Le journaliste web et l’allégorie de la caverne

Et si Internet avait remis au goût du jour l’allégorie de la caverne de Platon ? Et si les journalistes web étaient les nouveaux prisonniers d’une grotte numérique aux murs tapissés de contenus multimédia?

« L’allégorie de la caverne met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l’entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d’objets au loin derrière eux. Elle expose, en termes imagés, la capacité des hommes à accéder à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance », nous explique l’article Wikipédia.

Caricatural, le fait d’appliquer cette définition au journalisme web ? Peut-être, sans doute même tant la diversité des pratiques est grande sur la toile. Pourtant lorsque l’on regarde l’explosion du volume d’informations déversée sur le web et qu’on la compare aux moyens investis pour la collecter et la traiter, on peut nourrir de sérieux doutes sur sa fiabilité et donc sur sa qualité.

Dans le même temps, les ombres digitales sont plus que jamais vivantes et enivrantes au point de constituer à elles-seules un monde virtuel cohérent. Tout se passe donc comme si, petit à petit, une réalité était remplacée par une autre, plus riche, plus rapide, plus claire et plus adaptée à l’époque mais charriant son lot d’ivresses et d’illusions. Le fossé se creuse et le métier de journaliste change. Désormais, on commente le monde depuis la toile, à distance et à travers les images que l’on reçoit du terrain.

Mais le web peut-il se suffire à lui-même, abreuvé de temps à autre par la chair fraîche de quelques infos de première main ? Je n’en suis pas sûr. Pire, j’ai l’impression que le monde virtuel a largué les amarres et laisse s’éloigner dangereusement le rivage. Tour d’horizon des dangers qui guettent le journaliste 3.0. 2 dangers….

Librement inspiré de la publicité TV « Kayak »

Les chaînes: le journaliste spectateur

 Prisonniers du temps et de leurs écrans, et contraints par un manque de moyens,  une grande partie des journalistes en ligne ne ressentent plus le besoin d’éprouver de manière tangible ce qu’ils sont chargés de raconter et d’expliquer. Scruter les autres sites, filtrer les dépêches, tamiser les réseaux sociaux, la veille des réseaux est devenu le nouveau graal du professionnel de l’information. Planté au milieu de la rivière, il tamise l’info à la recherche de la pépite d’or qui fera monter une fièvre virale.

L’information tend à devenir un prétexte, un accident dans le flux de production de contenus formatés pour les réseaux sociaux et les canaux de distribution plurimédia. Le temps passé par un journaliste pour traiter une info brute ne cesse de chuter au profit du temps consacré à sa mise en forme et à sa diffusion.

Faute de moyens, chaque maillon de la chaîne est insidieusement poussé à faire circuler une information prête à être consommée et dont souvent personne n’a cherché à connaître la provenance ou la véracité.

Résultat, les dérapages se multiplient : Bruce Willis VS Apple, la fausse photo de Ben Laden, ou encore les rumeurs lors de la tuerie de Liège… Autant d’exemples qui montrent qu’une info non vérifiée peut faire le tour du monde et atterrir sur les sites et les journaux des médias les plus sérieux. Alors que les internautes sont à la recherche de repères et de certitudes, tout se passe comme si les rédactions web avaient une plus grande tolérance à l’égard de l’erreur parce que sur le web on peut corriger ou plutôt « actualiser ».

Accepterait-on de pareilles défaillances dans les pages d’un journal ? Est-ce moins grave de se tromper sur le web, plutôt que sur le papier ? La réponse est évidemment que non. Les dégâts, en termes de crédibilité, sont énormes et confortent l’internaute dans l’idée qu’il peut très bien se passer des journalistes. Lorsque le professionnel devient un internaute comme les autres et qu’il ne filtre plus l’info selon les règles de base du métier, et qu’il cède au suivisme imposé par l’urgence, l’alarme doit retentir.

La grotte: la réalité augmentée appliquée au journalisme

Pourtant, doit-on se sentir coupable de céder à l’ivresse des grandes actualités ? Quoi de plus fascinant en effet que de suivre en direct sur ses écrans les Printemps arabes, la catastrophe de Fukushima, l’arrestation de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire ou encore l’assaut sur l’appartement de Mohammed Merah.

Un œil sur France 24, un autre sur les réseaux sociaux et les dépêches d’agence, et le casque vissé sur la tête pour ne rien rater d’un direct radio, bref avoir l’impression d’être au cœur de l’action tout en étant devant son PC.  Avoir le don d’ubiquité, flirter avec l’urgence, jongler avec les contenus en provenance de l’autre bout de la planète… On aurait des frissons pour moins que ça.

Dans ce contexte d’urgence, le journalisme en ligne prend toute sa valeur. En filtrant et hiérarchisant la masse d’informations qui se déversent, minute par minutes, sur la toile, il participe à rendre intelligible une réalité complexe. Ce travail de reconstitution du puzzle de l’actualité aboutit à « augmenter » une réalité complexe grâce à une couche de sens. C’est le principe de la « réalité augmentée » appliquée au journalisme : superposer une image virtuelle sur le réel. Si l’on pousse la logique au maximum, ce filtre est voué à accompagner l’internaute-lecteur où qu’il soit, via ses multiples écrans, consacrant ainsi le règne de l’hypermédiatisation.

Les ombres : la vanité du journalisticus numericus

Maîtriser le monde virtuel, ses codes et ses arcanes est une précieuse qualité, mais prétendre connaître le monde à travers son image virtuelle est, selon moi, une erreur dont les journalistes doivent préserver leur ego. Le réel se chargera systématiquement de bousculer les convictions les plus profondes et de faire ravaler son orgueil et sa vanité du journalisticus numericus.

Si l’urgence peut justifier de s’abreuver uniquement à la source des réseaux, le contact avec le terrain sera toujours le meilleur gage de qualité et de fiabilité. Croire que le web se suffit à lui-même reviendrait, selon moi, à idolâtrer nos propres ombres projetées sur les murs de notre caverne numérique.

 

Nicolas Becquet
Journaliste et webmaster éditorial lecho.be
mediatype.be
@NicolasBecquet