour de la vérité. Mais plutôt comme celui de la mise à disposition d’informations circonstanciées et contextualisées qui permettent au citoyen de se forger une opinion (contrairement à certains qui osent dire que le journalisme ne sert en rien à la démocratie). Et donc il me semble que lui dire qu’une image ou qu’un témoignage viens de tel ou tel bord politique ne discrédite pas mon travail (même s’il en révèle comme je le fais ici quelques ficelles ou facilités), mais au contraire : ça le renforce. Cela lui donne son vrai sens à une époque où l’internaute peut voir des millions d’images animées ou fixes. Cela lui explique qui dit quoi! Et puis enfin, même si ça peut montrer que l’on n’a pas réussi à joindre grand monde (et ça arrive plus souvent qu’on le voudrait) c’est simplement plus honnête.

Antonin Sabot

Sur Twitter : @antonin

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