La Macronie a-t-elle un problème avec l’humour ?

Emmanuel Macron enquille les blagues ratées depuis le début de son quinquennat. Des vannes qui ne font rire personne, et souvent échauffent les esprits, contraignant son staff à sortir les rames. Plus inquiétant, le sens de l’humour ne semble pas manquer au seul Président : plusieurs cadres de la Macronie se sont récemment distingués par leur humour pataud, révélant malgré eux une certaine beauferie, jusque-là dissimulée sous la dialectique du Nouveau Monde. Mais ce n’est pas tout : inquiets qu’il puisse être délicat de distinguer leurs propos de ceux que leur prêtent des comptes parodiques, certains députés En Marche ! voudraient interdire leurs contempteurs de les moquer sur les réseaux sociaux.

Sans s’apercevoir qu’ils sont peut-être coresponsables de cette improbable confusion, leurs déclarations officielles surpassant à l’occasion celles de leurs caricatures, ainsi que le démontre une députée En Marche, qui proposait en mai dernier un amendement pour « solder les produits phytosanitaires » dans le but « redonner du pouvoir d’achat aux agriculteurs ». On n’est loin de l’époque où Jacques Chirac entretenait des rapports décomplexés avec sa marionnette des Guignols, à laquelle il était redevable d’une indéfectible popularité, sur laquelle les affaires glissaient sans laisser de trace…

 

Tout laissait à penser que la pensée complexe accoucherait d’un humour sophistiqué. Il semble malheureusement qu’En Marche, qui compte dans ses rangs un certain nombre d’ex-cadres du privé, s’évertue à importer en politique l’humour de bureau qui déserte les open spaces, où chacun travaille casqué – autant pour s’isoler du bruit que pour se protéger des coups qui pleuvent, la vague du « bonheur au travail » n’ayant pas enseveli toutes les violences managériales. Quoi qu’il en soit, Stéphane Bern peut se réjouir de voir un pan du patrimoine hexagonal dont la préservation semble assurée : la gaudriole. Les Français, eux, s’interrogent. D’autant que la situation est inédite, dans un pays où le seul talent unanimement reconnu au personnel politique est justement l’humour, lequel est récompensé une fois par an depuis 1988 par le très disputé « Prix de l’humour en politique » remis par un panel de journalistes intransigeants. À moins que ce soit une stratégie de Macron pour marquer la rupture avec François Hollande, Président anormalement drôle ?

 

« Vous me pardonnerez de ne pas être une dame »

 

Beaucoup de commentateurs avaient espéré voir, pour la première fois, une femme accéder à la présidence de l’Assemblée nationale. Les députés LaRem en ont, démocratiquement, décidé autrement. « Le choix s’est porté sur moi ; vous me pardonnerez de ne pas être une dame », s’est défendu Richard Ferrand, le visage déformé par la satisfaction. Satisfaction semble-t-il inspirée par son élection haut la main au Perchoir, autant que par son « trait d’esprit » — qu’on peut légitimement juger raté étant donné les réactions qu’il a suscitées, davantage indignées qu’amusées.

 

Faut-il y voir des relents de sexisme ? L’ancien socialiste n’est pourtant pas du genre à vouloir envoyer les dames en cuisine. J’en veux pour preuve que le fier quinquagénaire n’a pas été aperçu depuis plusieurs mois sans sa casserole, dans laquelle mijotent les soupçons de conflits d’intérêts révélés par le Canard Enchaîné, à propos d’un montage immobilier opéré alors qu’il était directeur général des Mutuelles de Bretagne, au profit de sa compagne. Une affaire qui a justifié l’ouverture en janvier 2018 d’une information judiciaire pour « prise illégale d’intérêt », après que l’enquête préliminaire fut classée sans suite en octobre 2017 en raison de la prescription des faits — ce à quoi l’intrépide Richard Ferrand avait réagi en déclarant abusivement qu’il était « lavé de tout soupçon ». Charge, dorénavant, aux juges, de donner raison au sosie d’Alain Afflelou ou à l’association Anticor qui s’est portée partie civile.

 

Le respect du temps judiciaire, que les médias voudraient compresser, doit cependant nous conduire à suspendre prudemment notre jugement. Ne considérons pas trop vite que la moralisation de la vie politique promise par Emmanuel Macron était, elle aussi, une mauvaise blague. D’autant que Richard Ferrand n’est pas le seul marcheur à avoir une casserole sur le feu. Sur les fourneaux de l’Hôtel de Bourvallais (où siège le ministère de la Justice), son récipient côtoie celui de Muriel Pénicaud, soupçonnée de favoritisme dans l’affaire Business France, ou encore celui de Françoise Nyssen, qui a négligé de déclarer des travaux d’agrandissement dans les locaux d’Actes Sud à Paris ainsi qu’au siège de la maison d’édition qu’elle dirigeait, à Arles. Sans parler de l’affaire Benalla, dont l’avocat fut lui aussi frappé (de lucidité), abandonnant la défense de l’ex-officier de sécurité en cours de route devant l’accumulation des révélations embarrassantes. Bref, gardons-nous d’apprécier trop hâtivement la probité des représentants du Nouveau Monde sur la seule base des effluves désagréables que dégage le contenu de leurs casseroles, cuit à feu trop vif par le tribunal médiatique. Laissons le soin à la justice de les réchauffer à feu doux, ce qui demeure le plus sûr moyen de les faire passer à table.

 

Une dérive individuelle ?

 

Revenons-en au sujet qui nous préoccupe. S’il y a bien un domaine où les marcheurs n’ont plus le droit au bénéfice du doute, c’est leur incompétence crasse à manier l’humour.

 

La saillie de Richard Ferrand, feignant de s’excuser de ne pas être une femme, n’est pas un acte isolé, une simple maladresse. Au contraire, cette blague qui tombe à plat et irrite par le mépris dont elle témoigne malgré elle à l’endroit de la cause féministe en politique, s’inscrit dans une stupéfiante succession de bides dont se sont rendus coupables le chef de l’État lui-même et son entourage. Qu’il s’agisse des « Gaulois réfractaires au changement », de la « mafia bretonne », du « pognon de dingue », du costard qu’il faut travailler pour se payer, de ceux qui ne sont rien et feraient mieux de traverser la rue ou de sa périlleuse sortie au sujet des kwassa-kwassa rapportant du comorien, Emmanuel Macron n’est pas avare en petites phrases, qu’il démine ensuite en invoquant tantôt un « trait d’humour », assumant parfois la provocation au motif de « parler vrai » et de faire la nique au politiquement correct.

 

Régulièrement appelé à la rescousse dans les médias, Benjamin Griveaux est devenu l’exégète de service des flops de Jupiter (voir sa studieuse analyse de texte sur les « Gaulois réfractaires »). Un exégète dont les fumeuses interprétations sont, involontairement, beaucoup plus drôles que les traits d’esprit maladroits qu’elles sont censées éclairer. Christophe Castaner, en désespoir de cause, exhorte quant à lui les Français à « accepter la part d’humour du Président ».  Autrement dit, plutôt que de polémiquer, ce serait courtois de se forcer à rire aux blagues du chef. Et, qui sait, peut-être qu’on finira par trouver ça drôle.

 

Voilà qui ressemble étrangement à la consigne implicite qui régit l’humour en entreprise, où l’appréciation d’une blagounette est davantage corrélée à la position hiérarchique de son auteur qu’aux qualités intrinsèques de celle-ci. Même un peu lourdes, voire carrément dégradantes, les vannes du chef rencontrent systématiquement le succès, déclenchant l’hilarité béate de ceux qui tiennent à garder leur place dans l’organigramme. Le souci, comme le souligne Nicolas Santolaria dans son ouvrage sur la Tyrannie sucrée de la vie de bureau, c’est que ce « superpouvoir, conféré au chef par son statut, peut se retourner contre lui, personne n’osant l’alerter lorsqu’il multiplie les blagues graveleuses et les calembours douteux ». Les off provenant de l’entourage de Macron, furieux des « petites phrases » que Jupiter persiste à dégainer à chaque sortie, semblent accréditer cette thèse.

 

Quand le trait d’esprit dévoile l’inconscient

 

Ces dérapages incontrôlés, plus ou moins douteux, ont un point commun : ils sont le fruit de déclarations spontanées, non préparées et bordées par des éléments de langage. Sans doute faudrait-il se plonger dans « Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient », l’ouvrage de Sigmund Freud publié en 1905 développant la thèse qu’un mot d’esprit est davantage une formation de l’inconscient qu’une production volontaire, à la façon d’un acte manqué. On pourrait alors postuler que l’inconscient d’Emmanuel Macron, quand il s’essaie à l’humour, vient craqueler le vernis appliqué en couche épaisse par son équipe de communicants pour laisser apparaître le véritable fond de sa pensée.

 

Certains avancent, à l’inverse, la thèse de dérapages très contrôlés, s’appuyant sur le fait que certaines sorties polémiques du Président ont eut lieu alors que des affaires embarrassantes encombraient les médias – la démission de Hulot par exemple, précédant la déclaration en Norvège sur les Gaulois réfractaires. L’Élysée tenterait ainsi, à l’aide de ces traits d’humour explosifs, de créer un écran de fumée, voire une polémique de toute pièce dans le but de distraire l’attention. Une théorie qui implique que les conseillers en communication du président pratiquent le billard à trois bandes à un niveau professionnel, et sont capables de rivaliser avec les artificiers du Groupe F, qui font briller le savoir-faire français en matière de pyrotechnie dans le monde entier. Le génie français a des limites.

 

Reste que l’humour est une arme fort utile en politique. Qui plus est pour un parti reposant sur une base électorale étroite, friable et volatile. Le rire ne constitue bien sûr pas un programme politique, mais à quelques mois des élections européennes, alors que le chef de l’État enregistre une cote d’impopularité record, pourquoi se priver de mettre les rieurs de son côté ? S’il apparaît difficile de « donner de l’argent aux Français » pour remonter dans les sondages, selon la mécanique décrite par Macron lui-même, il n’en coûterait pas grand-chose aux finances publiques d’essayer de nous redonner le sourire.

 

Et si les Français n’étaient pas assez intelligents pour comprendre l’humour du Président ?

 

Pour être tout à fait honnête, et ne pas incriminer injustement la Macronie pour son inaptitude à pratiquer l’humour sans avoir préalablement étudié toutes les causes possibles des récents flops, il faut évidemment s’intéresser aux récepteurs des plaisanteries : les Français.

Or, la science a montré que l’ « humour est d’un point de vue psychologique, un processus complexe qui met en jeu divers processus cognitifs, affectifs, et sociaux dans un contexte interpersonnel » (lire « Neuropsychologie de l’humour », de l’universitaire Christian Derouesné). En d’autres termes, l’émetteur ne peut pas être tenu pour seul responsable d’un bide. Le contexte a son importance, et en particulier le niveau d’intelligence du destinataire de la blague, ainsi que son état d’esprit au moment de la réception. Des chercheurs ont ainsi montré qu’une intelligence élevée allait de pair avec le goût de l’humour noir, et qu’une humeur négative pouvait altérer le processus de traitement de l’information nécessaire à l’appréciation d’un trait d’humour.

 

S’il ne fait aucun doute que la ligne de défense de la Macronie consiste à mettre systématiquement en cause le manque d’esprit des Français, qui ne parviennent pas à goûter l’humour jupitérien, il faut sans doute aussi pointer l’humeur massacrante dans lequel la première année du quinquennat a plongé une partie des Gaulois. Une humeur qui, selon la science, ne prête donc pas à la rigolade.

 

Du reste, la psychologie expérimentale, qui a pris le sujet de l’humour très au sérieux, fournit une explication assez convaincante aux derniers bides du Président : « Quand une blague véhicule un stéréotype que nous trouvons offensant (comme cela peut être le cas avec les blagues racistes ou sexistes), notre cerveau peut refuser d’inhiber cette image choquante au profit de l’interprétation amusante », avance Janet M. Gibson, professeur de psychologie cognitive, à lire chez The Conversation). Une découverte que devraient méditer les marcheurs, avant de tenter un énième trait d’esprit exploitant les clichés sur les pauvres ou les chômeurs par exemple.

 

Arrêter l’humour ? Une bien mauvaise solution

 

Même si le défi est de taille, la Macronie a tout intérêt à persister. D’abord, parce que l’humour est, au fond, consubstantiel aux valeurs défendues par le parti. En Marche se décrit ainsi comme le rassemblement de « ceux qui refusent que le pays reste bloqué, ont le goût du travail, du progrès et du risque (…) ». Or, qu’est-ce qui symbolise davantage la prise de risque que l’humour ? Et dans la Startup Nation, habilement manié, l’humour ne se transforme-t-il pas en arme de disruption massive, capable de faire sauter les barrières mentales des Français hostiles par nature aux réformes ?

De même, alors que Macron veut rendre leur dignité aux plus pauvres, vouloir brider leur créativité en la matière n’a aucun sens. L’humour n’est-il pas « la politesse du désespoir », comme l’a magistralement exprimé Chris Marker ?

 

Enfin, il est instructif de regarder en direction du Premier ministre, dont l’humour ravageur (qualité qu’on lui reconnaît bien au-delà des clivages partisans) semble constituer la « botte secrète », comme l’écrit L’Opinion. Qu’il s’agisse de lapsus (assumés), de blagues osées et même d’imitations, Édouard Philippe a maintes fois prouvé qu’il était possible de faire rire en Macronie. Mais cela a un prix : l’aptitude à l’autodérision. Emmanuel Macron et son entourage ont du mal à se défaire de l’orgueil qui contamine ceux à qui tout réussit. Et c’est sans doute ce pour quoi il leur est si difficile d’amuser la galerie, incapables qu’ils sont de ne pas se prendre au sérieux.

 

Pourtant, il est possible d’observer les prémisses d’un changement. La réplique de Macron à Hulot, qui fulminait de la présence à l’Élysée de Thierry Coste, le lobbyiste des chasseurs, lors d’une réunion la veille de sa fracassante démission, doit ainsi être interprétée comme la volonté présidentielle de s’essayer à l’humour absurde.

« Je ne sais pas comment il est entré », aurait répondu Macron à Hulot, produisant la meilleure vanne d’une carrière comique en dent de scie. Car Thierry Coste n’est pas seulement le lobbyiste des chasseurs et détenteurs d’armes à feu, il fut également le conseiller officiel du candidat Macron sur la chasse et la ruralité durant sa campagne.

« Je ne sais pas comment il est entré » n’était donc, évidemment, pas à prendre au premier degré. À moins qu’Emmanuel Macron ait voulu faire référence à la sécurité défaillante de l’Élysée depuis le départ forcé d’Alexandre Benalla. Ce qui serait, avouons-le, encore plus tordant.

 

Puisant dans cet épisode l’espoir d’un virage de Macron dans sa pratique de l’humour,

il ne nous reste plus qu’à adresser ce conseil à notre Président : osez ! Mais, en même temps, faites attention. L’humour est une arme à double détente. Parfois on veut être drôle, et on est juste risible.

 

Photo par Troy Tolley sur Flickr. CC BY-NC-ND 2.0

 

 

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