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Non, le fact-checking en télé n’est pas un gadget, c’est un impératif citoyen !

Bonne et belle empoignade Twitterienne mardi 23 octobre, initiée par Jean-Marie Charon aux alentours de 8h15 sur la question du fact-checking. Et qui a opposé les défenseurs d’un fact-checking en temps réel en télévision (moi-même et Erwann Gaucher) aux plus sceptiques Eric Mettout et Jean-Marie Charon.

Le terme de « fact-checking » n’est pas nouveau : il date des années 30 aux Etats-Unis, période durant laquelle les grands journaux créent des départements spécialisés dans la vérification de l’information. Les articles des journalistes sont passés au peigne fin pour en vérifier le fond, qu’il s’agisse des faits, des dates, des chiffres… Le mot est remis à la mode dès 2004, à mesure qu’apparaissent des fondations, sites et blogs dédiés à la vérification de la parole politique : factcheck.org, politiFact.com, The Fact Checker

L’enjeu de présidentielle américaine explique cette profusion de « vérificateurs ». A l’image du site factcheck.org qui acquiert une notorieté incroyable , suite au débat entre les deux candidats à la vice-présidence Dick Cheney et John Edwards. Factcheck.org établira les responsabilités réelles de Dick Cheney dans les difficultés rencontrées par la societé pétrolière Halliburton qu’il avait dirigée entre 1995 et 2000.

Chez nous, le précurseur de cette tendance est Daniel Schneidermann et son émission Arrêt sur images sur France 5 lancée dès 1995, mais arrêtée en 2007, à la veille de la présidentielle française (un rapport de cause à effet ?). Le site web ne sera lancé lui, qu’en janvier 2008, après l’élection. Pareil pour le blog désintox de Libération qui ne voit le jour qu’en 2008.

Le Monde suivra en novembre 2009 avec Les décodeurs avant de toucher la radio, tels le Vrai/faux de l’info de Laurent Guimier sur Europe 1 ou Le Vrai du faux sur France Info. Mais c’est à l’occasion de la présidentielle 2012, que le fact-checking « en temps réel » (ou presque) se développe.

Le Monde, Libération et d’autres demandent à des journalistes de vérifier l’info et publier les correctifs éventuels pendant les débats. Itélé et le site owni inaugurent même la première rubrique de fact-cheking bi-media : télévision et web.

LA VÉRIFICATION EN DIRECT EST UNE NÉCESSITÉ EN TÉLÉ

L’enjeu de cette vérification en direct est énorme et tient à la puissance du média télé. Ce dernier reste à 80% le principal outil (voire le seul) d’information pour nos concitoyens. La radio n’arrivant que loin derrière (45%) et la presse n’en parlons pas (30%). Ainsi, quand une ânerie est proférée en télévision et qu’elle n’est pas contredite durant l’émission, on est sûr d’enfumer au moins la moitié des téléspectateurs qui n’entendront ou ne liront pas le démenti journalistique.

C’est ce que je tâchai de démontrer en 2010, à la suite d’une interview de Nicolas Sarkozy par David Pujadas. Mais nous voici au coeur du débat qui nous a donc agité sur l’oiseau bleu. Ces vérifications « en temps réel » sont-elles vraiment utiles ?

Pour Eric Mettout, directeur de la rédaction de l’Express, c’est du gadget. « Le temps réel, c’est à l’instant T, pas 10 minutes après ! » Pour lui, tout passe donc par la préparation en amont des journalistes. Il faut travailler ses dossiers, comme on dit.

Naturellement, Eric pointe du doigt l’un des problèmes essentiels de l’information politique en télévision, que je soulevais d’ailleurs moi-même en 2010 : le manque de préparation et de spécialisation des journalistes. Qui n’a enragé dans les années 80 de voir les valeureux Alain Duhamel et autre kadors du petit écran, se faire retourner comme des crêpes par un Jean-Marie Le Pen, aussi bon qu’orateur que menteur ? Rares sont ceux qui ont su alors relever ses manipulations, à l’image de François Henri de Virieu à l’Heure de vérité.

Pour la petite histoire, Jean-Marie Le Pen a sorti un graphique montrant une courbe vertigineuse témoignant de l’augmentation de l’immigration, FH de Virieu a bien expliqué que cette courbe n’était pas sérieuse puisque l’échelle de l’axe vertical était beaucoup plus grande que l’axe horizontal (le mieux eut été sans doute de lui interdire de montrer cette courbe fallacieuse, mais au moins a-t-il corrigé un peu le tir).

Ce manque de préparation des journalistes qui était criant en 2007 a permis aux deux candidats de débiter tour à tour, des bêtises plus grosses qu’eux.

Jean-Marie Charon, évoque quant à lui la difficulté journalistique de produire un décryptage rapidement.

Ces deux arguments sont corrects : il est difficile de produire des chiffres fiables dans l’urgence et d’autre part, après l’heure, c’est plus l’heure. Le téléspectateur a décroché, est passé à autre chose.

FACE A LA GUERRE DE L’INFORMATION, IL FAUT TROUVER DE NOUVELLES ARMES

Mais, le problème, c’est que nous sommes confrontés à une asymétrie de moyens entre politiques et journalistes. Du côté politique, nous avons une armée de communicants et de petites mains tout droit sortis de Science-Po qui préparent les interventions des politiques au millimètre près. Ces aides de camp des « spin-doctors » sont chargés d’exhumer la vieille étude slovène ou bulgare que personne n’a lu, mais qui prouve avec certitude son propos. Les OGM tuent, les OGM sauvent des vies, les OGM sont sans aucun effet…

La préparation ou le niveau de spécialisation du journaliste qui interroge le politique n’y change rien. Buffalo Bill n’a aucune chance face à Billy the kid, car l’important c’est de dégainer le premier. Nul ne saurait tout savoir, donc le journaliste est condamné à se taire ponctuellement sur les points qu’il ignore et à laisser passer le mensonge.

Or, si la vérification-correction a lieu le lendemain sur un autre support, nous sommes quasiment sûrs que la moitié au moins des téléspectateurs ne la verra pas. Il faut donc trouver un moyen de réintroduire la vérification DURANT le programme.

Par ailleurs, les journalistes, aussi forts et préparés soient-ils, ne sont pas de taille à affronter des professionnels de la politique, rompus à la langue de bois, à la mauvaise foi éhontée, au cynisme le moins scrupuleux. Ou en tout cas, ils ne sont pas assez préparés. C’est ce que montre bien l’excellent article de Cédric Mathiot du blog Désintox de Libération. Lui recommande d’ailleurs d’inverser la charge de la preuve et de confronter les politiques face à leurs mensonges et contradictions, comme le fait Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Il n’est pas juste que les journalistes subissent simplement, ils doivent aussi mettre le doigt là où cela fait mal.

Quant au temps nécessaire à la vérification, c’est un point essentiel. Il ne faut évidemment pas se précipiter et prendre le temps qu’il faut. Mais, on peut déjà dire que les grosses erreurs racontées en 2007 par Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal auraient chacune pu être débusquées en moins de 20 minutes. C’est déjà ça ! Ce point de vue est confirmé par Bastien Hugues (FranceTv info), Samuel Laurent (le monde.fr) ou encore Thomas Legrand (France Inter) qui ont fait l’expérience de ce fact-checking à chaud sur les déformations les plus grossières.

Cette première vérification est complémentaire d’une analyse ultérieure des questions plus complexes, comme par exemple : « c’est la dérégulation financière progressive des années 80 qui est responsable des crises actuelles. »

JOUER COLLECTIF, UTILISER LES NOUVEAUX SUPPORTS, REPENSER LES EMISSIONS POLITIQUES

Il est important de pouvoir aligner la même armée de vérificateurs que ceux d’en face. Et pour cela, il faut recourir à la communauté, en particulier à celle qui s’exprime sur Twitter et qui regorge d’experts : avocats, assistants parlementaires, sociologues…

Le journaliste omniscient qui fait son travail tout seul est dépassé. Il doit pouvoir s’appuyer sur les autres, tout en restant le chef d’orchestre, afin de faire le tri des informations qu’il reçoit. Exactement comme Andy Carvin l’a fait pour la NPR lors des révolutions arabes.

Après l’heure, c’est plus l’heure me dit-on ? Tant pis, on s’es fait avoir, zut, on aurait du mieux se préparer. C’est une bonne démarche et le journaliste doit devenir de plus en plus expert et la télévision recourir à des chefs de rubrique et non plus à des présentateurs (ce qu’elle fait de plus en plus sur France 2 en tout cas). Mais cela ne suffit pas, car on ne peut être préparé à tout, comme je l’explique plus haut.

Le packaging de l’info par @owni, une bonne illustration…

La solution tient à la scénarisation des émissions de télévision. Rien n’empêche qu’on se réserve le droit, en fin d’émission de faire un bilan des imprécisions, erreurs relevées pour chaque candidat. Cette séquence serait, je gage, même la plus suivie, si elle est habilement « packagée ». En citant à l’antenne les contributeurs qui auraient débusqué des bêtises ou aidé à trouver la source pour vérifier l’info, on fidéliserait comme jamais. On intéresserait peut-être même plein de citoyens à cette chose publique dont ils se sentent dépossédés.

Et on pourrait alors appeler les téléspectateurs à retrouver les vérifications pas encore terminées sur le site, plus tard. Avec pourquoi pas, l’inscription à des alertes pour chaque point douteux ou leur totalité… Voilà qui permettrait d’allier audience, fidélisation, qualité et continuité de service. Cela me semble une piste intéressante à creuser.

Enfin, il y a aussi le second écran, cher à mon ami Erwann Gaucher. Rien n’empêche qu’on diffuse sur sa tablette ou sur mobile des informations contextuelles qui enrichissent la compréhension du débat : fiches pratiques, encadrés, et pourquoi pas corrections sur ce qui a été dit…

 

Une piste évidemment intéressante, mais qui présente l’inconvénient d’être socialement discriminante. Qui a les moyens aujourd’hui de s’acheter une tablette ? Qui aura le réflexe de lancer une application pour en savoir plus ? Les catégories sociales les plus favorisées, comme le rappelle justement Denis Verloes (TV5 Monde)

 

 

Quoi qu’il en soit, il est impératif que la télévision publique s’adapte aux nouvelles méthodes politiciennes de manipulation médiatique. Je crois même que de tels dispositifs permettraient de ne pas avoir à les utiliser.

C’est par sentiment d’impunité et pour le gain politique sans risque que la fiabilité de la parole politique s’est dégradée. Rétablir une forme de bâton (s’il est suffisamment visible) sera dissuasif, j’en suis sûr. Et cela contribuera d’autant à revivifier l’intérêt des citoyens pour la politique, tout comme le Petit journal y contribue indirectement (quand il ne bidonne pas lui-même).

 

Cyrille Frank

Sur Twitter

Billet publié initialement sur Mediaculture

Journalistes papier, n’ayez pas peur, mais bougez-vous !

old news

old news

Après deux ans de formations de web-journalisme dispensées à travers la France, en PQR, presse magazine spécialisée et généraliste, mon sentiment à l’égard de la manière dont les journalistes « papier » voient l’avenir, se résume en 3 mots : « inquiétude », « méfiance », «doute ».

Inquiétude vis-à-vis de leur avenir

Méfiance à l’égard des nouvelles technologies

Doutes sur leurs capacités à s’adapter

Les journalistes « papier », autrefois sceptiques voire dédaigneux à l’égard du web ne le sont plus guère, ou de façon anecdotique. La période pas si lointaine où ils s’amusaient avec une certaine condescendance de ces forçats du web, collés à l’écran et vissés sur leur chaise, est révolue. Sentiment partagé par Jean-Marie Charon, de retour des assises du journalisme 2010 et qui constate une évolution : « On entre dans les questions de pratiques et moins d’à priori » (depuis les 1ères moutures de 2006 ou même l’année dernière précise-t-il).

Aujourd’hui, la plupart s’inquiètent de leur avenir professionnel, de l’évolution de leur métier et de leurs conditions de vie. Entre temps, il est vrai, la crise de la presse s’est accélérée, sous l’effet de la crise financière et la chute brutale des investissements publicitaires.

UN TRAVAIL DE MOINDRE QUALITE

C’est sans doute le premier facteur d’inquiétude des journalistes avec qui je discute ou des questions que l’on me pose. Souci qui montre à quel point les journalistes sont attachés à leur métier et à la qualité de leur travail, avant même les problèmes liés à leur confort de vie.

La course à l’information, cette frénésie de vitesse symbolisée par Twitter est l’objet de la plus grande méfiance. Comment continuer à exercer correctement son travail si l’on a plus le temps de vérifier l’information, si l’on ne nous laisse plus le temps d’enquêter, de creuser, d’aller au fond des choses ?

Apparaît en filigrane de cette question, celle relative à la rentabilité de la presse, la course à l’audience au détriment des missions essentielles du journaliste.

Au premier rang de ces dernières, la fonction citoyenne du journalisme : former des esprits libres, éduquer, élever les lecteurs vers des informations « nobles ».

Une mission qu’ils estiment globalement en recul dans la presse en ligne en raison des difficultés du modèle économique (faible coût de la publicité, fuite des petites annonces…) qui pousse à une stratégie d’acquisition de trafic plus ou moins racoleuse. Google de point de vue concentre une autre part des critiques.

Ce géant omnipotent et omniprésent dicterait sa loi aux journalistes, contraints d’écrire pour lui. Une vision biaisée que je décrie dans cet article « Google n’est pas responsable de la standardisation journalistique ». La technologie imposerait donc non seulement son rythme mais aussi ses contraintes au détriment de l’intérêt du lecteur.

Fatalisme que je réfute d’une part et une adaptation au support qui n’a rien de nouveau ni de spécifique. Tous les médias adoptent en effet un certain format, conditionné par le mode de réception et les effets de modes, mais qui ne constitue en aucun cas une règle absolue. En radio les recruteurs privilégient les voix basses et graves, a priori plus agréable à l’oreille que les sons plus aigus.

Mais heureusement, il y a des contre-exemples et des voix plus claires ont su faire leur place en radio, grâce au talent du locuteur qui compensait l’inadéquation au format. Les règles sont conçues pour s’en affranchir et si conformisme il y a, elle provient des décideurs, managers et institutions (les écoles de journalisme), pas des outils médiatiques eux-mêmes.

Cette mission « noble » d’éclairage des consciences est pour beaucoup de journalistes de la vieille garde au cœur de leur conception du journalisme. Une vision honorable mais restrictive et dangereuse si appliquée avec trop de raideur. Celle d’une vérité supérieure dont le journaliste serait détenteur et qu’il aurait pour rôle de transmettre aux foules imbéciles. Théologie du journalisme qui rappelle furieusement les propagandes soviétiques, maoïstes et autres totalitarismes…

-Fonction dont l’exclusivité se trouve également remise en cause par l’irruption du web 2.0, la conversation profane qui vient concurrencer la parole « sacrée » du journaliste. Et c’est là encore un sujet d’inquiétude : comment éprouver de la satisfaction à voir ses articles souillés de commentaires ineptes, creux et sans « intérêt » ? Avec en arrière-plan chez certains journalistes, un vague mépris vis-à-vis du populaire à qui l’on devrait exiger un permis de s’exprimer pour en écarter les plus idiots. Vision élitiste dont ils ne se rendent pas compte qu’elle bafoue les principes démocratiques dont ils se revendiquent pourtant constamment.

– Une autre peur s’empare des journalistes à l’ancienne vis-à-vis des pratiques numériques, c’est celle de la polyvalence à tout crin, l’image du journaliste « couteau-suisse » à qui l’on demande de tout faire, simultanément, en un minimum de temps. Le plus dur à vivre alors pour eux n’est pas tant le stress et le manque de sérénité dans le travail, qu’ils connaissent déjà pour la plupart avec les bouclages, que le résultat décevant, voire déprimant de cet activisme.

Et sur ce point, les journalistes n’ont pas toujours tort. Une frénésie de multimédia s’est emparée des journaux, qui a conduit certains à exiger de leurs journalistes la production de vidéos, de photos en plus et en même temps que leurs papiers. C’est alors l’organisation, le flux de la copie qui est à revoir. Difficile de faire tout bien : les photos, la vidéo et l’interview papier, surtout sur un évènement chaud et/ou dramatique.

Frustration aussi en aval, quand, après avoir miraculeusement réussi à produire son article, envoyé ses photos pour le diaporama et monté laborieusement la vidéo, ces deux derniers ne sont pas publiés, faute d’une équipe web suffisamment étoffée. Les goulets d’étranglement du circuit de production sont des freins massifs à la motivation des troupes. Pourquoi s’échiner pour rien ? Cela ne sera pas publié…

– Perte de qualité dans la disparition des fonctions de relecture : la fin annoncée des SR (secrétaires de rédaction) en particulier. Sur Internet, cette tâche pas totalement nécessaire devient synonyme de coût inutile. Il est vrai que certains rédacteurs se reposaient un peu trop sur les relecteurs-structurateurs-correcteurs de papiers. L’absence de ce matelas de sécurité devrait donc les responsabiliser, ce n’est pas trop tôt !

D’un autre côté, il est très difficile de garder du recul sur sa prose. Il est utile de se faire relire et corriger par un regard extérieur, car c’est dans l’inter-subjectivité qu’on évite les erreurs, les malentendus et les bévues déontologiques. Il faudra donc envisager des modes de travail et de relecture collectifs qui transforment tous les rédacteurs en potentiels SR. Avec, au passage sans doute une perte de qualité, car tout le monde n’a pas l’esprit tatillon du bon SR, mais les temps sont durs et la presse peut-elle vraiment se permettre ce luxe ?

UNE PERTE DE QUALITE DE VIE

Avec les nouvelles technologies l’angoisse d’une disponibilité professionnelle permanente sourd des différents publics journalistes que j’ai pu former.

S’informer tout le temps, être à l’affût des dernières news signifie ne jamais vraiment décrocher et cela rend difficile la coupure psychologique nécessaire entre vie personnelle et familiale et le bureau.

Effectivement, cette disponibilité mentale, cette porosité à l’actualité doit être constante, même si elle ne signifie pas une astreinte réelle. Le dimanche soir avant de retourner au travail il faut en effet avoir été jeter un œil à ce qui s’est passé durant les dernières 48 heures, afin d’en imaginer les conséquences éventuelles sur son propre travail : nouveaux sujets et angles, nouvelle hiérarchie de l’information… Et cela, même quand on travaille sur un rythme hebdomadaire ou mensuel… Je repense à l’étonnement de cette jeune journaliste s’exprimant aux assises de Strasbourg : « Twitter, obligatoire même pour les journalistes magazine ? »… Oui, même.

Cela signifie-t-il une perte de qualité de vie ? Oui, pour ceux qui considèrent leur job comme un pensum, une fatalité nécessaire pour subsister. Oui aussi pour ceux se laisseront absorber par leur boulot et ne sauront pas s’arrêter pour vivre leur vie personnelle en effet.

Car il faut fixer des limites à l’hyper-connectivité et ne pas se laisser complètement déborder. Twitter, les blogs, le web 2.0 peuvent être envahissants. On tombe vite dans le feedback grisant avec le lecteur, dans la quête des followers, dans la dépendance à sa communauté. Il appartient à chacun de dominer ces technos pour en tirer le meilleur sans en devenir esclaves. Tout comme on a réussi à dominer les autres médias : la télévision hypnotisante dont on arrivait pas à se décrocher étant jeunes, le téléphone avec les copines vissé l’oreille qui rendait fous nos parents et affolait les factures.

– Une perte de qualité de vie dans la remise en question de ses compétences. Réapprendre son métier quand on a des années, voire des décennies d’expérience ? Duraille. Surtout quand le formateur est une petit jeune qui semble à peine débarqué de son école (je fais très jeune, pourvu que ça dure) :-) .

journaliste "couteau suisse"

journaliste « couteau suisse »

Il est toujours difficile de changer ses habitudes, de désapprendre ce que l’on croyait acquis. La résistance au changement est naturelle chez l’homme et c’est toujours un effort de changer, de s’adapter. Mais cet effort est impératif pour nos métiers, et il faut désormais bien comprendre que tel des Sisyphe de la plume, les journalistes devront accepter de réaliser cet effort tout au long de leur carrière. Et de plus en plus souvent qui plus est, car l’accélération technologique modifie les usages de plus en plus vite. La mobilité, l’interaction, demain la 3D et la réalité augmentée vont modifier nos métiers, nos outils mais pas le fond de nos compétences : trouver l’information, la valider, la hiérarchiser, l’enrichir.

Une perte de qualité de vie chez les planqués ? Très probablement !

La presse ne peut plus se permettre de payer des gens à glander. Tôt ou tard les quelques passagers clandestins qui subsistent seront débusqués car les titres sont contraints à la chasse aux coûts (il le seraient d’ailleurs davantage et depuis longtemps sans la perfusion des aides publiques à la presse qui s’élève à quelque 800 millions annuels au global). Ou ces fonctionnaires de la presse disparaîtront avec les titres eux-mêmes.

– Ainsi des typistes, chargés dans certaines rédactions de recopier les textes envoyés par les correspondants et les journalistes, ces derniers ayant interdiction de saisir les caractères eux-mêmes.

– Ainsi des correcteurs qui s’ajoutent parfois aux secrétaires de rédaction et sont chargés uniquement de la validité orthographique et grammaticale du texte, sans se préoccuper de la structure. Absurde, car on sait qu’il vaut mieux parfois réécrire entièrement une phrase ou un paragraphe…

LES TECHNOS LIBERENT AUTANT QUELLES CONTRAIGNENT

Les nouveaux outils sont surtout des moyens de gagner en efficacité Et en qualité de vie, par le temps qu’elle permettent d’économiser.

– La numérisation des données a donné naissance à cette prodigieuse invention qui est au journalisme ce que l’imprimerie est au moine copiste : le moteur de recherche. Qu’on songe aux heures et aux jours gâchés autrefois à rechercher laborieusement les informations dans les archives papier de la bibliothèque ou des bandes magnétiques des journaux qu’on pouvait faire défiler en accéléré, jusqu’à dénicher enfin la perle qu’on cherchait. Encore fallait-il avoir une idée de la date sinon on se fadait des années d’archives sans garantie de succès. En accéléré l’attention est moins fiable bizarrement.

Les flux RSS regroupés dans un agrégateur aujourd’hui permettent d’augmenter considérablement et la couverture d’information et la spécialisation des recherches. Google Reader permet non seulement de faire une recherche par mots clés sur l’ensemble des titres que l’on enregistrés, mais aussi sur un dossier thématique ou sur un seul titre en particulier. Mieux encore, il va chercher les résultats dans les archives du site qui ne sont plus en ligne…

Les documents partagés en ligne via le « cloud computing » permettent de travailler en collaboration de manière très facile, à distance. Ils conservent l’historique des versions précédentes et sont accessibles de n’importe où. Plus besoin d’une clé USB qu’on égare, plus de souci de versions vétustes du document. Plus de problèmes d’incompatibilité de formats…

Les outils de communication à distance de type Skype permettent de faire des interviews rapidement, à moindre coût. C’est aussi un moyen d’organiser des conférences de presse rapidement entre personnes situées aux quatre coins de la planète.

Les blogs qui permettent aux jeunes talents d’émerger et qui accroissent la valeur des journalistes sur le marché de l’emploi. Mais aussi vecteur d’approfondissement des sujets, instrument de passion et de valorisation personnelle, lieu de contacts et de réseautage professionnel ou pas.

Bases de données

Bases de données

Les bases d’information n’ont jamais été aussi nombreuses (cf mon papier « trop de mémoire ou pas assez ? »). Plus besoin d’aller poireauter à la photocopieuse de la bibliothèque Sainte Geneviève ou de Beaubourg (clin d’œil aux Parisiens) pour récupérer le texte du journal officiel. Il ya désormais legifrance.fr.

– Vous n’avez pas eu le temps de faire votre revue de presse ? Qu’à cela ne tienne, un œil sur votre fil Twitter vous dira l’essentiel : vos abonnés cherchent pour vous et ils sont 350 fois plus nombreux.

– Vous cherchez un avis d’expert sur un point spécifique de votre article ? Twitter, votre carnet d’adresses en ligne vous fournit votre profil et votre réponse à vitesse grand V. Rien de bien différent par rapport à votre ancien calepin élimé, si ce n’est le temps qu’il vous a fallu pour le constituer. Des années pour la version papier, quelques mois sur Twitter.

Les nouvelles technologies représentent un gain de temps, d’énergie, de stress considérables. Temps et énergie que l’on peut désormais consacrer au fond : vérifier les informations, les confronter, les comparer, les classer… pour les rendre intelligibles et donner du sens aux lecteurs.

Les journalistes « old school » de la presse papier ont peur et ils ont des raisons de trembler, compte tenu de la crise et des évolutions structurelles du lectorat. Leurs réactions ne relèvent pas que du corporatisme, de la défense d’avantages acquis et d’une inertie molle face au changement.

La profession s’inquiète surtout des conséquences des évolutions techniques sur la qualité de son métier, avant même son souci de confort. De ce point de vue, bonne nouvelle : les technos sont de réels vecteurs d’efficacité et de qualité. A condition que l’organisation des entreprises de presse soit adaptée, qu’elle n’exige pas trop de ses rédacteurs, trop vite, dans la précipitation et sans tenir compte des contraintes préexistantes. Parfois, c‘est surtout la direction qu’il faudrait former…

Cyrille Frank aka Cyceron

Les répercussions prévisibles du déclin politique de Silvio Berlusconi sur son Empire

MEDIASET NIGHT 2010 LA PRESENTAZIONE DEI PALINSESTI DELLE RETI MEDIASET CON PIERSILVIO BERLUSCONIIl y a quelques jours, le fils de Berlusconi, Pier Silvio, a déclaré à l’occasion d’un congrès qui s’est tenu à l’Università Cattolica, à Milan, que c’est la « situation politique » et « la situation de crise générale, pas seulement en Italie », qui pèsent davantage sur la performance négative qu’enregistre en ce moment l’action Mediaset à la Bourse italienne, plutôt « que les résultats du Groupe sur les neuf premiers mois de l’année », en hausse relative.

En effet, dans la semaine qui vient de s’écouler, le titre a touché son plus bas depuis 4 mois, bien qu’il rebondisse légèrement depuis hier. Ce qui fait préciser à Pier Silvio Berlusconi : « Le yoyo quotidien du cours est difficilement déchiffrable ».

Il n’empêche ! Si l’on observe l’évolution sur les 5 dernières années, la baisse semble évidente et durable :

D’autant plus que les différentes affaires judiciaires qui s’accumulent sur le Groupe hypothèquent gravement son avenir :

  • Le procès sur les droits télévisés de Mediaset, dans le cadre duquel Silvio Berlusconi est accusé de fraude fiscale, réalisée en gonflant artificiellement le prix des droits de diffusion de films, qui auraient été acquis à travers plusieurs sociétés écrans lui appartenant pour les revendre ensuite au Groupe, lequel aurait ainsi pu constituer des caisses noires à l’étranger et payer moins d’impôts dans son pays. Sont également cités à comparaître le président de Mediaset, Fedele Confalonieri, et David Mills, déjà condamné dans un autre procès pour avoir été corrompu par Berlusconi himself. Rappelons en passant que David Mills fut l’artisan-créateur du Compartiment B de Fininvest, le secteur très confidentiel réunissant pas moins de 64 sociétés off-shore…
  • Dans l’affaire Mediatrade en revanche, qui concerne également les droits télévisés, Berlusconi se serait « approprié indûment » des fonds d’une de ses sociétés contrôlée avec le concours d’un associé, l’homme d’affaires américano-égyptien, Frank Agramo.

Commentaire à chaud de Marina Berlusconi (dont certaines rumeurs disent qu’elle pourrait se lancer en politique pour succéder à son père…) : « Si nous devions payer une telle somme, démesurée, Mediaset devrait mettre la clé sous la porte ! ». Le jour du jugement, le titre avait immédiatement décroché de 6,30% !

Berlusconi a ensuite remporté les premières manches, puisqu’il a obtenu le blocage du paiement de l’amende, jugée trop élevée : une expertise diligentée par la Cour d’Appel de Milan a d’ailleurs diminué la valeur du préjudice subi à environ 560 millions d’euros. Par conséquent, si le Tribunal de deuxième instance retient les résultats de l’expertise, il est probable que De Benedetti encaissera quoi qu’il en soit un pactole considérable en réparation…

Les avocats des parties doivent déposer leurs conclusions mardi 23 novembre, et le jugement devrait être rendu vers le mois d’avril 2011, le même mois où arrivera à échéance la caution bancaire de 806 millions d’euros déposée par Fininvest en garantie d’une « éventuelle » condamnation.

Côté presse nationale, ça ne va pas très fort non plus avec Il Giornale, le quotidien du frère de Berlusconi, prête-nom plutôt qu’éditeur pur et dur… Même si l’arrivée de Vittorio Feltri l’année dernière a boosté les ventes, vu qu’il tape sur tout ce qui bouge dans un sens opposé aux desiderata de son patron (il vient d’ailleurs d’être suspendu trois mois par l’ordre des journalistes, pour avoir violé la déontologie du métier…), les résultats financiers sont encore dans le rouge et la seule raison pour laquelle la famille Berlusconi le garde, c’est qu’il s’agit d’un formidable outil d’influence et de propagande…

Passons maintenant à la RAI, la télévision publique, dont Berlusconi réussit encore à contrôler les JT de la 1ère et de la 2ème chaînes. Le dernier exemple en date n’est pas vieux puisqu’il date d’hier, où le 20 heures de la 1ère chaîne n’a pas dit UN mot des motivations du Tribunal de Palerme (rendues publiques hier, justement) qui, en juin dernier, a condamné en appel le Sénateur Marcello Dell’Utri à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, alors que Silvio Berlusconi est cité pas moins de 440 fois dans le dispositif…

Jugement impitoyable : pendant près de 20 ans, Berlusconi a préféré payer la mafia sans jamais dénoncer les différents chantages aux forces de l’ordre, pour protéger aussi bien sa famille que ses télévisions, et Marcello Dell’Utri, son éminence noire, a constamment fait le lien entre Berlusconi et les chefs mafieux, « en contribuant de manière efficace et consciente à consolider et renforcer l’association mafieuse« . Ce n’est pas moi qui le dit, mais la Cour d’Appel ! J’aborderai bientôt aussi le chapitre des « présumés » financements mafieux à Berlusconi, dont Massimo Ciancimino raconte qu’ils ont été particulièrement fructueux, preuves à l’appui…

Quant à Vittorio Mangano, défini publiquement comme un héros par les compères Berlusconi-Dell’Utri alors qu’ils savaient pertinemment que c’était un mafieux, il était à demeure chez Berlusconi, à Villa San Martino, pour garantir sa « protection » à la famille Berlusconi, et accessoirement pour servir de tête de pont entre la mafia sicilienne et les mafieux installés dans le nord de l’Italie en vue de développer le trafic international de drogue, Paolo Borsellino dixit…

Voilà l’Italie d’aujourd’hui : un état délinquant et corrompu, un sénateur qui se permet le luxe de déclarer haut et fort qu’il n’en a rien à foutre de la politique, mais qu’il occupe les rangs du Sénat uniquement pour pas finir en prison, un président du Sénat pour le moins discutable (il fut également l’avocat de Giovanni Bontate, frère de Stefano, chef des chefs de la mafia avant d’être fait exécuter par Riina ; il s’est bien gardé d’ébruiter la chose pendant plus d’un quart de siècle, mais dès qu’un écrivain comme Antonio Tabucchi ose le questionner sur son passé il lui demande 1,3 millions d’euros en dommages et intérêts pour diffamation…), et un président du Conseil totalement imprésentable, autant pour la partie « émergée » que pour la partie « immergée »

Et tout ça, ce n’est qu’une partie infinitésimale de ce qui se passe ici ! Mais bon, tant que le JT n’en parle pas, c’est que tout va bien…

Divieto di votare BerlusconiP.S. Jusqu’à présent, voilà plus de 16 ans que Berlusconi a réussi à endormir les italiens grâce à sa puissance médiatique, en contrôlant l’information, c’est-à-dire en désinformant par une propagande essentiellement basée sur le mensonge, la calomnie (il faudrait que je vous raconte les innombrables « dossiers » qui circulent ici…) et la déconstruction du langage.

Pour autant la politique italienne ressemble aux immenses sarcophages métalliques enfouis dans des décharges disséminées du nord au sud de la péninsule : ils sont tellement pleins à craquer de déchets toxiques que leurs déversements miasmeux commencent à déborder de partout, et l’incommensurable cloaque italien ne pourra plus rester dissimulé longtemps encore.

Il me semble d’ailleurs que, de plus en plus, l’opinion publique internationale est en train de se rendre compte que l’Italie de Berlusconi est un danger pour l’Europe. Donc il ne reste plus qu’à en convaincre les italiens eux-mêmes, mais la tâche s’annonce ardue. Et pourtant, on ne peut pas lui reprocher de ne pas y mettre du sien !

Information et création de valeur : il faut changer de paradigme !

Les entretiens de l’information oct 2010

Face à la destruction de valeur de l’économie numérique, les médias cherchent des solutions pour refaire payer le lecteur. Mais sans comprendre à quel point il a changé, ni s’intéresser suffisamment à ses nouveaux besoins.

Journée de débats très riche à l’initiative de Jean-Marie Charon, sociologue des médias, sur le thème “bouleversement des modèles économiques et information”. Une série de tables rondes organisées dans le cadre des Entretiens de l’information. Impression générale: constat de crise commun, tâtonnements et expérimentations pour trouver la sortie. Et une remarque personnelle : faible approche de l’usager, ses goûts, son évolution… (PS : mais j’ai raté le premier atelier dédié aux usages, donc vision partielle, même si les autres n’ont pas souvent évoqué la question, ce qui est révélateur en soi)

UN CONSTAT COMMUN : C’EST PAS GAGNE

Les interventions, toutes d’excellente qualité se sont accordées sur l’importance de la crise que traversent les médias face à l’irruption des nouvelles technologies et d’internet en particulier. Nathalie Sonnac, directrice de l’Institut français de Presse, a rappelé que pour la première fois depuis l’invention de l’écriture, l’information se dématérialise et se sépare de son contenant. L’information devient pour la première fois, un bien économique autonome.

Parallèlement, les différentes briques constitutives du modèle économique de la presse et des médias se sont effondrées, comme l’ont expliqué brillamment Bernard Guillou et Jean-Louis Missika (sociologue des médias).

– D’abord ce sont les petites annonces qui ont fui les journaux pour investir le web où elles sont plus rapides et faciles d’accès (moteurs multi-critères), plus fraîches, plus exhaustives.

– Ensuite les ventes ont diminué, concurrencées par l’accès gratuit aux information sur Internet

– La diffusion s’érodant, les annonceurs ont moins investi et cercle vicieux, les journaux contraints à l’austérité, ont réduit la qualité éditoriale ce qui accentue la désaffection des lecteurs.

– Sont arrivés les gratuits qui ont chipé aux médias payants une part du gâteau publicitaire, accentuant la fuite des ressources déjà bien engagée. Récemment cependant, les gratuits ont cessé de fanfaronner. La crise économique ayant entraîné une diminution drastique des investissements publicitaires les a beaucoup plus atteints, étant donné leur dépendance à cette unique source de financement.

– Parallèlement sur Internet de nouveaux acteurs, FAI, télécoms, moteurs récupéraient le gros du trafic et de la valeur web au détriment des éditeurs grâce à leur régie publicitaire.

RETROUVER DE NOUVEAUX MODÈLES ÉCONOMIQUES

Lucianio Bosio, directeur du Figaro Média, défend une position défensive vis à vis d’Internet : “la stratégie de la limitation”. C’est à dire limiter l’offre de contenus gratuits sur Internet pour maintenir une exclusivité sur les médias traditionnels et justifier leur coût d’achat ou d’abonnement.

Il cite en exemple l’Allemagne, où la TV représente 25% de parts de marché des investissements publicitaires et 42% pour la presse. Une position de force de la presse, qui est le fruit selon lui de la stratégie de limitation des contenus proposés sur Internet, et d’une association des journaux contre la presse gratuite.

Luciano milite aussi en faveur d’une stratégie industrielle agressive des médias traditionnels sur Internet afin de récupérer les pans économiques laissés jusque là aux pure-players. A l’instar du groupe Springer qui a racheté aufeminin.com ou une partie de seloger.com et envisage d’élever le montant de ses revenus en provenance du web à 50% de son chiffre d’affaire à horizon 2013.

A l’instar également du Télégramme représenté par Hubert Coudurier qui s’est lancé très tôt dans une démarche de diversification-acquisition avec le rachat de sites de petites annonces comme regionsjob, 3e site à l’échelon national.

Une diversification qui peut prendre de nombreuses formes comme l’organisation d’évènements (« la route du Rhum » pour le Télégramme), à l’image de ce que pratique la presse professionnelle depuis longtemps (voir les salons et séminaires du Benchmark group). Et qui porte ses fruits pour le Télégramme qui y puise pas moins d’un tiers de ses ressources.

Rue89, représenté par son rédacteur en chef Pascal Riché a même évoqué les activités originales de son titre : formation, conseil, vente de produits dérivés, lancement d’un magazine “papier”

Commentaire personnel : Face aux difficultés de financement auxquels ils sont confrontés, les médias sont amenés à innover en matière de stratégie industrielle et à se montrer pragmatiques, pour sauver leur modèle d’information. Je n’aurais pas parié qu’un jour, parmi les journalistes les plus “purs” de Libération, on retrouverait ceux qui vendent aujourd’hui le logo de leur marque sur des tee-shirts et des mugs. Evolution tout à fait admirable loin des dogmatismes et rigidités qu’on trouve parfois chez le titre de gauche (notamment un anti-capitalisme et anti-pub primaires).

Parmi les solution évoquées également, le recours au mécénat avec des fondations indépendantes, des ONG. Principe sur lequel repose une bonne part de la santé financière du titre La Croix soutenue par une congrégation religieuse qui réinvestit ses bénéfices dans l’entreprise. Un système de « favorisé » comme le reconnaît sa directrice Dominique Quinio.

Sans oublier l’impôt ou la subvention publiques, modèle de base de la BBC mais dont on doute qu’ils pourraient vraiment s’appliquer à cette échelle en France pour des facteurs culturels. Voir les levées de boucliers à l’évocation d’une hausse du prix de la redevance…

Les entretiens de l'information2 oct 2010

Les entretiens de l’information2 oct 2010

DES INQUIÉTUDES VIS A VIS DE LA PRESSE GÉNÉRALISTE

Il y a eu un gros consensus des intervenants sur le diagnostic de l’éclatement des audiences, la fragmentation des publics. Un mouvement lié à l’irruption d’Internet, mais aussi à la multiplication des chaines du câble, satellite, TNT. Les dispositifs de contenus “délinéarisés”, catch-up tv, vod… poussent à une consommation de plus en plus spécialisée des contenus et à des stratégies “de niche” à destination de publics précis.

Un phénomène encouragé par des facteurs générationnels des “tribus” qui se rassemblent par affinités, au détriment d’une recherche de cohésion plus vaste de type citoyen.

La consommation à la carte permet donc à chacun de ne consommer qu’une partie du package global et de rejeter le reste, ce qui complique la survie des généralistes.

Et la crainte démocratique sous-tend ce diagnostic de la perte de lien social entre communautés de plus en plus éclatées. Comment retrouver une unité citoyenne quand il n’y a plus de conversation commune, Quand la diversité culturelle éloigne de plus en plus les publics ? Vrai enjeu démocratique qui rejoint le débat sur la désaffection du politique.

Commentaire personnel : Sur cette question, je ne serais pas si pessimiste. L’exemple de Canal+ montre que les généralistes qui font bien leur travail peuvent résister à toutes les armadas Satellites du monde. Rappelez-vous les centaines de chaines alignées par TPS contre Canal+ avant leur fusion. On ne donnait pas cher du petit auréolé. C’était sans compter l’importance de la programmation, du conseil éditorial et de la marque. Dans une société de la profusion, de la surabondance d’infos, on a plus que jamais besoin de programmateurs qui nous rendent le service de trier l’information pour nous. La logique individuelle du kit à monter soi-même ne fonctionne que pour les élites, pas pour la masse. Pas le temps, pas l’énergie, pas l’envie, pas la compétence…

Les services généralistes ne sont pas morts, mais ils devront renforcer leur marque (je rejoins totalement Dominique Quinio sur ce point) et s’associer avec les meilleurs. Un service kiosque cohérent des meilleurs spécialistes de chaque domaine rassemblés par une marque distributrice réalisant la cohésion de valeurs, notamment dans le rapport aux communautés.

DES QUESTIONS D’ORGANISATION

Polyvalence ou spécialisation ? Centralisation ou décentralisation des contenus ?

La question du journaliste “couteau suisse” a surtout attiré la crainte des journalistes, Olivier Da Lage du SNJ ou François Ollier (intervention dans le public), journaliste à France3 et membre du SNJ également. Le multimédia peut aussi conduire à tout faire mal, dans un schéma organisationnel brouillon générateur de frustrations et de détresses professionnelles.

A l’inverse la polyvalence peut être aussi une formidable ouverture vers de nouveaux horizons professionnels, de nouvelles pratiques moins « enfermantes ». Les mots clés des bonnes pratiques qui se dégagent implicitement semblent être “volontariat”, “équilibre” et “formation”. Pour que la polyvalence fonctionne, elle doit reposer sur une envie initiale des journalistes, être mesurée dans son intensité et organisation (on ne peut pas tout faire en même temps) et s’appuyer enfin sur un accompagnement de formation.

Commentaire personnel : Des problématiques que je retrouve dans toutes les rédactions que je forme à des degrés divers : le Télégramme, Sud-Ouest, Le Courrier Picard, L’Express, L’Equipe…

Quant au modèle d’organisation qui semble s’imposer dans les esprits tout en faisant peur, c’est celui de la “newsroom”. Une structure avec un pivot central qui recueille l’information brute avant de l’envoyer à différents services selon la thématique ou le support de diffusion, pour une exploitation et un retraitement adaptés. Un grand chamboulement organisationnel qui effraie et qui nécessite une étude au cas par cas pour vérifier que cela se justifie bien.

Commentaire personnel : on le sent en filigrane, une évolution Internet qui tend à affaiblir le rôle du secrétaire de rédaction au profit des rédacteurs qui deviennent leur propre correcteur et éditeur, au fil de l’eau. Et un besoin de rendement beaucoup plus important de la part des éditeurs de presse. Pas simplement en termes de « pissage de copie » mais de rendement d’audience. Les outils de mesure le permettant, ce sera peut-être discriminant demain pour évaluer la qualité entre deux journalistes. Faut-il s’en offusquer ? Pas sûr, à condition qu’un rédacteur en chef digne de ce nom et une direction éditoriale responsable respectent l’équilibre d’une ligne éditoriale (par définition pas toujours rentable, la culture payant moins que le people). J’ai vécu le contraire chez AOL, j’en perçois nettement les dérives possibles…

Les entretiens de l’information2 oct 2010

QUELLE « QUALITÉ » EDITORIALE ?

Tous semblent tomber d’accord, d’Antoine Guelaud (TF1) à José Bosca (La dépêche) et les autres : il faut soigner la qualité éditoriale. Vérifier l’information, la trier, la hiérarchiser afin de donner du sens au lecteur.

Et tous de militer pour une presse sérieuse, fiable, rigoureuse. On croit entendre Edwy Plenel et ses appels à une presse plus responsable.

Commentaire personnel : Je ne peux qu’abonder en ce sens naturellement. Toutefois, il me semble qu’il y a un grand absent de l’ensemble des discussions qui se sont déroulées depuis 11h du matin (je suis arrivé en retard, peut-être ai-je raté des choses à 9h15) : c’est l’utilisateur. Quel est vraiment son besoin ? Lui a-t-on demandé ? Ou mieux, l’a-t-on observé vraiment ?

C’est ce que je fais chez AOL depuis huit ans, statistiques à l’appui. Et je prétends que le lecteur idéalisé que les éditeurs de presse dessinent au travers de leurs stratégies et leurs lignes éditoriales, ne correspond plus à la réalité. L’information plus sérieuse, de meilleure qualité ne suffira pas à faire venir l’acheteur. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante.

Il faudra aussi lui fournir de nouveaux services exclusifs pratiques : qui l’aident vraiment dans sa vie de tous les jours. L’idée du “concierge” du Figaro va dans le bon sens selon moi.

Il faut peut-être aussi envisager une manière moins sérieuse de présenter l’information, une manière de la packager de manière plus ludique à la manière de Slate ou 20 minutes, pour tenir compte d’une évolution plus divertissante de la société (point de divergence majeur semble-t-il avec Pascal Riché). D’où l’émergence du journalisme LOL mais aussi d’angles décalés. Il ne s’agit pas de dévoyer l’information citoyenne. Il s’agit de faire preuve de pédagogie pour amener des publics réticents, par la bande, à s’y intéresser.

Au final, la question de la prospérité des médias m’intéresse peu. Ce qui m’importe, c’est la survie de la démocratie. Cela passe par une information citoyenne de qualité, mais aussi par le lien social et surtout : tous les motifs externes qui justifient qu’on achète un journal. Question pratique, besoin de se détendre, de s’évader etc.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le Télégramme, l’un de ceux qui parviennent le mieux à répondre à cette équation, est le seul journal à avoir vu sa diffusion progresser ces dernières années.

L’information citoyenne n’a jamais suffi à justifier le prix du journal et tous ses services phagocytés par d’autres doivent être remplacés par de nouveaux. Rue89 20 minutes et Médiapart sont en train d’en créer un : le renforcement du lien social via leurs communautés. Je préconise aussi de s’intéresser au divertissement “intelligent”.


Cyrille Frank aka Cyceron

Photo de une par zahrky
A lire également le point de vue de Capucine Cousin :  le journalisme de demain, entre news brutes, « chaudron participatif  » et info à haute valeur ajoutée ?

Les war logs de WikiLeaks sur l’Afghanistan: au boulot les journalistes!

Le site de révélation et de diffusion d’informations classifiées WikiLeaks vient de frapper un grand coup. Il vient de mettre en ligne (à télécharger pour l’instant) plusieurs milliers de pages de documents confidentiels et secrets concernant la guerre en Afghanistan et ses faces plus que cachées dans une « somme » baptisée « Afghan War Diary 2004-2010″ (c’est ici : clic, clic, clic). Comme le révèle Channel 4 dans le sujet vidéo ci-dessus qui comporte une interview exclusive du responsable éditorial de Wikileaks , Julian Assange, et sur son site (cli, clic, clic), on y trouve des révélations à la pelle avec des compte-rendus de rencontres, l’implication de différents services, la relation d’opérations sur le terrain, des rapports de missions… Et on y apprend par exemple comment, tout bonnement, fut projeté l’assassinat du président Karzai ou on y découvre des chiffres sur le nombre de victimes fait par cette guerre.

Ainsi une analyse des données par Channel 4 ouvre sur ce bilan :

Enemy killed: 15,506

Civilians killed: 4,232

Afghan Army (ANA) killed: 3,819

Nato forces killed: 1,138

Autant dire qu’après les images il y a quelques mois d’une bavure, il y a là une véritable bombe notamment pour la politique américaine dans la région. D’ailleurs, l’administration Obama a d’ores et déjà condamné la diffusion de ces documents qui met au grand jour pas mal de ses agissements comme ceux de celle qui l’a précédée, pendant l’ère Bush. On va désormais voir comment les rédactions du monde entier, et singulièrement en France :p, vont se pencher sur l’étude de ces documents et y tirer matière à mettre en évidence des faits désormais accessibles.

Une fois de plus WikiLeaks fait la preuve de sa capacité à révéler des documents que l’on veut cacher aux citoyens et de l’importance croissante que peut avoir via le net une information libre et indépendante. En creux, cela met à jour les manques de médias traditionnels qui ne semblent avoir ni le désir, ni (surtout ?) les moyens d’informer totalement sur ce type de sujets sensibles (comme sur d’autres). Cette publication ne fait que renforcer les arguments en faveur de garanties sur la liberté d’internet. De plus en plus, il semble pouvoir permettre la fin d’agissements gouvernementaux, au nom de ceux qui les choisissent, effectués dans le secret et loin de la volonté de ceux qu’ils représentent. Ce qui vient de faire dire via Twitter à Jeff Jarvis : « Wikileaks’ moral: There are NO secrets ».

Avec des milliers de pages, et pour ceux qui vont le pouvoir dans un système de production de plus en plus contraignant et axé vers des produits marquetés, c’est désormais aux journalistes de jouer pour que leur contenu soit diffusé, traduit, analysé, commenté, mis en perspective… auprès du plus grand nombre.

A lire sur le net :

Le dossier sur le site du New York Times

Le dossier sur le site du Guardian

Le dossier sur le site de Der Spiegel

Pour Berlusconi, bâillonner la presse, ça presse !

Ce billet est la troisième partie de la série « Pourquoi l’Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l’Europe ?», que Jean-Marie Le Ray a publié sur son blog, Adscriptor. Le premier étant consacré à la démocratie, le second à l’environnement, et ce dernier à la justice.

I. Pourquoi cette « réforme de la justice » ?
II. Bâillonner la presse, ça presse !

Aujourd’hui, vendredi 9 juillet 2010, la plupart des titres de presse n’ont pas été publiés au motif d’une grève nationale des journalistes italiens contre la Loi-bâillon : en silence aujourd’hui, pour pouvoir parler demain.

De quoi s’agit-il ? C’est difficile à expliquer en deux mots, d’autant plus que cette « loi » s’inscrit dans une stratégie globale dont le but ultime est d’assurer une immunité-impunité totale à Berlusconi et à ses ministres.

I. Pourquoi cette « réforme de la justice » ?

Une stratégie globale qui concerne la « grande, grande, grande réforme de la justice » voulue et annoncée par Silvio Berlusconi, à faire en deux temps :

  1. La Loi-bâillon
  2. La réforme constitutionnelle pour protéger définitivement de tous ses procès – passés, présents et à venir – Silvio Berlusconi (et accessoirement ses ministres)…

Disons que l’objectif final est la « réforme constitutionnelle », motivée par le fait que les lois que Berlusconi a voulu faire passer jusqu’à présent pour se protéger des procès ont toutes été déclarées inconstitutionnelles. Essentiellement parce qu’elles mettent à mal l’article 3 de la Constitution italienne :

Tous les citoyens ont une même dignité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d’opinions politiques, de conditions personnelles et sociales.

Il appartient à la République d’éliminer les obstacles d’ordre économique et social qui, en limitant de fait la liberté et l’égalité des citoyens, entravent le plein développement de la personne humaine et la participation effective de tous les travailleurs à l’organisation politique, économique et sociale du pays.

Ce qui est en quelque sorte un condensé de l’article 1 et de l’article 6 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 :

Article 1

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Article 6

La loi est l’expression de la volonté générale.
Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation.
Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et leurs talents.

D’où le constat sans faille de Berlusconi : ce ne sont pas mes lois sur mesure, censées me protéger contre les persécutions « justitialistes et communistes » qui sont inconstitutionnelles, c’est l’actuelle Constitution italienne qui est erronée, donc je change la constitution pour rendre constitutionnel ce qui est aujourd’hui inconstitutionnel. CQFD !

Ce qui donnerait à l’Italie une primauté absolue pour un pays « démocratique », à savoir qu’au final elle aurait, pour reprendre une analyse de Giovanni Sartori, une « Constitution inconstitutionnelle », mais passons…

Ceci étant, quand bien même la procédure est déjà enclenchée, si tout va pour le mieux (pour lui et pour les autres corrompus), Berlusconi peut difficilement espérer faire aboutir sa « réforme constitutionnelle » en moins d’un an, or entre-temps il risque d’avoir du pain sur la planche, d’où une stratégie « provisoire » en deux coups :

  1. Premièrement il s’est déjà fait approuver une loi dite de « l’empêchement légitime », pour lui et pour ses ministres, qui dit que vu leurs intenses occupations gouvernementales et ministérielles, ils sont justifiés à ne pas pouvoir se présenter devant les juges…
  2. Deuxièmement la loi-bâillon qu’il essaie de se faire voter par tous les moyens et contre tous les avis…

Sur la première loi, que Berlusconi a déjà utilisée trois fois dans la foulée depuis qu’il l’a faite voter, il y a quelques mois à peine, l’anecdote d’Aldo Brancher, ministre de rien pendant 17 jours uniquement pour se soustraire à la justice avant d’être contraint de démissionner, est exemplaire de la moralité du personnage. De Berlusconi, j’entends, puisque c’est lui qui l’a nommé avant de lui demander, 17 jours plus tard, de se sacrifier !

Mais c’est sur la seconde qu’il convient de s’arrêter un instant pour approfondir, car là encore, les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît.

II. Bâillonner la presse, ça presse !

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, bâillonner la presse n’est pas son premier objectif. Non ! Son premier objectif, c’est de boucher les yeux et les oreilles aux enquêteurs, magistrats et policiers.

On pourrait l’appeler la loi des trois singes, qui condamne d’une part magistrats et policiers à ne pas voir et ne pas entendre, et de l’autre journalistes et citoyens à ne pas parler.


Pour autant, l’aspect le plus urgent compte tenu des tempêtes qui se profilent à l’horizon, c’est d’empêcher les journalistes et les citoyens de parler (je pense bien sûr à tous ceux qui s’impliquent sur Internet), et par là même la grande masse de l’opinion publique de savoir…

Museler ceux qui sont en mesure de parler, c’est donc l’exigence à court terme. Par contre sur le moyen terme ce qu’il faut c’est empêcher les magistrats et les policiers d’enquêter. D’où un arsenal de mesures manifestement ridicules, qui se commentent d’elles-mêmes : limite des écoutes téléphoniques à 60 jours, renouvelables une seule fois pour quinze jours. Après stop, terminé.

Devant le tollé général, après des luttes à n’en plus finir, le législateur fou a accordé un renouvellement possible, de 3 jours en 3 jours (initialement de 2 jours en 2 jours), avec à chaque fois l’autorisation indispensable signée par un tribunal collégial de 3 juges !!!

C’est tellement impensable que même le secrétaire d’état américain à la justice a déclaré qu’une telle loi rendrait impraticable la collaboration Italie-U.S. pour les enquêtes sur la mafia, aux termes de la convention bilatérale en vigueur signée par … Giovanni Falcone.

Mais la loi ne s’arrête pas seulement aux écoutes, puisque ces mêmes mesures s’appliquent à la consultation des listes d’appels (communiquées aux juges par les opérateurs téléphoniques, et qui mentionnent tous les numéros des appels effectués et reçus) et aux reprises filmées incognito (quand vous mettez un endroit sous surveillance vidéo, par exemple).

Le ministre dit que ces mesures ne s’appliquent pas aux enquêtes sur la mafia, ce à quoi les juges rétorquent que la plupart des enquêtes sur la mafia naissent en enquêtant sur des non-mafieux…

Le 1er juillet j’étais à Place Navona pour une manifestation contre cette loi, et une dizaine de syndicats de policiers ont déclaré que 90% des policiers, je répète, 90% des policiers n’en voulaient pas. Même le très sérieux groupement d’élite pour la capture des mafieux en cavale (squadra catturandi) s’est déclaré contre !

L’Europe également s’est déclarée contre (elle serait d’ailleurs totalement incompatible avec le règlement communautaire), ainsi que d’autres organismes internationaux, dont l’OSCE.

Donc pourquoi Berlusconi la veut-il à tout prix cette loi, envers et contre tous ?

photo http://www.flickr.com/photos/bixentro/ sur flickr

Simplement parce que l’Italie est un délicieux pays où Silvio Berlusconi est en train de se faire rattraper, voire dépasser, par procès et scandales en tout genre.

Faut dire aussi qu’il est pas prudent, et ses amis non plus. Voilà des années qu’ils se font prendre à cause des écoutes téléphoniques, mais malgré ça ils continuent de bavarder comme si de rien n’était. Du reste, ils sont tellement sûrs de leur immunité-impunité qu’on se demande pourquoi ils devraient faire attention !

Car malgré les scandales à répétition secouant l’Italie depuis des décennies, tous les acteurs sont encore fidèles au poste, qui s’abreuvent sans modération aux deux mammelles empoisonnées de la « démocratie italienne » que sont les mafias et les loges maçonniques secrètes, dont la p2 est l’infame mère-mérétrice, avec Licio Gelli dans le rôle du proxénète…

Et l’affaire qui s’annonce, déjà désignée par les journaux sous le titre de « nouvelle p2« , promet d’arroser à profusion tout ce bel univers de ripoux. Y en aura pour tout le monde ! 44 000 conversations déjà retranscrites dans les dossiers des juges, même si aucune n’a encore filtrée. Mais ça commence…

Et hier on a eu les premières arrestations, dont Flavio Carboni, autre homme de tous les mystères en Italie, impliqué de près ou de loin dans la banqueroute du Banco Ambrosiano, dans la mort de Roberto Calvi, dans le rapt d’Aldo Moro, outre quelques accointances avec la mafia et, surtout, ami de Berlusconi de longue date : vous pensez, c’est lui qui lui a vendu la villa Certosa, en Sardaigne, désormais connue dans le monde entier pour son hospitalité (testimonial d’exception, Topolanek). Or le bougre a une moyenne de 250 coups de fil/jour (Carboni, pas Topolanek)…

Donc entre ça et l’autre sénateur PDL (parti de Berlusconi), déjà en prison, qui commence à parler à propos de l’affaire Fastweb / Telecom Sparkle, définie par les juges « une des fraudes plus colossales jamais vues dans l’histoire de l’Italie » (c’est tout dire…), vous imaginez bien que le père Berlusconi il commence à se faire du mauvais sang, comme disait ma tante.

Surtout qu’on pourrait aussi allonger la liste à démesure…

Voilà pourquoi il aimerait bien qu’on parle d’autre chose, le Silvio : du ciel bleu, de la mer, des belles femmes, de la pizza, de l’Italie magique, etc.

Et bien parlons-en : l’été sera chaud, mais l’automne s’annonce encore plus chaud…

Jean-Marie Le Ray

Photo : photo Berlusconi – One Nation Under Control : Bixentro sur Flickr.