Ils sont jeunes, entrés depuis peu dans le journalisme. Ils ont 30 ans et moins de 30 ans et la vie en rédaction ne leur convient pas ou n’a pas pu se concrétiser de manière stable. Y a-t-il pour eux des alternatives ? Pour le plus grand nombre, il s’agira du travail à la pige, subie pour beaucoup, choisies pour certains. Quelques-uns, rares disent avoir toujours envisagé de pratiquer le métier sous cette forme. Pour mémoire pour cette tranche d’âge la précarité est une donnée de base, puisque pour les détenteurs de cartes de presse elle représentait 61,2% en 2025, sans compter tous ceux qui n’y accèdent pas, parce que payés sur facture, employés en CDDU ou en tant qu’intermittents du spectacle, voire pigistes tirant moins de la moitié de leurs revenus dans le journalisme, etc… la fameuse « zone grise ». C’est dans cet exercice du métier en situation de précarité, avec ou sans carte de presse, qu’une petite frange de ceux-ci, mais semble-t-il plus nombreuse aujourd’hui va tenter l’expérience de se rapprocher de collectifs de journalistes – une quarantaine à ce jour –, voire d’en créer, uniquement constitués de jeunes journalistes (cf. encadré).
Le collectif comme ressource :
Cette génération est plutôt à l’aise avec la notion de « collectifs de journalistes », alors qu’elle se tient dans l’ensemble assez éloignée des syndicats de la profession, avec lesquels elle entretien un rapport plutôt consumériste (demandes d’informations, voire de conseils). En revanche elle se tourne facilement vers des collectifs d’entraide dans le travail, voire de représentation. Ceux-ci peuvent être largement l’émanation de jeunes journalistes comme le collectif W : « On est une cinquantaine de pigistes. On s’entraide… mon sentiment de solitude, je le soigne dans ce collectif », qui regroupe des jeunes femmes. Ce sont également des jeunes racisés qui vont être à l’initiative de l’AJAR, défendants ceux-ci, leur proposant des dispositifs de soutien et de formation dans leur travail, tout en intégrant en son sein de petits regroupements, travaillant ensemble dans la durée. Plus souvent encore il pourra s’agir de s’intégrer dans des mailing-list, groupes Facebook fournissant des informations sur des postes à pourvoir, des contacts, des renseignements sur le droit, etc. à l’image de la liste des « CDD de France Télévision » ou du « Forum de la pige », voire d’une adhésion à Profession pigiste.
Ils ont créé leur collectif :
Collectif Bilim, Enketo, Gratte-papiers (Lyon), Grand format (Caen), Interlignes (Bordeaux), Les rapporteuses (Bretagne).
Créer son collectif :
Il ne faut faire que quelques pas de plus pour passer du groupe de jeunes pigistes échangeant sur une boucle WhatsApp et l’engagement dans la création d’un collectif de journalistes : régulariser les rendez-vous hebdomadaires, par exemple, dessiner un cadre commun de manières de travailler, de sujets traités, rédiger l’ébauche d’une charte, avancer sur un projet à plusieurs, se donner un nom… Autant d’étapes qui seront plus ou moins franchies dans la durée. La création d’un collectif par des jeunes sortant d’écoles de journalisme n’est nullement inusitée, puisque Youpress a vu le jour ainsi, en 2007. Aujourd’hui ce sont au moins sept collectifs qui ont été créés très récemment par des jeunes pigistes. Certains ont d’ailleurs délibérément sauté la case rédaction, à l’image d’Enketo dans l’enquête, notamment sur les polluants ou encore du Collectif Bilim sur les sujets sciences. Gratte-papiers à Lyon, de son côté regroupe même des journalistes en cours de formation et engagés parallèlement dans le développement d’enquêtes.
Rejoindre un collectif :
Pour autant la majorité des jeunes pigistes qui travaillent au sein d’un collectif ont rejoint un collectif existant, que celui-ci intervienne auprès de leur lieu d’activité, avec des opportunités de locaux, ou qu’il pratique un journalisme qui correspond à leurs valeurs, à leurs goûts ou à leurs attentes. Il ne faut cependant, pas forcément idéaliser excessivement la question des valeurs, sachant que bien souvent se rapprocher d’un collectif de journalistes, c’est trouver un lieu de soutien et d’entraide, mêlant fréquemment les dimensions professionnelles et personnelles. A mi-chemin à la motivation de quasi survie professionnelle et de l’adhésion à une charte qui existe désormais dans un certain nombre de collectif, intervient cette appétence partagée par tous de vivre un journalisme qui pratique le terrain, dans la durée, en recherchant des formats d’expression plus lents.
Entrer dans un collectif c’est à minima trouver une forme de structuration de l’activité avec un agenda dans lequel vont intervenir des réunions hebdomadaires souvent qualifiées de conférences de rédactions. S’y ajoute, lorsqu’il y a des locaux le fait de côtoyer au quotidien des collègues, voire en l’absence de ceux-ci le recours à des boucles WhatsApp, Discord, etc. dans lesquelles le rythme d’échanges est souvent quotidien. Plusieurs collectifs offriront à des échelles de temps beaucoup plus longue, annuelle ou biannuelles, comme Youpress, des moments d’échanges plus globaux à la fois professionnels et personnels, intégrant y compris des questions de santé mentale des uns et des autres. Le collectif c’est aussi la possibilité de penser et réaliser des projets à plusieurs – deux ou trois collègues complémentaires dans leurs compétences, dans la plupart des cas – voire des enquêtes beaucoup plus lourdes, jusqu’à des projets lourds pouvant s’étaler sur plusieurs mois, voire années, impliquant tout le collectif à la manière d’Argos ou encore de Youpress pour l’enquête « Femmes à abattre ».
Rompre avec la verticalité des hiérarchies :
C’est très souvent l’une des premières motivations dans le choix de la « pige choisie », d’abord, puis la recherche d’un collectif : fuir la verticalité du fonctionnement des rédactions et leur verticalité. Cette verticalité elle imposée par des hiérarchies, souvent mal formées et sous la pression d’une économie aux abois. Ils y ont été confrontés déjà, dès les stages au cours de leur formation. Cela a été encore plus explicite dans l’entreprise où ils ont effectué leur alternance, lorsqu’ils ont suivi ce type de cursus. Et puis cela aura été plus tard pour ceux qui décrochent des CDD. Soit l’expérience d’une absence d’autonomie dans le choix des sujets, les angles privilégiés, les conditions et moyens pour réaliser, une absence d’intérêts manifestés devant leurs suggestions et leurs motivations, etc. Ils font donc le choix, un peu du saut dans l’inconnu et de la prise de risque, consistant à privilégier l’indépendance avec son revers, la précarité. En se tournant vers les collectifs les jeunes journalistes espèrent ainsi que cette indépendance sera moins coûteuse en imprévisibilité, insécurité, niveau de revenus. Ils ont surtout l’opportunité de vivre une conception valorisée d’une gouvernance collégiale, « horizontale ». En effet les collectifs ont peu de structuration dans le domaine des prises de décisions et privilégient la recherche du consensus, les orientations discutées et prises en commun, avec leurs contraintes propres.
Optimisation et valorisation de leurs productions :
Trouver sa place dans un collectif de journalistes c’est entrer dans un dispositif d’optimisation et de valorisation de son travail. L’optimisation, c’est l’opportunité de faire relire ses pitchs ou son rendu final. C’est simultanément se voir conseiller des contacts dans les rédactions pour présenter un projet, voire simplement identifier des médias que le jeune pigiste ne connaissait pas encore, alors qu’ils sont susceptibles d’accueillir leur production. L’optimisation peut prendre la forme de suggestions, conseils, accompagnements pour produire une information dans des formats, notamment lent et long, hors médias, comme le livre, le documentaire, les podcasts, l’exposition, voire le spectacle, comme récemment Grand Format à Caen, avec « Gazette vivante », sur la thématique de l’EMI en milieu carcéral. La valorisation, quant à elle, prendra selon les collectifs des formes diverses qui vont aller de la mise en avant de leurs réalisations sur un compte Insta, le site du collectif, voire une newsletter, dont la périodicité peut être régulière, mensuelle en l’occurrence, pour Les Incorrigibles, jusqu’à des moments portes ouvertes, voire des expositions comme le font systématiquement des collectifs à l’image d’Argos ou Hors-formats.
Engouement :
Faut-il y voir la traduction d’une période d’une sorte d’emballement de la précarité pour les jeunes journalistes, lorsque les deux tiers des cartes de presse connaissent le paiement à la pige ou les successions plus ou moins chaotiques de CDD ; ou plutôt la manifestation d’une forme de reconnaissance du développement des collectifs de journalistes ? Toujours est-il que les candidatures pour les rejoindre saturent nombre de collectifs, à commencer par les plus connus. A tel point, que la question se pose de mieux appréhender ou maîtriser la question de l’accueil des candidats, dont la majorité sont très jeunes. Certains confiant à un de leurs membres, voire un pôle parme leurs membres cette mission de recueillir les demandes et de les analyser afin de permettre un choix qui se fera généralement dans un second temps, par une décision de l’ensemble des membres. Expression de la mise en lumière des collectifs, se multiplient, depuis peu, les rencontres avec des membres de collectifs ou encore des présentations de ceux-ci, au cours des cursus de formation. Le lien est alors explicitement fait par les formateurs, avec l’entrée dans la profession et la confrontation au vécu du travail à la pige.
Bénéficier de l’appui de collectifs :
Partant du constat de l’impréparation de nombre de jeunes journalistes à l’exercice concret de la pige plusieurs collectifs de journalistes se sont engagés ces toutes dernières années dans des démarches spécifiques les concernant. La plus importante par le nombre de journalistes concernés est une formule de mentorat à l’intention de jeunes pigistes. Elle a été initiée par une membre du collectif Extra Muros et un membre de Presse-papier. Il s’agissait de faire appel à des journalistes pigistes expérimentés qui bénévolement pourraient accompagner un pigiste débutant. La démarche a pris rapidement son essor, mobilisant en 2025/26 une quarantaine de bénévoles, qui accompagnent selon plusieurs modalités différentes pas moins de deux cents mentorés.
De son côté à une échelle plus modeste, Youpress développe une formule de cours à destination de jeunes pigistes, payant dans ce cas, mais à un tarif qui suppose là aussi un bénévolat de la part des membres du collectif. Dans une logique différente le collectif Albert, à Marseille, propose un « bureau solidaire », gratuit, au sein de ses locaux et au cœur de la vie du groupe, à l’intention d’un·e jeune journaliste. Ces quelques initiatives en développement outre le fait qu’elles créent un espace de travail et de collaboration entre jeunes pigistes et collectifs, dessinent une démarche qui paraît la plus adaptée pour intégrer ceux-ci, soit l’engagement d’une période de collaboration – partenariat entre jeune et quelques membres du collectif sur des travaux concrets, favorisant d’éventuelles intégration, avec une progressivité et à terme.
En guise de conclusion :
Les collectifs de journalistes ne sont sans doute pas la panacée pour les jeunes journalistes. Ils ne sont d’ailleurs que quelques dizaines à travailler en leur sein, pour près de 7000 cartes de presses, dont plus de 4000 en précarité. Ils représentent pourtant une réelle opportunité pour avancer dans l’insertion professionnelle de ces jeunes, y compris en leur ouvrant des formes de rémunération à la marge de médias, tout en développant une activité qui correspond davantage à leurs attentes, en travaillant dans la durée pour des formats diversifiés, y compris longs.
Du côté des collectifs la multiplication des candidatures a parfois généré des mouvements de reculs, avec des réactions formulées dans les termes de : « Nous ne sommes des écoles », « Nous n’avons pas le temps de former des pigistes inexpérimentés ». La situation paraît changer comme cela vient d’être vu avec des formules comme les mentorats ou le « Bureau solidaire » expérimenté par Albert. Les membres plus âgés des collectifs prennent aussi conscience que dans une période de mutation rapide où les sujets, les outils pour les traiter se transforment rapidement et continument, il y a un enjeu à intégrer au sein des regroupement de travail, des jeunes porteurs d’autres idées, en même temps que de compétences plus avancées pour travailler dans l’univers du numérique. Sans prétendre qu’il s’agirait de LA réponse à la question de la précarité avec les difficultés qu’elle génère, il paraît assez probable que collectifs et intégration des jeunes journalistes, dans cette dynamique, iront de pair dans les années qui viennent.
Jean-Marie CHARON, sociologue des médias,
auteur de « Jeunes journalistes – l’heure du doute » 2ème édition, Entremises éditions. 2026.
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