Catégorie : Tribune

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Haro sur les vraies fausses interviews

Un média dans les années 2010. Une entreprise de presse reconnue par la commission paritaire des publications et agences de presse, qui dit qui fait de la presse et qui n’en fait pas en France.

Une personnalité, qui est aussi abonnée de ce média, a pris l’habitude de s’y faire interviewer à échéances régulières, en contrepartie tacite de sa fidélité commerciale audit média. Lui et l’organisation qu’il dirige représentent une petite part du chiffre d’affaires du dit média.

La première année, avant son interview, il demande à recevoir les questions de l’interview et à relire les questions et les réponses avant publication. Précaution lui est donnée par la rédaction du dit média de n’apporter que des modifications factuelles au texte. L’année suivante, il fixe le sujet de l’interview, reçoit comme à l’accoutumée les questions, relit comme à l’accoutumée les questions et les réponses et ordonne d’avoir la main sur le titre. La troisième année, il s’interroge sur l’utilité du temps passé à donner l’interview et se demande si elle ne devrait pas être rédigée par ses équipes tout simplement, clé en main pour la publication.

Un autre média. Un ministre qui a obtenu, en appelant le directeur de la publication, que son intervention lors d’une réunion onusienne sans intérêt la semaine suivante fasse l’objet d’un avant-papier sur une double page. Joie du journaliste qui se récupère la boule puante. Interview soporifique parce que sujet soporifique. Le texte est évidemment naze et le cabinet de la ministre fait en plus le forcing pour tout récrire. Avec scène ahurissante d’un téléphone hurlant avec un ministre au bout qui voue aux gémonies les journalistes qui n’apporteront pas les corrections demandées, l’heureux journaliste ayant renoncé à tenir le crachoir un instant de plus. Elles seront apportées, l’interview publiée sur une double page et le journaliste remercié par le ministre avec l’assurance d’un retweet de son cui-cui ministériel aux dizaines de milliers de suiveurs.

Toute ressemblance avec des médias existants serait évidemment fortuite. En presse écrite, la pratique de la relecture n’est pas nouvelle. D’ailleurs en traînant ses guêtres dans quelques rédactions, elle est admise partout : les journalistes râlent de s’y astreindre, et les interlocuteurs des journalistes – chargé.e.s de relation presse, communicants de tous poils, interviewé.e.s – y vont tous d’une seule voix. « Vous me passerez les questions ? Vous me ferez relire ? ». Et très souvent la réponse est oui.

Parce qu’on ne veut pas louper une pointure dont le nom est de toute façon « bankable », parce que la personne interviewée a ses entrées dans le média, parce que la personne interviewée a une influence politique / commerciale certaine sur le média… Quelle qu’en soit la raison, la très grande majorité des interviews sont relues. Ce qui interroge de manière plus générale sur le genre de l’interview, qui dans ces conditions de relecture drastique donnent souvent des textes faibles, policés, sans informations, en un mot des textes chiants. Libération, en 2012, avait fait un topo qui n’a pas pris une ride.

Le sujet rebondit haut en ce début d’année puisque plusieurs médias – enfin à vrai dire deux médias – ont publiquement assumé de ne pas publier des interviews aux accents de publireportage.

La Voix du Nord, mi-janvier, annonçait mettre un terme pur et simple aux relectures d’interviews dans ses colonnes au motif que pour nombre de responsables politiques « la relecture est devenue un exercice de réécriture ».

Lundi 2 avril, au tour du quotidien Les Echos de sonner la charge : dans un article de synthèse sur le pari du gouvernement au moment de lancer sa réforme de la SNCF, on apprend que le quotidien économique a tout bonnement refusé – mi-mars – de publier une interview de la ministre des Transports Elisabeth Borne, tant les services du Premier ministre l’avaient réécrite.

Le signal envoyé est important : certes l’indépendance de la presse est souvent mise à mal, mais les rédactions restent truffées d’individus attachés à honorer le journal pour lequel ils collaborent. A minima conscients, voire fiers, qu’on ouvre encore un journal en espérant se faire moins bananer que lorsqu’on lit la dernière liasse de prospectus commerciaux tombés dans sa boîte en lettre. Ministre ou pas.

Deux possibilités à présent. L’ensemble des médias empruntent la voie tracée par la voix et bannissent les relectures – ce que le New York Times a mis noir sur blanc en 2012 et ce que prévoit la charte d’éthique et de déontologie du Monde. On peut rêver.

Option plus probable : business as usual au pays de la relecture. Ce qui ne doit pas valoir censure. À condition que la personne interviewée comprenne les règles du jeu et les respecte. Avec une menace en cas de tentative éhontée de pipi froid : la non-publication. Une menace remise au goût du jour, et c’est tant mieux.

Benjamin Polle
Journaliste
https://twitter.com/B_Polle

Photo par Elijah O’Donell sur Unsplash

nuit debout

« Nuit Debout » : l’imperméabilité médiatique de l’événement-média

À l’exception de quelques moments isolés, tels l’improvisation d’un Orchestre Debout jouant Dvořák ou l’éjection violente d’Alain Finkielkraut, les médias traditionnels d’information ne savent pas toujours quoi faire face au mouvement citoyen Nuit Debout, à Paris, Place de la République. Pour BFMTV et France Info, il s’agissait pendant un temps de se moquer des personnes mobilisées ; pour Libération, d’un commentaire, relais classique sous forme de soutien au mouvement ; pour Le Monde Diplomatique et Mediapart, d’un accompagnement intellectuel ; pour Le Monde, d’un discret suivi.
La couverture d’un tel événement n’est pas simple. D’ailleurs, pourquoi traiter un mouvement qui ne veut pas particulièrement l’être ? Surtout, comment se tenir éloigné du fonctionnement médiatique pour Nuit Debout ? Dans sa volonté d’éviter le pouvoir dans ses modélisations les plus classiques, Nuit Debout touche, semble-t-il, aux limites des médias d’information grand public.

Nuit Debout : De l’événement médiatisé à l’événement-média

Le refus d’une représentation incarnée du mouvement Nuit Debout est bien le reflet d’une compréhension du fonctionnement médiatique. L’économiste Frédéric Lordon et le journaliste François Ruffin, figures parfaites derrière lesquelles se rassembler et mobiliser, se sont d’ailleurs habilement mis en retrait sans s’en désolidariser. En se considérant comme un amas de singularités plus que comme un simple collectif, tout en acceptant la formation de groupes (sous forme de commissions). Raconter Nuit Debout reviendrait à réaliser le tour de force de s’entretenir avec chacune des personnes présentes place de la République depuis le 31 mars.
De fait, tous les sujets y passent et s’y recoupent : écologie, dictatures à travers le monde, droits des travailleurs, santé, ingérences politiques, corruptions, conglomérats industriels monopolistiques, inégalités… Partie d’un combat contre la loi travail dite « loi El Khomri », Nuit Debout s’est émancipé pour devenir le lieu d’une revendication globale qui échappe en grande partie à la réduction symbolique opérée par la machine journalistique. La Nuit Debout n’est pas à raconter, mais l’on s’y raconte.
La création de Radio Debout, au cœur même de la place de La République, ou encore plus récemment d’un mini-plateau de télévision autonome, est symptomatique de l’événement qui se suffit à lui-même, qui se médiatise. C’est un petit monde qui prend vie et s’évanouit chaque soir. En produisant ses propres formes médiatiques – l’idée de créer un journal fut lancée un soir – en refusant la simplification nécessaire au traitement journalistique d’un événement, Nuit Debout en arrive à se faire média d’elle-même.
Cette autonomie va de pair avec celle voulue envers le politique : pas de récupération, pas d’appropriation, pas de figure, pas de parti, mais des idées et des moyens pour les dire. Nuit Debout se forme comme un tout, se suffit à elle-même et mise sur les moyens de communication interpersonnels et le bouche-à-oreille pour se stabiliser, voire se pérenniser. En excluant de cette manière les médias d’information, l’incompréhension quant au fonctionnement de l’événement n’en est que renforcée, avec comme réponse une forme de mépris.

Un dispositif éditorial pour une prise de parole

Le contournement du fonctionnement médiatique s’est organisé, pour partie, autour d’un langage gestuel propre et d’un dispositif éditorialisé de prise de parole qui se veut égalitaire dans les temps attribués à chacun – exception faite de Yanis Varoufakis, autorisé à parler 5 minutes, au lieu des 2 minutes communément admises.
Les réactions dans l’assemblée sont traduites sous forme de mouvements coordonnés des mains. Une personne voulant exprimer un désaccord est ainsi aisément repérable en croisant les bras au-dessus de sa tête, tandis qu’une idée considérée redondante pourra être signalée par un moulinet des bras, une approbation par une rotation symétrique des deux mains. Pas très médiagéniques car peu spectaculaires, voire carrément anodins, ces gestes permettent un silence relatif et une grande clarté dans l’expression des opinions.
Pas d’estrade mais une écoute attentive pour la personne désireuse de d’exprimer, debout face à un auditoire silencieux mais pas moins réactif. Le dispositif éditorial va logiquement de pair avec un protocole qui assure une cohérence dans le temps, mais celui de Nuit Debout montre qu’il peut être à la fois souple, s’afficher plus égalitaire, se révéler modulable et, en cela, ouvrir sur des discussions, voire des débats. En ne s’organisant qu’autour d’une simple contrainte temporelle de l’ordre de passage, il parvient à créer l’illusion d’une organisation neutre, peu idéologique.
L’exposition orale d’un citoyen, les réactions qu’il provoque, les réponses qu’il suscite, sont organisées suivant une logique qui accepte l’imprévu. Plus, il laisse une part à l’émotion. Car s’il est nécessaire de s’inscrire sur un registre pour se tenir micro en main face à la foule assise, croiser les bras au-dessus de sa tête peut amener à une prise de parole spontanée mais encadrée, visant à suivre le fil d’une réflexion entamée en acceptant un désaccord. Tout le monde peut prendre la parole. Le maintien de l‘ordre nécessaire est assuré par une équipe parfois soumise aux aléas des modes de prise de parole et des personnalités individuelles.
Vendredi 15 avril, une personne visiblement éméchée voyait d’un mauvais œil qu’on lui interdise l’accès immédiat au micro. Sans jamais céder à l’agressivité ni la menace, les explications (qui ont tout de même duré plusieurs minutes) ont finalement amené la personne en question à inscrire son nom dans le registre pour prendre la parole plus tard dans la soirée. Son discours, à la fois décousu et plein de bons sentiments, a laissé le bout de peuple présent étonné certes, mais satisfait qu’il ait pu s’exprimer au même titre qu’un Professeur d’Économie quelques minutes auparavant. La fin de sa prise de parole, remplie de témoignages personnels et couronnée par un joli « et je vous aime ! », a même recueillie une salve d’applaudissement, rompant avec le protocole habituel d’échanges non-sonores.
S’il n’est pas médiagénique et échappe en apparence à la hiérarchisation idéologique, le dispositif éditorial de prise de parole, peu contrôlé, accepte une part de chaos qui fait la singularité de son fonctionnement. Et qu’importe si cela entraîne des retards, des contradictions ou des répétitions. Après tout, ce n’est pas un problème quand on a toute la nuit devant soi.

Ugo Moret

Doctorant au #CELSA – Université Paris-Sorbonne.

Photo : « Baptiste Mylondo, enseignant en économie et philosophie politique, présente le revenu de base », par Revenu de base