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Les collectifs de journalistes comme espace d’engagement professionnel

collectifs de journalistes

collectifs de journalistes

Un recensement qui se poursuit dans le cadre des Assises du journalisme identifie aujourd’hui une quarantaine de collectifs de journalistes. Dans ce repérage il est question d’identifier et suivre des collectifs de travail de journalistes rémunérés à la pige pour produire une information destinée aux médias. Quelques-uns ont plus d’une vingtaine d’années (Les Incorrigibles, Argos, etc.), mais il s’agit plus généralement d’un phénomène en développement, la majorité d’entre eux étant apparus dans les cinq dernières années. Dans leur forme et leur activité concrète les collectifs de journalistes sont divers, qu’il s’agisse de leur forme juridique, du nombre de leurs participants qui peuvent n’être que quatre ou cinq, mais aussi aller jusqu’à un peu plus d’une vingtaine, voire une trentaine pour l’un d’entre eux. Cependant à l’analyse, plusieurs traits se retrouvent pour l’ensemble d’entre eux, le plus saillant étant celui d’un engagement professionnel, au service d’une conception de ce qu’ils pensent devoir être le journalisme et la production de l’information. C’est sur les caractéristiques de cet engagement que s’intéresse cet article.

Refus du désenchantement

Les trajectoires professionnelles peuvent varier sensiblement entre des journalistes forts d’une, voire plusieurs, décennies de travail en rédactions et de tout jeunes entrants dans la profession, mais ils se retrouvent sur un premier point qui est celui de la volonté de refuser le travail en rédaction, tels qu’ils l’ont vécus ou tels qu’ils se représentent à partir de stages, voire de périodes d’alternances au cours de leur formation. Au départ, au moins à titre individuel, rejoindre un collectif, ou s’engager dans la création de l’un de ceux-ci, c’est exprimer un attachement à une représentation du métier, de son contenu, de son rôle dans la société. S’engager pour rompre avec une forme désenchantement, vis-à-vis du vécu concret du métier, alors qu’il avait été l’objet de cette « passion » au nom de laquelle ils avaient consenti autant d’effort pour s’y former et y accéder[1].

Pour un journalisme du lent, du long, de l’approfondi

Il y a bien des façons de pratiquer le métier en collectif de journalistes, mais s’il y a un horizon et un investissement commun, c’est bien celui d’un rapport au temps : le lent. Au moment du flux et de la dictature de l’instantanéité qui s’impose dans les rédactions, les journalistes en collectifs entendent privilégier le temps long. Dans cette représentation le fait de prendre le temps de traiter et enrichir un sujet permet d’accéder à une forme d’approfondissement des sujets traités, qu’il s’agisse de l’amont du terrain en le documentant, ainsi que de l’aval de celui-ci en l’enrichissant, le mettant en perspective, en trouvant suffisamment de recul. Le temps long est à cet égard une forme de passage obligé, pour accéder et donner accès au public à une réalité, un monde complexe. A cet égard l’enquête, l’investigation le cœur, voire l’identité de collectifs comme Enketo, We Report, Les Ronces ou Splann !

Dans la plupart des collectifs l’approfondissement des sujets, quelle que soit leur nature, nécessite de sortir de la démarche solitaire du journaliste pigiste, afin d’engager des enquêtes à plusieurs, souvent posées comme horizon dans leur forme de démarche impliquant l’ensemble du collectif comme ce fut le cas pour Youpress avec « Femmes à abattre » et plus communément dans l’approche d’Argos dans le domaine de la mer et de l’environnement (« Réfugiés climatiques », « L’île avalée par la mer », etc.). Dans les faits et au jour le jour l’enquête collective passe plutôt par des démarches à deux, voire trois journalistes, aux démarches ou spécialités, complémentaires. Une forme intermédiaire peut être pratiquée dans des collectifs comme Enketo ou We Report, où le travail se fait à deux ou trois, mais sur une thématique qui va rassembler la plus grande partie du collectif comme les polluants éternels pour Enketo.

Valoriser des domaines et des sujets

L’inventaire des sujets traités ou privilégiés par les différents collectifs de journalistes fait de ressortir des dominantes qui sont loin d’être occasionnelles ou fortuites, mais bien une volonté assumée de privilégier des questions qui n’occupent souvent pas assez de place dans le traitement de l’information. En premier lieu interviennent les questions liées au genre, aux discriminations vécues par les femmes, les questions liées à la diversité culturelle, ethnique, les questions liées au climat, à l’environnement, aux mouvements sociaux, les sujets ayant traits aux pollutions sous toutes leurs formes dans l’industrie, l’agriculture, les sujets liés à la ruralité ou encore à la santé, etc. comme l’illustre bien un collectif comme Sources.

Autant de thématiques qui peuvent se croiser avec des manières de les aborder comme le journalisme de solution, le journalisme d’impact ou encore des environnements particuliers comme la ruralité pour Champ libre Occitanie, par exemple. Si quelques-uns insistent sur l’ancrage local, comme Splann !, Les Ronces, Les pigistes de la baie, Les rapporteuses, Le collectif des journalistes économiques de Bretagne et du grand ouest, etc. en Bretagne, d’autres vont plutôt retrouver ces thématiques au travers de reportages ou d’enquêtes à l’international à l’image d’Hikaya, Youpress ou encore WeReport. Plusieurs collectifs font le choix de l’affirmation d’une spécialisation comme Solvo pour le Journalisme de solution, Argos pour l’environnement et la mer, Les Journalopes ou Les enflammées pour les thématiques liées au genre, etc.

Se donner les moyens de financer l’engagement

Ancrer son travail de journaliste dans des domaines moins traités par les médias d’actualité chaude, en privilégiant la durée pose évidemment immédiatement la question du financement de l’engagement. En premier chef intervient ici le partage des pistes et contacts avec des médias potentiellement preneurs de propositions de sujets plus difficiles ou exigeant, moins au cœur du traitement dominant à un moment donné. Là il s’agira d’indiquer le contact d’un rédacteur en chef ou responsable de service dans un média généraliste. Là il est souvent question de médias d’approfondissement (Arte, Mediapart, Mediacités, Le poulpe, Alternatives économiques…), voire de niches dans le domaine concerné par un sujet de reportage, d’enquête ou de dossier (cf. Vert, Reporterre, La Déferlante, Basta média, Streetpress, etc.).

Cependant les médias concernés ne se présenteront pas suffisamment régulièrement ou ne proposeront pas les financements suffisant pour permettre d’en vivre, d’où l’enjeu de trouver la bonne combinaison avec des médias aux commandes plus régulières, mieux rémunérés, mais sur des sujets moins intéressants aux y du journalises à la pige. Ce que l’une d’entre elle qualifie « d’abonnement à un média » plus alimentaire, qui par sa régularité compense de fait les déficits qui bien souvent caractérisent les travaux journalistiques au cœur de leur engagement. Et là le collectif intervient bien souvent pour indiquer des pistes, faire tourner des contacts, au profit des plus jeunes ou des plus récents dans cette pratique du journalisme.

Nombre de collectifs les plus familiarisés avec les sujets les plus difficiles à placer et financer dans les médias se tournent en complément, voire parfois exclusivement pour un sujet donné, vers des financements via des bourses, comme celles de la SCAM, ou des fonds spécialisés. Les plus chevronnés n’hésitent pas à soumissionner régulièrement leurs sujets à des fonds européens, voire des fonds issus de la presse indépendantes, à l’image du Fonds pour la presse libre. Une forme de cercle vertueux pouvant alors se faire jours dans lequel une enquête ou un dossier financé par le FPL trouvera financement sa place dans un média abondant au dit fond. Sans que ce soit le modèle le plus répandu, un collectif comme Argos, peut ainsi faire état d’une pratique reposant sur des enquêtes annuelles, mobilisant l’ensemble des membres, dont le financement média se limitera, à une part minoritaire (de l’ordre de 20%), au côté de dotations par des administrations et ministères, des fondations ou encore de fonds, européens notamment, ainsi que de publications (livres, podcasts, documentaires), ou encore d’expositions. C’est ainsi que sa dernière enquête « Océan et le climat, le boomerang » a pu profiter d’un financement du Ministère de l’Intérieur et des Outre-Mer (MIOM).

L’EMI comme financement et engagement

Des différences substantielles sont observables d’un collectif à l’autre, cependant certains accordent une place substantielle pour le financement des sujets plus difficiles à faire commander par les rédactions ou à un niveau suffisant, à des activités « hors médias », évoquées précédemment. La part la plus importante revient aujourd’hui dans ce registre à l’EMI, sous des formes variées, et le soutien, le plus souvent par les DRAC.

Au-delà de ce rôle dans le financement de l’engagement, le dit hors média, à commencer par l’EMI, constitue une modalité de l’engagement proprement dit, par les publics qu’il va permettre de toucher, par forcément gros utilisateurs de médias d’information. C’est par exemple les opportunités que va apporter le journalisme en résidence, dans des quartiers fragiles ou des publics en souffrance comme à l’hôpital ou en milieu carcéral[2]. Peuvent se constituer ici des exemples vertueux, dans lesquels le journaliste peut s’immerger dans un terrain, un public et en retour y trouver matière à de nouveaux sujets d’enquêtes et de reportages qui trouveront leur place dans des médias d’information, y compris grand public, comme un quotidien régional, une radio du service public, voire une chaine d’information en continu comme FranceInfo, à l’image d’une immersion à Metz, actuellement, pour une membre du collectif Focus.

Le hors-média, sous ses différentes formes, outre sa contribution au financement, constitue pour plusieurs collectifs l’opportunité de s’ouvrir à des professions complémentaires comme les graphistes, photographes, auteurs (collectif Toute ressemblance, Relief, Grand format). Il permet aussi d’élargir la palette des moyens de diffuser les thématiques des différents sujets d’engagement : « Les fils, les documentaires, les livres sont de puissants outils d’éveil des consciences »[3].

L’engagement auprès des jeunes journalistes

Conscients des difficultés toujours plus grandes pour les jeunes de vivre le journalisme à la pige plusieurs collectifs ont initié ces dernières années des initiatives en faveur de ceux-ci. Dans chacune de celle-ci se retrouve un engagement sous forme de bénévolat, voire de soutien financier (gratuité d’accès à un espace de travail).

Youpress propose, ainsi, des formations centrées sur cet exercice du métier à des conditions financières très accessibles, relevant d’une forme de bénévolat, de fait, pour les membres qui dispensent celles-ci. Le même bénévolat est à la base d’une démarche plus récente expérimentée par des journalistes des collectifs Extra-muros et Presse-papier, consistant en un « mentorat » destiné à ceux qui s’engagent dans la pige. Il s’agit d’une forme d’accompagnement dans la durée par un journaliste expérimenté. La demande étant très forte ces mentorats se sont développés rapidement, mobilisant en 2025 une cinquantaine de bénévoles (dont la majorité ne sont pas membres des collectifs désormais) au profit de 200 mentorés.

Dans la toute dernière période, répondant à la multiplication de jeunes se portant candidats à l’entrée dans des collectifs de journalistes, le collectif Albert, à Marseille » ouvre un « bureau solidaire » gratuit, pour un jeune pigiste, sur un an, inaugurant peut-être une forme inédite d’apprentissage de la pratique de la pige au sein d’un vivier de correspondants de la presse nationale et internationale dans la capitale fosséenne.

Les collectifs de journalistes se révèlent ainsi des espaces privilégiés pour le développement d’un journalisme d’engagement, mais un engagement où dominent les sujets sociétaux. Ils jouent ainsi un rôle politique par les enjeux qu’ils mettent en lumière, expliquent, valorisent. Un engagement qui prend tout son sens au regard des tendances lourdes qu’empruntent nombre de rédactions, des plus grands médias en faveur d’une information de flux, travaillant toujours plus dans l’instantané.

Jean-Marie CHARON

  1. Cf. Jean-Marie Charon : « Jeunes journalistes-l ’heure du doute », Entremises éditions.2023.
  2. A l’image du collectif Grand Format avec la réalisation de « Gazette vivante » à Caen, présenté en Mai 2026 à la Bibliothèque Alexis de Tocqueville de Caen.
  3. Marion Touboul (membre de Champ libre Occitanie) : « La clameur du monde – Petites confessions sur le reportage et l’art de recueillir la parole », chez Petite philosophie du voyage.

Les collectifs : Albert, Au-dessus de la rumeur, Bien-Lu.es, Cercle des synopsis disparus, Champ libre Occitanie, Collectif Argos, Collectif Bilim, Collectifs des journalistes économiques de Bretagne et du Grand-Ouest, Collectif Focus, Collectif des pigistes lyonnais, Collectif des pigistes Nord-Pas-de-Calais, Collectif Relief, Collectif toute ressemblance, Enketo, Extra-Muros, Gratte-Papier, Grand-format, Hikaya, Hors-cadre, Hors format, InterLignes, La Fourmilière, La Friche, Les Enflammées, Les Incorrigibles, Les journalopes, Les pigistes de la rade, Les Rapporteuses, Les Ronces, Le Terrier, LongShot, Presse-Papiers, Report’Cité, Solvo, Sources, Splann ! Topic, Tu piges, WeReport, Youpress.

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