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Les répercussions prévisibles du déclin politique de Silvio Berlusconi sur son Empire

MEDIASET NIGHT 2010 LA PRESENTAZIONE DEI PALINSESTI DELLE RETI MEDIASET CON PIERSILVIO BERLUSCONIIl y a quelques jours, le fils de Berlusconi, Pier Silvio, a déclaré à l’occasion d’un congrès qui s’est tenu à l’Università Cattolica, à Milan, que c’est la « situation politique » et « la situation de crise générale, pas seulement en Italie », qui pèsent davantage sur la performance négative qu’enregistre en ce moment l’action Mediaset à la Bourse italienne, plutôt « que les résultats du Groupe sur les neuf premiers mois de l’année », en hausse relative.

En effet, dans la semaine qui vient de s’écouler, le titre a touché son plus bas depuis 4 mois, bien qu’il rebondisse légèrement depuis hier. Ce qui fait préciser à Pier Silvio Berlusconi : « Le yoyo quotidien du cours est difficilement déchiffrable ».

Il n’empêche ! Si l’on observe l’évolution sur les 5 dernières années, la baisse semble évidente et durable :

D’autant plus que les différentes affaires judiciaires qui s’accumulent sur le Groupe hypothèquent gravement son avenir :

  • Le procès sur les droits télévisés de Mediaset, dans le cadre duquel Silvio Berlusconi est accusé de fraude fiscale, réalisée en gonflant artificiellement le prix des droits de diffusion de films, qui auraient été acquis à travers plusieurs sociétés écrans lui appartenant pour les revendre ensuite au Groupe, lequel aurait ainsi pu constituer des caisses noires à l’étranger et payer moins d’impôts dans son pays. Sont également cités à comparaître le président de Mediaset, Fedele Confalonieri, et David Mills, déjà condamné dans un autre procès pour avoir été corrompu par Berlusconi himself. Rappelons en passant que David Mills fut l’artisan-créateur du Compartiment B de Fininvest, le secteur très confidentiel réunissant pas moins de 64 sociétés off-shore…
  • Dans l’affaire Mediatrade en revanche, qui concerne également les droits télévisés, Berlusconi se serait « approprié indûment » des fonds d’une de ses sociétés contrôlée avec le concours d’un associé, l’homme d’affaires américano-égyptien, Frank Agramo.

Commentaire à chaud de Marina Berlusconi (dont certaines rumeurs disent qu’elle pourrait se lancer en politique pour succéder à son père…) : « Si nous devions payer une telle somme, démesurée, Mediaset devrait mettre la clé sous la porte ! ». Le jour du jugement, le titre avait immédiatement décroché de 6,30% !

Berlusconi a ensuite remporté les premières manches, puisqu’il a obtenu le blocage du paiement de l’amende, jugée trop élevée : une expertise diligentée par la Cour d’Appel de Milan a d’ailleurs diminué la valeur du préjudice subi à environ 560 millions d’euros. Par conséquent, si le Tribunal de deuxième instance retient les résultats de l’expertise, il est probable que De Benedetti encaissera quoi qu’il en soit un pactole considérable en réparation…

Les avocats des parties doivent déposer leurs conclusions mardi 23 novembre, et le jugement devrait être rendu vers le mois d’avril 2011, le même mois où arrivera à échéance la caution bancaire de 806 millions d’euros déposée par Fininvest en garantie d’une « éventuelle » condamnation.

Côté presse nationale, ça ne va pas très fort non plus avec Il Giornale, le quotidien du frère de Berlusconi, prête-nom plutôt qu’éditeur pur et dur… Même si l’arrivée de Vittorio Feltri l’année dernière a boosté les ventes, vu qu’il tape sur tout ce qui bouge dans un sens opposé aux desiderata de son patron (il vient d’ailleurs d’être suspendu trois mois par l’ordre des journalistes, pour avoir violé la déontologie du métier…), les résultats financiers sont encore dans le rouge et la seule raison pour laquelle la famille Berlusconi le garde, c’est qu’il s’agit d’un formidable outil d’influence et de propagande…

Passons maintenant à la RAI, la télévision publique, dont Berlusconi réussit encore à contrôler les JT de la 1ère et de la 2ème chaînes. Le dernier exemple en date n’est pas vieux puisqu’il date d’hier, où le 20 heures de la 1ère chaîne n’a pas dit UN mot des motivations du Tribunal de Palerme (rendues publiques hier, justement) qui, en juin dernier, a condamné en appel le Sénateur Marcello Dell’Utri à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, alors que Silvio Berlusconi est cité pas moins de 440 fois dans le dispositif…

Jugement impitoyable : pendant près de 20 ans, Berlusconi a préféré payer la mafia sans jamais dénoncer les différents chantages aux forces de l’ordre, pour protéger aussi bien sa famille que ses télévisions, et Marcello Dell’Utri, son éminence noire, a constamment fait le lien entre Berlusconi et les chefs mafieux, « en contribuant de manière efficace et consciente à consolider et renforcer l’association mafieuse« . Ce n’est pas moi qui le dit, mais la Cour d’Appel ! J’aborderai bientôt aussi le chapitre des « présumés » financements mafieux à Berlusconi, dont Massimo Ciancimino raconte qu’ils ont été particulièrement fructueux, preuves à l’appui…

Quant à Vittorio Mangano, défini publiquement comme un héros par les compères Berlusconi-Dell’Utri alors qu’ils savaient pertinemment que c’était un mafieux, il était à demeure chez Berlusconi, à Villa San Martino, pour garantir sa « protection » à la famille Berlusconi, et accessoirement pour servir de tête de pont entre la mafia sicilienne et les mafieux installés dans le nord de l’Italie en vue de développer le trafic international de drogue, Paolo Borsellino dixit…

Voilà l’Italie d’aujourd’hui : un état délinquant et corrompu, un sénateur qui se permet le luxe de déclarer haut et fort qu’il n’en a rien à foutre de la politique, mais qu’il occupe les rangs du Sénat uniquement pour pas finir en prison, un président du Sénat pour le moins discutable (il fut également l’avocat de Giovanni Bontate, frère de Stefano, chef des chefs de la mafia avant d’être fait exécuter par Riina ; il s’est bien gardé d’ébruiter la chose pendant plus d’un quart de siècle, mais dès qu’un écrivain comme Antonio Tabucchi ose le questionner sur son passé il lui demande 1,3 millions d’euros en dommages et intérêts pour diffamation…), et un président du Conseil totalement imprésentable, autant pour la partie « émergée » que pour la partie « immergée »

Et tout ça, ce n’est qu’une partie infinitésimale de ce qui se passe ici ! Mais bon, tant que le JT n’en parle pas, c’est que tout va bien…

Divieto di votare BerlusconiP.S. Jusqu’à présent, voilà plus de 16 ans que Berlusconi a réussi à endormir les italiens grâce à sa puissance médiatique, en contrôlant l’information, c’est-à-dire en désinformant par une propagande essentiellement basée sur le mensonge, la calomnie (il faudrait que je vous raconte les innombrables « dossiers » qui circulent ici…) et la déconstruction du langage.

Pour autant la politique italienne ressemble aux immenses sarcophages métalliques enfouis dans des décharges disséminées du nord au sud de la péninsule : ils sont tellement pleins à craquer de déchets toxiques que leurs déversements miasmeux commencent à déborder de partout, et l’incommensurable cloaque italien ne pourra plus rester dissimulé longtemps encore.

Il me semble d’ailleurs que, de plus en plus, l’opinion publique internationale est en train de se rendre compte que l’Italie de Berlusconi est un danger pour l’Europe. Donc il ne reste plus qu’à en convaincre les italiens eux-mêmes, mais la tâche s’annonce ardue. Et pourtant, on ne peut pas lui reprocher de ne pas y mettre du sien !

Pour Berlusconi, bâillonner la presse, ça presse !

Ce billet est la troisième partie de la série « Pourquoi l’Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l’Europe ?», que Jean-Marie Le Ray a publié sur son blog, Adscriptor. Le premier étant consacré à la démocratie, le second à l’environnement, et ce dernier à la justice.

I. Pourquoi cette « réforme de la justice » ?
II. Bâillonner la presse, ça presse !

Aujourd’hui, vendredi 9 juillet 2010, la plupart des titres de presse n’ont pas été publiés au motif d’une grève nationale des journalistes italiens contre la Loi-bâillon : en silence aujourd’hui, pour pouvoir parler demain.

De quoi s’agit-il ? C’est difficile à expliquer en deux mots, d’autant plus que cette « loi » s’inscrit dans une stratégie globale dont le but ultime est d’assurer une immunité-impunité totale à Berlusconi et à ses ministres.

I. Pourquoi cette « réforme de la justice » ?

Une stratégie globale qui concerne la « grande, grande, grande réforme de la justice » voulue et annoncée par Silvio Berlusconi, à faire en deux temps :

  1. La Loi-bâillon
  2. La réforme constitutionnelle pour protéger définitivement de tous ses procès – passés, présents et à venir – Silvio Berlusconi (et accessoirement ses ministres)…

Disons que l’objectif final est la « réforme constitutionnelle », motivée par le fait que les lois que Berlusconi a voulu faire passer jusqu’à présent pour se protéger des procès ont toutes été déclarées inconstitutionnelles. Essentiellement parce qu’elles mettent à mal l’article 3 de la Constitution italienne :

Tous les citoyens ont une même dignité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d’opinions politiques, de conditions personnelles et sociales.

Il appartient à la République d’éliminer les obstacles d’ordre économique et social qui, en limitant de fait la liberté et l’égalité des citoyens, entravent le plein développement de la personne humaine et la participation effective de tous les travailleurs à l’organisation politique, économique et sociale du pays.

Ce qui est en quelque sorte un condensé de l’article 1 et de l’article 6 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 :

Article 1

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Article 6

La loi est l’expression de la volonté générale.
Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation.
Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et leurs talents.

D’où le constat sans faille de Berlusconi : ce ne sont pas mes lois sur mesure, censées me protéger contre les persécutions « justitialistes et communistes » qui sont inconstitutionnelles, c’est l’actuelle Constitution italienne qui est erronée, donc je change la constitution pour rendre constitutionnel ce qui est aujourd’hui inconstitutionnel. CQFD !

Ce qui donnerait à l’Italie une primauté absolue pour un pays « démocratique », à savoir qu’au final elle aurait, pour reprendre une analyse de Giovanni Sartori, une « Constitution inconstitutionnelle », mais passons…

Ceci étant, quand bien même la procédure est déjà enclenchée, si tout va pour le mieux (pour lui et pour les autres corrompus), Berlusconi peut difficilement espérer faire aboutir sa « réforme constitutionnelle » en moins d’un an, or entre-temps il risque d’avoir du pain sur la planche, d’où une stratégie « provisoire » en deux coups :

  1. Premièrement il s’est déjà fait approuver une loi dite de « l’empêchement légitime », pour lui et pour ses ministres, qui dit que vu leurs intenses occupations gouvernementales et ministérielles, ils sont justifiés à ne pas pouvoir se présenter devant les juges…
  2. Deuxièmement la loi-bâillon qu’il essaie de se faire voter par tous les moyens et contre tous les avis…

Sur la première loi, que Berlusconi a déjà utilisée trois fois dans la foulée depuis qu’il l’a faite voter, il y a quelques mois à peine, l’anecdote d’Aldo Brancher, ministre de rien pendant 17 jours uniquement pour se soustraire à la justice avant d’être contraint de démissionner, est exemplaire de la moralité du personnage. De Berlusconi, j’entends, puisque c’est lui qui l’a nommé avant de lui demander, 17 jours plus tard, de se sacrifier !

Mais c’est sur la seconde qu’il convient de s’arrêter un instant pour approfondir, car là encore, les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît.

II. Bâillonner la presse, ça presse !

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, bâillonner la presse n’est pas son premier objectif. Non ! Son premier objectif, c’est de boucher les yeux et les oreilles aux enquêteurs, magistrats et policiers.

On pourrait l’appeler la loi des trois singes, qui condamne d’une part magistrats et policiers à ne pas voir et ne pas entendre, et de l’autre journalistes et citoyens à ne pas parler.


Pour autant, l’aspect le plus urgent compte tenu des tempêtes qui se profilent à l’horizon, c’est d’empêcher les journalistes et les citoyens de parler (je pense bien sûr à tous ceux qui s’impliquent sur Internet), et par là même la grande masse de l’opinion publique de savoir…

Museler ceux qui sont en mesure de parler, c’est donc l’exigence à court terme. Par contre sur le moyen terme ce qu’il faut c’est empêcher les magistrats et les policiers d’enquêter. D’où un arsenal de mesures manifestement ridicules, qui se commentent d’elles-mêmes : limite des écoutes téléphoniques à 60 jours, renouvelables une seule fois pour quinze jours. Après stop, terminé.

Devant le tollé général, après des luttes à n’en plus finir, le législateur fou a accordé un renouvellement possible, de 3 jours en 3 jours (initialement de 2 jours en 2 jours), avec à chaque fois l’autorisation indispensable signée par un tribunal collégial de 3 juges !!!

C’est tellement impensable que même le secrétaire d’état américain à la justice a déclaré qu’une telle loi rendrait impraticable la collaboration Italie-U.S. pour les enquêtes sur la mafia, aux termes de la convention bilatérale en vigueur signée par … Giovanni Falcone.

Mais la loi ne s’arrête pas seulement aux écoutes, puisque ces mêmes mesures s’appliquent à la consultation des listes d’appels (communiquées aux juges par les opérateurs téléphoniques, et qui mentionnent tous les numéros des appels effectués et reçus) et aux reprises filmées incognito (quand vous mettez un endroit sous surveillance vidéo, par exemple).

Le ministre dit que ces mesures ne s’appliquent pas aux enquêtes sur la mafia, ce à quoi les juges rétorquent que la plupart des enquêtes sur la mafia naissent en enquêtant sur des non-mafieux…

Le 1er juillet j’étais à Place Navona pour une manifestation contre cette loi, et une dizaine de syndicats de policiers ont déclaré que 90% des policiers, je répète, 90% des policiers n’en voulaient pas. Même le très sérieux groupement d’élite pour la capture des mafieux en cavale (squadra catturandi) s’est déclaré contre !

L’Europe également s’est déclarée contre (elle serait d’ailleurs totalement incompatible avec le règlement communautaire), ainsi que d’autres organismes internationaux, dont l’OSCE.

Donc pourquoi Berlusconi la veut-il à tout prix cette loi, envers et contre tous ?

photo http://www.flickr.com/photos/bixentro/ sur flickr

Simplement parce que l’Italie est un délicieux pays où Silvio Berlusconi est en train de se faire rattraper, voire dépasser, par procès et scandales en tout genre.

Faut dire aussi qu’il est pas prudent, et ses amis non plus. Voilà des années qu’ils se font prendre à cause des écoutes téléphoniques, mais malgré ça ils continuent de bavarder comme si de rien n’était. Du reste, ils sont tellement sûrs de leur immunité-impunité qu’on se demande pourquoi ils devraient faire attention !

Car malgré les scandales à répétition secouant l’Italie depuis des décennies, tous les acteurs sont encore fidèles au poste, qui s’abreuvent sans modération aux deux mammelles empoisonnées de la « démocratie italienne » que sont les mafias et les loges maçonniques secrètes, dont la p2 est l’infame mère-mérétrice, avec Licio Gelli dans le rôle du proxénète…

Et l’affaire qui s’annonce, déjà désignée par les journaux sous le titre de « nouvelle p2« , promet d’arroser à profusion tout ce bel univers de ripoux. Y en aura pour tout le monde ! 44 000 conversations déjà retranscrites dans les dossiers des juges, même si aucune n’a encore filtrée. Mais ça commence…

Et hier on a eu les premières arrestations, dont Flavio Carboni, autre homme de tous les mystères en Italie, impliqué de près ou de loin dans la banqueroute du Banco Ambrosiano, dans la mort de Roberto Calvi, dans le rapt d’Aldo Moro, outre quelques accointances avec la mafia et, surtout, ami de Berlusconi de longue date : vous pensez, c’est lui qui lui a vendu la villa Certosa, en Sardaigne, désormais connue dans le monde entier pour son hospitalité (testimonial d’exception, Topolanek). Or le bougre a une moyenne de 250 coups de fil/jour (Carboni, pas Topolanek)…

Donc entre ça et l’autre sénateur PDL (parti de Berlusconi), déjà en prison, qui commence à parler à propos de l’affaire Fastweb / Telecom Sparkle, définie par les juges « une des fraudes plus colossales jamais vues dans l’histoire de l’Italie » (c’est tout dire…), vous imaginez bien que le père Berlusconi il commence à se faire du mauvais sang, comme disait ma tante.

Surtout qu’on pourrait aussi allonger la liste à démesure…

Voilà pourquoi il aimerait bien qu’on parle d’autre chose, le Silvio : du ciel bleu, de la mer, des belles femmes, de la pizza, de l’Italie magique, etc.

Et bien parlons-en : l’été sera chaud, mais l’automne s’annonce encore plus chaud…

Jean-Marie Le Ray

Photo : photo Berlusconi – One Nation Under Control : Bixentro sur Flickr.

Comment faire pour bien utiliser ses médias à des fins électorales? Le cas Berlusconi.

On se demande souvent, en France, « mais comment a fait Berlusconi » pour arriver au pouvoir.

Un Italien me disait il y a quelques années : « C’est parce que Berlusconi a amené en Italie la télévision de divertissement, il est entré dans les foyers ».

Rappelons que Berlusconi contrôle le groupe Fininvest, lui même contrôlant le groupe Mediaset, qui détient les chaînes de télévision Canale 5, Italia 1 et Retequattro.

(Pour comprendre bien des choses, lire Éric Jozsef, Main basse sur l’Italie : La résistible ascension de Silvio Berlusconi, Grasset, 2001)

Alors voici aussi une vidéo, qui montre plusieurs extraits d’émissions des chaînes de Berlusconi, au printemps 1994, juste avant les élections.

De la véritable propagande.

Via Alessandro Colaci @thealphakappa

Umberto Eco: « Berlusconi, l’ennemi de la liberté de la presse »

Ah, Berlusconi. On en entend parler, de Berlusconi. On voit pas mal de choses, sur Berlusconi. On lit des choses, mais en ce moment, on voit beaucoup de photos, et dans des grands journaux. Des photos de femmes, de prostituées, un sexe en érection, aussi. Et là l’homme d’affaires, l’homme de média, devenu PDG de l’Italie s’énerve, contre la presse. Contre la presse nationale, et contre la presse internationale.

L’Espresso, qui essaie de faire son boulot, a publié cette semaine un numéro dans lequel s’exprime Umberto Eco. Titre de la tribune : « l’ennemi de la liberté de la presse« .

Bravant tout droit d’auteur, je me suis permis, pour le partage, de vous proposer ma traduction de cet article.

Est-ce que le pessimisme de la vieillesse, de la lucidité que l’âge apporte avec lui, mais je me sens une certaine hésitation, mélangée avec du scepticisme, à prendre la parole à l’invitation de la rédaction pour la défense de la liberté de la presse. Je veux dire, quand on doit parler en défense de la liberté de la presse cela signifie que la société et, avec elle, une grande partie de la presse, est déjà malade. Dans les démocraties que nous qualifierons de «solides», il n’est pas nécessaire de défendre la liberté de la presse, parce qu’il ne vient à l’esprit de personne de la limiter. C’est la première raison de mon scepticisme, d’où un corollaire.

Le problème italien n’est pas Silvio Berlusconi.

L’histoire a été pleine de l’aventure d’hommes aventureux, non dénués de charisme, avec peu de sens de l’État, mais avec une très haute estime de leurs propres intérêts, qui veulent établir un pouvoir personnel, sans passer par les parlements, les magistrats et les constitutions, distribuant des faveurs à leurs courtisans et (parfois) à leurs courtisanes, en définissant leur plaisir avec l’intérêt de la communauté.

Le fait est que ces hommes n’ont pas toujours conquit le pouvoir auquel ils aspiraient, parce que la société ne leur avait pas permis. Lorsque la société leur a donné son consentement, pourquoi blâmer ces hommes et non pas avec la la société qui les a laissé faire?

Umberto Eco. mtkr/flickr
Umberto Eco. mtkr/flickr

Je me souviendrai toujours d’une histoire, que me racontait ma mère qui, à vingt ans, avait trouvé un bon poste de secrétaire dactylo chez un député libéral – et je dis libéral. Le lendemain de l’ascension de Mussolini au pouvoir, cet homme avait dit: «Mais au fond, avec la situation dans laquelle se trouve l’Italie, peut-être que cet homme trouvera un moyen de mettre un peu d’ordre ».

Voilà, le fascisme n’a pas été instauré par l’énergie de Mussolini, mais par l’indulgence et la décontraction de ce député libéral (représentant exemplaire d’un pays en crise).
Et donc il est inutile de blâmer Berlusconi, qui fait, pour ainsi dire, son travail. C’est la majorité des Italiens qui a accepté le conflit d’intérêts, a accepté les tours, et maintenant aurait accepté assez tranquillement – si le Président de la République n’avait pas soulevé un sourcil – la monarchie imposée (pour l’instant expérimentale ) à la presse.

Alors, pourquoi consacrer à ces mises en garde un numéro de «L’Espresso» si nous savons que celui ci tombera dans les mains de ceux qui sont déjà convaincus de ce que risque la démocratie, mais ne sera pas lu par ceux qui sont disposés à les accepter à condition qu’ils ne manquent pas leur émission de télé-réalité – et qui savent tellement peu sur les frasques politico-sexuelles, parceque l’information qui est en grande partie sous contrôle ne leur en parle même pas?

Alors oui, pourquoi le faire? La raison est très simple. En 1931, le fascisme a imposé aux professeurs d’université, qui étaient alors 1.200, un serment de loyauté au régime. Seuls 12 (1 pour cent) refusèrent et perdirent leur poste. Certains disent 14, mais cela confirme que le phénomène est passé inaperçu à l’époque laissant de vagues souvenirs. Peut-être les 1188 qui sont restés avaient raison, pour des raisons diverses et tout aussi respectables.

Cependant ces 12 qui ont dit non ont sauvé l’honneur de l’Université et en définitive l’honneur du pays. C’est pourquoi il nous faut parfois dire non, même si, de façon pessimiste, nous savons que ne cela ne servira à rien.

À moins qu’un jour, nous puissions dire que cela a été dit.

9 Juillet 2009. Umberto Eco. L’Espresso.