Catégorie : PQR

Les médias en 2011: un tournant pour la presse française

L’exercice est assez convenu en cette fin d’année.  Il consiste à revenir sur les éléments marquants de 2011. Pour la presse écrite française, il ne paraît pas exagéré de parler de l’amorce d’un véritable tournant dans sa longue histoire. Pour en prendre la mesure il suffit de revenir sur quelques uns de ses événements ou faits les plus significatifs.

L’année se termine sur quelques symboles forts : deux titres nationaux, France Soir et La Tribune dont les comptes sont très dégradés vont ou risquent d’abandonner le papier pour ne plus être proposés que sous forme numérique, alimentés par des rédactions réduite au strict minimum. En fait il s’agit là de la manifestation d’une tension générale sur les comptes des journaux, manquant de ressources publicitaires, voyant leur diffusion s’éroder, qui frappe d’abord les plus fragiles. France Soir et La Tribune des situations pourtant bien différentes, entre l’ancien quotidien populaire, totalement épuisé ayant perdu l’essentiel de son lectorat et le quotidien économique né des années quatre-vingt qui a su gagner un public, sans jamais trouver l’équilibre de ses comptes.

Comme toujours, l’attention se concentre sur la presse parisienne, alors que des situations encore plus préoccupantes se sont fait jour en région, là où la Comareg (Groupe Hersant Média) a purement et simplement cessé d’exister licenciant plus de mille personnes. Région où ce même Groupe Hersant Média surendetté a annoncé son mariage avec le groupe Rossel (La Voix du Nord, Le Soir de Bruxelles), avec là aussi la perspective d’une « rationalisation » qui se soldera par des centaines d’emploi supprimés.  Que penser en outre du sort de Paris Normandie, exclu de cet accord, au risque d’un dépôt de bilan à plus ou moins brève échéance ?

La tension sur les comptes des journaux se traduit aussi par l’annonce de restructurations de titres hier encore symbole de réussite : Les Echos, Le Parisien/Aujourd’hui en France. Dans les deux cas les comptes sont au rouge, alors même que la diffusion fléchit (-5,38% pour le second). « Plans sociaux » ou « Plans de départs volontaires » ont ici en commun qu’ils visent à resserrer les rédactions, en même temps qu’à opérer un mouvement qui voit des journalistes traditionnels de l’imprimer laisser leur place à de nouveaux venus formés et si possible créatifs dans l’univers du numérique.

Dans ce registre des évolutions nécessaires des rapports entre imprimé et numérique, 2011 aura été pour les quotidiens français l’année de l’engagement vers les « rédactions intégrées » où se côtoient, coopèrent, se fondent journalistes du print, du web, des supports mobiles. Le Figaro en fait l’annonce et engage les aménagements nécessaires, Le Monde ou 20 Minutes créent des services communs, etc. Faut-il rappeler que la presse anglo-saxonne avait amorcé ce mouvement dès les lendemains de l’éclatement de la bulle Internet. Ces journaux à l’exemple du Guardian ou du Financial Times montrent d’ailleurs que ce ne sont pas des rédactions aux fonctions indifférenciées qui se font jour, puisque des pôles continuent à servir plutôt un support ou l’autre selon ses spécificités. Faut-il imaginer que 2012 permettra de faire un pas de plus aux quotidiens français, celui du « web first », soit la priorité au numérique pour sortir d’abord les nouvelles sur ses différents supports, pour ensuite les sélectionner, les développer, les approfondir pour l’imprimé, comme en ont fait le choix en 2011, le Guardian, le Financial Time ou Le Temps.

Faut-il voir dans ces différents mouvements de réorganisation des rédactions de la presse quotidienne l’explication d’un autre signe d’évolution apparu en 2011, celui de l’inversion de la courbe d’évolution du nombre de journaliste qui tend à baisser (37 007 en janvier) ? Faut-il s’attendre alors à une évolution de fond aussi brutale que celle des Etats Unis qui en dix ans ont perdu pratiquement 30% des effectifs de journalistes ?  Faisant en quelque sorte écho à cette tendance, le 5 décembre à Lyon lors d’un colloque organisé par la Wan-Ifra, un leitmotiv se retrouvait dans les propos des responsables journaux et groupes aussi différents que le New York Times, le Financial Times, Le Temps, Roularta, 20 Minutes : « Il va falloir faire travailler beaucoup plus les rédactions et nos journalistes ». Gageons que la formule est insuffisante et que le tournant amorcé en 2011 amènera presse imprimée et presse numérique à repenser la notion même de rédaction, avec des journalistes travaillant en réseau et expérimentant de nouvelles formes de coopérations avec des experts/spécialistes de différents domaines, sans parler des internautes témoins d’événements ou sensibilisés à une question ou une cause.

Jean-Marie Charon
Sociologue des médias.
Président des Entretiens
de l’Information

Jean-Marie Charon est intervenu ce mercredi 27/12 dans l’émission d’Ali Rebeihi  »Comme on nous parle ».

Les invités : Jean-Marie Durand (Rédacteur en chef adjoint, rubriques idées, médias – Les Inrockuptibles), Guy Dutheil, (journaliste, service média – Le Monde), par téléphone Pierre Haski (co-fondateur du site Rue89), par téléphone Jean-Marie Charon (sociologue des médias)

Valentine : « Mon stage à La Voix du Nord »

J’ai croisé Valentine sur Twitter.
Je lui ai demandé de nous raconter son expérience en PQR.


Originaire de Lille et étudiante à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille, je me suis tournée en 2009 vers une expérience pratique en presse quotidienne régionale. Après deux semaines passées au service Culture du journal Nord éclair, en 2008, j’ai souhaité cette fois tenter ma chance dans une agence locale de La Voix du Nord. Direction Roubaix.

L’obtention du stage fût étonnamment rapide. En janvier 2009, dans le stress des candidatures de stage pour l’été, je commence à envoyer plusieurs demandes aux différentes agences du quotidien régional, via son formulaire de contact en ligne.

Nous sommes un samedi. Moins d’une heure après l’envoi de mes demandes, j’obtiens une réponse de la rédaction de l’agence de Roubaix. Mon profil intéresse, je dois envoyer CV et lettre de motivation. J’envoie tout cela au plus vite, et attends, à peine deux jours. Le lundi matin, je reçois de la part du rédacteur en chef de l’agence une réponse positive, pour un stage de deux mois au sein de l’agence, entre le 1er juin et le 31 juillet.

Roubaix semble être le terrain parfait pour commencer à me former aux pratiques du journalisme de proximité. Il s’agit selon moi d’une ville éclectique et dynamique, prise dans un renouvellement économique et culturel important. De nombreux sujets associatifs et sociaux sont à traiter, sans compter le développement d’événements liés, dans la ville, au thème de l’écologie. La population roubaisienne, diverse et hétéroclite, m’intéresse déjà. Le stage tombe à merveille.

La Voix du Nord, LilleOn ne le répète peut-être jamais assez, mais la presse quotidienne régionale pourrait bien être l’une des meilleures écoles pour démarrer dans le milieu du journalisme. L’expérience dont j’ai bénéficié à La Voix du Nord fut, à tout point de vue, vraiment formatrice. C’est en particulier sur le travail de terrain et de proximité que j’ai le sentiment d’avoir beaucoup appris. Et pour cause: la rédaction de l’agence comprenant à l’époque sept journalistes permanents, des sujets m’ont vite été donnés à faire.

Dès le deuxième jour du stage, premier reportage en solo: un sujet traitant d’éducation, il s’agissait, à la mairie de Roubaix, d’une cérémonie de remise de prix à des enseignants. Le lendemain, je suis un journaliste de la rédaction parti couvrir un sujet, cette fois, économique et social: à l’usine Trois Suisses de Croix, un mouvement de grève face aux menaces de licenciement. Le jour suivant, je couvre enfin un festival de danse au Centre chorégraphique national de Carolyn Carlson, organisé entre les différentes écoles du quartier, populaire. Sujet culturel et social.

Cette première semaine résume bien la suite du stage: pendant deux mois, chaque jour, sans exception, j’ai eu l’opportunité d’aller sur le terrain. A Roubaix comme dans les villes environnantes, j’ai pu traiter une variété de sujets. Locaux certes, mais facilement reliables à des thématiques plus globales: l’écologie, l’intégration, l’économie solidaire, l’accès à la culture…

La ville, son actualité économique, sociale comme culturelle est passionnante. Roubaix bouge beaucoup, en particulier au niveau associatif. L’un des aspects les plus intéressants de ce stage fut le fait de rencontrer, au quotidien, des habitants qui se bougent pour dynamiser leur quartier, pour améliorer le quotidien parfois précaire des autres. Ils sont nombreux dans cette ancienne ville industrielle, en pleine reconversion économique.

La rédaction m’a en parallèle laissé une véritable autonomie en termes d’écriture. J’ai eu le sentiment d’être autonome dès le début. Je partais en reportage, je revenais, j’écrivais. Au début comme à la fin, les journalistes de la rédaction me conseillaient, tout en me laissant une large part d’initiative. L’ambiance, très amicale et détendue, a aussi joué pour beaucoup pendant ce stage. Les conditions de travail ne pouvaient être meilleures!

Côté web, je n’ai pas eu à travailler pour le site lavoixdunord.fr lors de mon stage. Si le journal dispose d’une rédaction web propre (située à Lille, au siège du journal), les agences n’ont pas encore de journalistes web attitrés. En général, la rédaction de lavoixdunord.fr gère la publication des articles en ligne, sauf en cas d’informations urgentes. Dans ce cas, les journalistes faits-diversiers des agences locales doivent se plier aux règles du web: pour que l’information sorte au plus vite, ils publient en ligne.  À Roubaix, même principe: le journaliste en charge des faits divers écrit brèves et articles pour le site du journal, en cas d’événement à rapporter rapidement.

Pendant mon stage, certains journalistes de la rédaction n’ont pas manqué de se plaindre de ce passage progressif au multimédia. Cela constitue pour eux une dose de travail supplémentaire, dans le sens où ils doivent désormais être plus polyvalents. Mais comme certains l’expliquaient, ils ne sont pas “experts”: plusieurs d’entre eux n’ont pas été formés aux techniques du web et l’adaptation peut, parfois, s’avérer difficile.

Valentine-Pasquesoone est Étudiante à l’école de journalisme de SciencesPo.
Retrouvez là sur Twitter @valpasquesoone
Son blog sur l’actualité des Etats-Unis et de la culture américaine, vue depuis la France : http://www.leparisamericain.com

Presse écrite : en 2011, suite de la chronique d’une mort annoncée ?

La litanie des déconfitures s’est poursuivi ces dernières semaines dans la secteur de la presse écrite : CBNews a fermé boutique et n’est pas loin d’être rejoint par Bakchich Info, sauf sauvetage de dernière minute. Et pourtant, comme à contre-courant de ces mauvaises nouvelles, Virgin et très bientôt News Corp sortent leur titre exclusivement pour l’Ipad. Des mouvements récents qui donnent à l’antienne de la mort de la presse écrite payante des airs de fourre-tout. Quel crédit accorder à ces nouvelles initiatives dans une perspective de plus long terme ? Revue des troupes en ce début d’année.


Il est devenu terriblement banal de parler de l’agonie de la presse écrite. Elle serait au bord de l’effondrement, et ce n’est pas ce début d’année 2011, dernière période d’engagement exceptionnel de l’Etat suite aux états généraux de la presse en 2008, qui est fait pour rassurer. Cette année, selon Owni, le secteur devrait de nouveau toucher 464 millions d’euros de la part de l’Etat. Un vrai «système d’assistance respiratoire permanente» pour reprendre l’expression d’Aldo Cardoso, consultant éponyme d’un rapport remis au ministère de la culture et de la communication sur les aides publiques à la presse, qui doit s’arrêter en 2012. Pour le soulagement de certains, professionnels d’un côté qui estiment que la répartition des fonds dans la conjoncture actuelle est aberrante, et parlementaires de l’autre pour lesquels la pompe des subventions doit être arrêtée dans la mesure où elle ne permet pas aux secteurs de se réformer aussi profondément qu’il le devrait. Il y a quatre ans, le rapport de l’institut Montaigne sur le devenir incertain de la presse appelait déjà à « en finir avec l’aide de l’Etat en dernier recours ».

Une diffusion nationale divisée par deux depuis l’après seconde guerre mondiale

Bref, la PQN, et la PQR dans une moindre mesure, sont en mal d’un modèle économique non déficitaire, que l’Etat se doit de compenser dans un souci de maintient, aussi artificiel soit-il, d’un pilier de notre démocratie : la liberté d’expression. Mais par un phénomène récurrent, les années se suivent et se ressemblent. La presse écrite dans son état actuel va mourir, et pourtant elle continue à vivre. Certes, sous perfusion de subventions publiques qui représentent en moyenne 12% des recettes des titres de presse, mais elle vit tout de même. En se basant sur les chiffres de l’année 2010, si le secteur devait se passer des aides directes et indirectes dont il jouit – et ce de longue date – de la part de l’Etat, le manque à gagner atteindrait près d’un milliard d’euros. Placée dans cette perspective, la question d’un modèle économique devient alors pour le moins épineuse.

Dans son roman, Globalia, Jean-Christophe Rufin fait apparaître un jeune journaliste qui travaille pour l’Universal Herald, et le narrateur de noter : « c’était un vieux journal. Au moment de sa fondation, on disait qu’il avait même été imprimé sur papier ». Littérature fictionnelle ou avenir proche ?

Une revue des tendances de long terme est plutôt déprimante. Avant la seconde guerre mondiale, ce sont près de 6 millions de quotidiens nationaux qui étaient diffusés chaque jour sur le territoire national sous les bannières de 26 journaux différents. On n’en compte plus que 12 dès 1953 – un chiffre qui n’a pas connu d’inflexion majeure depuis. Côté diffusion, la descente est raide : 3,1millions de titres en 1975, et 2,2 millions en 1996 (sources Jean Noël Jeanneney, Une Histoire des médias). Une réduction récurrente de la diffusion de la PQN que les derniers chiffres disponibles sur l’OJD ne semblent pas contrecarrer. Même son de cloche pour la presse quotidienne régionale : diminution importante du nombre de titres et de la diffusion (qui passe de 9 millions d’exemplaires jour en 1945 à 6 millions en1996). Jean Noël Jeanneney précise d’ailleurs : « cette baisse intervient en un temps où la démographie est en hausse, le nombre de français passant de 40 à 60 millions pendant la période considérée : même une vente stable des journaux serait une diminution proportionnelle ».

Un marché publicitaire en convalescence

Premier constat de long terme : les journaux se vendent en nombre plus réduit sous quelques marques bien connues. Second constat, sans précisément savoir dans quelle mesure il est la conséquence du premier : les journaux papiers captent une part de plus en plus faible des revenus publicitaires. Ainsi, sur la base d’un indice 100 des recettes publicitaires atteint en 2000 et en 1990, le niveau était tombé à moins de 70 à la fin 2009. Côté PQR, la décroissance des revenues publicitaires est également au rendez-vous : pour un indice de base 100 en 2000, les recettes publicitaires atteignent 85 fin 2009 (source ministère de la culture). La crise est clairement passée par là, et le rebond n’est pour l’instant pas à la hauteur du gouffre atteint. Plus inquiétant encore, des raisons plus structurelles verraient les recettes publicitaires devoir nécessairement se réduire pour la majorité des titres de la PQN et de la PQR. Au-delà de la petitesse du gâteau français (0,67% du PIB consacré aux dépenses publicitaires contre 1,17% aux Etats-Unis ou 0,94% en Grande Bretagne), les annonceurs font un choix de plus enplus massifs pour internet – notamment pour des raisons de réactivité, de coût et de retour surinvestissement plus important.

En moyenne, 6 millions d’euros de recettes en moins depuis 1985

Un effet de ciseaux par la réduction des recettes liées aux ventes et à la publicité qui a pour conséquences de réduire drastiquement la taille du marché de la presse en France : selon les chiffres du ministère de la culture, presse nationale d’information quotidienne, hebdomadaire, mensuel et trimestriel confondues, le chiffre d’affaire n’a que peu progressé pour un nombre de titre qui s’estquant à lui démultiplié. Quelques comparaisons sur la base des chiffres fournis par le ministère de la culture mettent en avant des tendances de fonds propres au marché de la presse, et qui sont bel et bien à l’œuvre. Ainsi, les 54 titres de presse écrite nationale existant en 1985 cumulaient l’équivalent de 1,25milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit une moyenne de 23 millions par titre (13 millions venantdes ventes et un peu plus de 9 millions de la publicité). En 2008, date des derniers chiffres rassemblés, le chiffre d’affaires global est passé à 1,45 milliards d’euros pour plus de 80 titres – c’est-à-dire qu’en un peu plus de vingt ans la moyenne des revenues des titres s’est abaissée à 17 millionsd’euros (11 millions pour les ventes et 6 millions pour la publicité). La perte moyenne atteindraitdont 6 millions d’euros.

Autant de tendances qui expliquent dans les grandes lignes la grise mine du secteur depuis quelques années. A l’origine d’un tel désamour de la presse nationale payante, peut-être peut-on s’arrêter surdeux éléments, parmi une foultitude d’autres. D’abord, le jugement selon lequel l’information de qualité n’aurait pas à être payée – des raisons historiques, économiques, stratégiques et éditoriales s’y opposeraient. Circulez l’info sera gratuite ou ne sera pas. Et pourtant, comme l’avait bien montré le blog des apprentis journalistes de sciences po, une info de qualité a un coût de production élevé. Seconde raison, l’offre elle-même rate les attentes des lecteurs. Un sondage Ifop commandé par l’institut Montaigne dans son rapport de 2006 mettait en effet en avant l’image désuète ou inadaptée que se façonnent certains titres auprès d’un large public. Ainsi, Le Monde et Libération étaient considérés par les sondés comme gris, agressifs, fatigants, compliqués, réservés à une élite intellectuelle. A contrario, Le Figaro ou Le Parisien passaient pour des titres plus agréables à lire. Et, fait plus probant encore, la tranche 15-34 ans associaient largement presse écrite à une forme d’engagement politique. Pour la plupart de ces jeunes, la presse gratuite bien que considérée comme fast food ou kleenex répond nettement mieux à leurs attentes : « contenu non discriminant pouvant être lu par tous, lecture agréable et rapide, apolitisme revendiqué ». Voilà pour les tendances et les causes sur lesquelles les refontes de maquettes et desites internet donnent l’air d’un vernis un peu dérisoire. Triste paysage donc pour envisager de rebâtir des fondations plus saines ; entendons un modèle économique plus pérenne à même de désamorcer ce qui apparaît comme un inéluctable évidement des ressources financières du secteur.

La manne des tablettes ?

Ainsi, Richard Branson, patron entrepreneur jusqu’aux bouts des talons de chèques, a-t-il lancé engrandes pompes en novembre dernier le premier titre de presse publié exclusivement sur l’Ipad. Constituée d’une vingtaine de journalistes, ce mag mensuel est vendu à 2,99 euros parmois. Le Sir Branson, lui, y croit : « ce qui m’excite particulièrement dans ce projet est qu’Ipad varendre la publicité beaucoup plus attrayante et mille fois plus efficace que par le passé ». Un redémarrage des ressources publicitaires par la qualité du ciblage offerte par la mirifique tablette Apple ? Un scénario auquel le géant des médias Ruppert Murdoch semble croire également, puisque sa version de journal 100% Ipad est dans les starting block – à quelques retards à l’allumage près. The Daily est préparé en catimini depuis de longs mois en partenariat avec Apple et s’est vu octroyé un investissement de 30 millions dedollars (100 journalistes dédiés). Le titre devrait être vendu à 99 centimes par semaine. Et si les chiffres des ventes de tablettes et leur multiplication (Nook de Barnes & Noble, le Kindle de Amazon, bientôt une tablette Google) sont plutôt encourageants, la réalité de leur incidence sur l’acte d’achat en matière d’information est elle plus incertaine. En gros, un journal dans une forme identique sur papier et sur Ipad ne va pas forcément relancer de beaucoup sa diffusion – ou alors de manière résiduelle et sous le coup de la nouveauté . Rien de très durable en somme.

Les Kiosques numériques : un vecteur crédible pour relancer la diffusion ?

C’est fort de ce premier enseignement que l’on peut regarder avec quelques doutes les initiatives hexagonales de kiosques numériques. La PQR s’y est essayée dès septembre dernier, et la PQN en association avec quelques magazines devraient lui emboîter le pas sous peu. Et même le géant californien Google semble vouloir commercialiser un kiosque sur son système d’exploitation pour tablette Androïd – estimantque les 30% exigés par Apple pour diffuser les applications des éditeurs laissent une grande marge de manœuvre. Pas sûr néanmoins que la simple commercialisation du print sous un format pdf dans unkiosque numérique ou autre suffise à constituer un relai de croissance durable pour les éditeurs.

La rentabilité des supports passera par l’adaptation des contenus

Conclusion : la seule reproduction d’un contenu d’un média à un autre est insuffisante pour reconquérir un public envolé vers d’autres audiences. Ainsi l’éditeur du Project ne manque-t-il pas de rappeler que son nouveau bébé ne sera pas seulement diffusé intégralement sur un support nouveau, mais variera foncièrement dans son contenu. Reste à voir de quelle façon la chose évolue alors que le mensuel ne souffle que sa…deuxième bougie. En un mot, la refonte du modèle économique de la presse écrite quotidienne sera technologique – à n’en pas douter – mais également éditoriale.

C’est d’ailleurs ce que laissait entendre l’Innovative Media Consulting dans son rapport 2010. Il indiquait que la rentabilité des supports de presse au moins par undouble développement de fond de son contenu : d’une part dans sa capacité à cibler plus précisément le public qu’il vise, d’autre part en modernisant sa forme. Le pullulement de Webdocusur la toile ( et  par exemples) est d’ailleurs très réjouissant dans la mesure où il correspond à un enrichissement impressionnant du contenu.

Le gratuit est mort…vive le gratuit

Un constat qui semble devoir s’appliquer également aux services d’information en ligne. Car dans ce domaine tout particulièrement, la tendance est à fermeture des vannes de la gratuité ouvertes avec enthousiasme dans le passé. Quelle meilleure illustration d’ailleurs que la base d’info Mediapart exclusivement accessible sur abonnement, que ses fondateurs Edwy Plenel et Laurent Mauduit présentaient comme la marque des temps qui changent. Deux ans après dur dur de se faire une idée précise de leur audience, incontestablement démultipliée par l’affaire Woerth à l’été. Et ce ne sont pas les piètres résultats du mur payant établi sur le site du quotidien anglais Times qui sont pour rassurer sur la viabilité du payant en ligne.
Elargir « le service » de l’information

L’enrichissement du contenu semble donc incontournable. Et les efforts ne devront pas s’arrêter là, au contraire : l’intégration d’un titre auprès d’un public clairement défini et sur un support dont on utilise à fond les spécificités semblent des conditions sine qua non du renouvellement des recettes de la presse écrite quotidienne. Plus facile à dire qu’à faire. Clairement. Sur ce sujet je vous renvoie vers d’excellents papiers : l’un sur les pistes de monétisation digitale pour les médias et l’autre sur la réussite du Huffington Post. Deux pages hautement recommandables.

La piste du mécénat

Quels autres pistent pour développer les recettes de la presse restent-ils ? A part le mécénat, je colle. C’est bien d’ailleurs le parti pris des fondateurs de Propublica qui parvient à produire un contenu d’une qualité journalistique que peu lui contestent, à tel point que le titre s’est vu récompensé d’un Pulitzer après seulement trois ans d’existence. Secret d’une tel performance : le site ne cherche pas l’équilibre financier dans la mesure où il est financé par du mécénat. Ce qui lui donne le luxe d’offrir ses contenus sous licence libre de droits (le site invite ses visiteurs à lui piquer ses articles à condition deles reproduire dans leur intégrité, en faisant mention du site et sans chercher à en tirer profit).

Ne pas céder à la sinistrose : le besoin d’information existe et se développe

Last but far from least, la presse française serait un peu hypocondriaque – quoique pas malade imaginaire. Elle se verrait mourir tous les ans. Une attitude qui dissimule l’attrait du public pour l’information : ainsi, selon une étude de l’Expresse et de l’agence Iligo 97% des Français s’informent de manière quotidienne et 72%des Français s’informent plus qu’il y a 5 ans. Mais 76% des Français se sentent submergés par la masse d’information (via ici). Bref, comme l’indiquait l’étude de l’Ifop dès 2006, la demande ne manque pas mais pas sûr que l’offre s’y adapte de façon adéquate.

Benjamin Polle est licencié de philosophie et étudiant au sein de l’école de commerce Audencia à Nantes. Il a fait ses premières expériences de journalisme écrit à l’Agence Environnement développement durable, aux Echos et à Alternatives Economiques. Son blog : http://actuecrue.blogspot.com/

Le webdocu du Berry.fr, un exemple à suivre pour la PQR

petitsjouets
Capture d’écran du webdocumentaire du Berry.fr consacré aux jouets en bois

Après Les DNA, qui avait réalisé en 2009 le premier webdocumentaire PQR avec un sujet sur les maraudes pour les sans-abris, Le Berry Républicain a repris le flambeau avec «Dans la cuisine des petits jouets ». Le projet est consacré au travail d’un couple de retraités de Bourges, aujourd’hui décédés, fabriquant au milieu des années 80 des jouets en bois originaux qui ont fait l’objet d’expositions dans les musées locaux.

L’initiative a été publiée le 24 décembre « comme un cadeau de Noël », selon les mots de Maude Milekovic-Leroy, webjournaliste au berry.fr et co-réalisatrice du projet. Et il commence à faire parler de lui  dans la sphère médiatique depuis qu’Erwann Gaucher, formateur/consultant web pour la PQR, a publié sur son site une interview de M. Milekovic-Leroy.

La PQR est a la ramasse sur le web ? Pas toujours, la preuve : http://bit.ly/ieVzk7
@egaucher
Erwann Gaucher

S’en est suivie une petite discussion sur Twitter concernant l’appellation de « webdocumentaire ».

@ C'est ça en fait un "webdocumentaire" ? Un diaporama avec du son ? http://bit.ly/ieVzk7
@rosselin
rosselin

@ @ c'est tout le pb avec le mot "webdocumentaire". C'est plus un mot valise. C'est une malle fourre-tout...
@davduf
David Dufresne

Mettons un peu les pieds dans le plat. D’abord, non, ce projet n’est pas qu’un simple diaporama sonore. Ledit diaporama, d’ailleurs bien fourni en images et riche de contenu sonore, s’accompagne du témoignage d’anciens amis du couple, d’amoureux des jouets en bois et du directeur d’un musée. Différents points de vue exprimés sous différents formats ; son, vidéo, texte. Il y a ici une vraie réflexion sur la manière d’agencer les supports d’expression. Soulignons aussi le travail de recherche iconographique, tant pour le template du projet que pour les liens internes.

Bien sûr, tout n’est pas parfait. La fin du diaporama s’essouffle un peu, certaines photos sont peu pertinentes, la faute sans doute à un épuisement des images d’illustration. L’interactivité, élément important d’un webdocu, est ici très peu présente, à part pour choisir si on veut avoir des infos sur le couple ou plutôt sur les témoins. L’internaute ne peut même pas stopper le diaporama lui-même ! – et c’est assez vite agaçant. On aurait bien aimé aussi la présence de liens hypertexte vers des sites consacrés aux jouets en bois ou au musée du Berry. Mais ce sont là des détails qui n’occultent pas un gros travail de rich-media.

Webdocu ou pas ? Là n’est pas la question

Est-ce pour autant un pur webdocu, dans les règles de l’art ? Le problème, c’est qu’elles ne sont pas définies, ces règles. Le webdocu se cherche encore, l’heure est à l’expérimentation, pour ne pas dire au tripatouillage inventif. Chacun a sa définition du genre. Certains diront même qu’il n’apporte finalement rien de nouveau, que toutes ses caractéristiques sont nées avec le web. Finalement, ces questions sont bien secondaires. Ce qui est certain, c’est que ce genre de production, qu’elle soit appelée webdocu ou pas, est encore inconnue dans de nombreuses rédactions PQR.

Alors il ne faut pas trop pinailler. OK, ça n’égale pas « Le corps incarcéré ». Evidemment, c’est perfectible. Mais dans le paysage timoré de la presse d’information, ce genre d’initiative est à encourager vivement. Et ce constat a remporté l’adhésion de la plupart des débatteurs au cours de l’échange Twitter.

Ce qui est surtout intéressant ici, c’est le degré de collaboration entre le print et le web qu’il a entraîné. D’après l’interview de Maude Milekovic-Leroy, outre le documentaire web, deux pages complémentaires (accès payant) ont été publiées sur le sujet dans le journal du 24 décembre. Pour ce travail commun, la webjournaliste a travaillé en collaboration avec le chef de la locale et la photographe. Le projet web a lui été relu et corrigé par le SR de la locale – et quand on voit la fréquence des fautes d’orthographe dans les articles lus sur le web, cette étape est loin d’être superflue. Sans oublier la collaboration d’une consœur venue de l’univers de la radio, pour poser sa voix sur le diaporama.

Féderer web et papier sur un projet commun

C’est ce genre de travail collectif qui fera tomber la querelle interne entre les anciens et les modernes de la PQR. Pour que les journalistes papier n’aient plus peur du web, il faut aussi qu’on leur donne l’assurance qu’ils auront leur rôle dans la présence en ligne de leur média. Rôle qui n’est pas forcément de juste cliquer sur un bouton pour balancer leur article papier sur le site web du journal. Et l’initiative du Berry montre qu’il n’est pas obligatoire d’embaucher un développeur pour créer une honnête production cross-média.

Il y a véritablement une place pour le webdocu en PQR. L’actu locale regorge d’histoires passionnantes à raconter en images, vidéos, sons, animations. Comme le dit Jean-Marie Charon au cours de la discussion évoquée plus haut, la proximité doit rester le critère primordial qui guide la création d’un webdocu local.

@ Sans doute faut-il veiller à ce que le webdocu se conjugue avec l'ultra local, le point d'appui PQR sur le web
@jmcharon
JEAN-MARIE CHARON
@ Sinon je crains que les rédactions rechignent face au temps et à l'énergie mobilisée pour pttes équipes
@jmcharon
JEAN-MARIE CHARON

Côté économique, je rejoins les réflexions d’Erwann Gaucher sur les mérites d’un support qui serait bien plus attrayant pour les annonceurs que les simples articles papier. Imaginez par exemple une pub Smoby sur le webdocu du Berry… Voilà qui peut laisser envisager de nouvelles rentrées économiques.

Reste que la marge de manoeuvre est mince. Ce genre de projet demande du temps, des moyens, une équipe de plusieurs personnes. Pas facile à défendre auprès d’un rédac’ chef un tant soit peu méfiant vis-à-vis du web. C’est pourquoi l’audience rencontrée par ces premières expérimentations est à surveiller particulièrement. Car finalement, celui pour lequel on fait tout ça, c’est avant tout le lecteur. Quelle sera son opinion sur cette nouvelle forme narrative ? Si on reparle dans tout Bourges des ravissants jouets en bois de M. et Mme Petit, le projet du Berry.fr aura rempli sa mission, et le cas pourra servir d’exemple auprès des chefs de locale frileux.

En cas d’échec, il faudra continuer l’aventure… – Rome ne s’est pas faite en un jour ! – tout en s’interrogeant sur les causes du manque d’adhésion du public au projet. Et en réservant au webdocu une place singulière. Le plus grand danger pour le webdocu, outre qu’il disparaisse, serait qu’il soit banalisé, utilisé à outrance pour des sujets qui ne valent pas une telle débauche d’énergie. Le plus précieux, dans une telle production, c’est son caractère exclusif. Comme les cadeaux de Noël, en fait.

Jean-Baptiste Allemand est un étudiant en licence professionnelle « webjournalisme » à l’université de Metz. Il tient un blog sur Rue89 consacré à l’Irlande du Nord, où il a séjourné l’an dernier.
Site internet:http://www.rue89.com/blog-belfast/