Catégorie : collaboration

Journalistes papier, n’ayez pas peur, mais bougez-vous !

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Après deux ans de formations de web-journalisme dispensées à travers la France, en PQR, presse magazine spécialisée et généraliste, mon sentiment à l’égard de la manière dont les journalistes « papier » voient l’avenir, se résume en 3 mots : « inquiétude », « méfiance », «doute ».

- Inquiétude vis-à-vis de leur avenir

- Méfiance à l’égard des nouvelles technologies

- Doutes sur leurs capacités à s’adapter

Les journalistes « papier », autrefois sceptiques voire dédaigneux à l’égard du web ne le sont plus guère, ou de façon anecdotique. La période pas si lointaine où ils s’amusaient avec une certaine condescendance de ces forçats du web, collés à l’écran et vissés sur leur chaise, est révolue. Sentiment partagé par Jean-Marie Charon, de retour des assises du journalisme 2010 et qui constate une évolution : « On entre dans les questions de pratiques et moins d’à priori » (depuis les 1ères moutures de 2006 ou même l’année dernière précise-t-il).

Aujourd’hui, la plupart s’inquiètent de leur avenir professionnel, de l’évolution de leur métier et de leurs conditions de vie. Entre temps, il est vrai, la crise de la presse s’est accélérée, sous l’effet de la crise financière et la chute brutale des investissements publicitaires.

UN TRAVAIL DE MOINDRE QUALITE

C’est sans doute le premier facteur d’inquiétude des journalistes avec qui je discute ou des questions que l’on me pose. Souci qui montre à quel point les journalistes sont attachés à leur métier et à la qualité de leur travail, avant même les problèmes liés à leur confort de vie.

La course à l’information, cette frénésie de vitesse symbolisée par Twitter est l’objet de la plus grande méfiance. Comment continuer à exercer correctement son travail si l’on a plus le temps de vérifier l’information, si l’on ne nous laisse plus le temps d’enquêter, de creuser, d’aller au fond des choses ?

Apparaît en filigrane de cette question, celle relative à la rentabilité de la presse, la course à l’audience au détriment des missions essentielles du journaliste.

Au premier rang de ces dernières, la fonction citoyenne du journalisme : former des esprits libres, éduquer, élever les lecteurs vers des informations « nobles ».

Une mission qu’ils estiment globalement en recul dans la presse en ligne en raison des difficultés du modèle économique (faible coût de la publicité, fuite des petites annonces…) qui pousse à une stratégie d’acquisition de trafic plus ou moins racoleuse. Google de point de vue concentre une autre part des critiques.

Ce géant omnipotent et omniprésent dicterait sa loi aux journalistes, contraints d’écrire pour lui. Une vision biaisée que je décrie dans cet article « Google n’est pas responsable de la standardisation journalistique ». La technologie imposerait donc non seulement son rythme mais aussi ses contraintes au détriment de l’intérêt du lecteur.

Fatalisme que je réfute d’une part et une adaptation au support qui n’a rien de nouveau ni de spécifique. Tous les médias adoptent en effet un certain format, conditionné par le mode de réception et les effets de modes, mais qui ne constitue en aucun cas une règle absolue. En radio les recruteurs privilégient les voix basses et graves, a priori plus agréable à l’oreille que les sons plus aigus.

Mais heureusement, il y a des contre-exemples et des voix plus claires ont su faire leur place en radio, grâce au talent du locuteur qui compensait l’inadéquation au format. Les règles sont conçues pour s’en affranchir et si conformisme il y a, elle provient des décideurs, managers et institutions (les écoles de journalisme), pas des outils médiatiques eux-mêmes.

Cette mission « noble » d’éclairage des consciences est pour beaucoup de journalistes de la vieille garde au cœur de leur conception du journalisme. Une vision honorable mais restrictive et dangereuse si appliquée avec trop de raideur. Celle d’une vérité supérieure dont le journaliste serait détenteur et qu’il aurait pour rôle de transmettre aux foules imbéciles. Théologie du journalisme qui rappelle furieusement les propagandes soviétiques, maoïstes et autres totalitarismes…

-Fonction dont l’exclusivité se trouve également remise en cause par l’irruption du web 2.0, la conversation profane qui vient concurrencer la parole « sacrée » du journaliste. Et c’est là encore un sujet d’inquiétude : comment éprouver de la satisfaction à voir ses articles souillés de commentaires ineptes, creux et sans « intérêt » ? Avec en arrière-plan chez certains journalistes, un vague mépris vis-à-vis du populaire à qui l’on devrait exiger un permis de s’exprimer pour en écarter les plus idiots. Vision élitiste dont ils ne se rendent pas compte qu’elle bafoue les principes démocratiques dont ils se revendiquent pourtant constamment.

- Une autre peur s’empare des journalistes à l’ancienne vis-à-vis des pratiques numériques, c’est celle de la polyvalence à tout crin, l’image du journaliste « couteau-suisse » à qui l’on demande de tout faire, simultanément, en un minimum de temps. Le plus dur à vivre alors pour eux n’est pas tant le stress et le manque de sérénité dans le travail, qu’ils connaissent déjà pour la plupart avec les bouclages, que le résultat décevant, voire déprimant de cet activisme.

Et sur ce point, les journalistes n’ont pas toujours tort. Une frénésie de multimédia s’est emparée des journaux, qui a conduit certains à exiger de leurs journalistes la production de vidéos, de photos en plus et en même temps que leurs papiers. C’est alors l’organisation, le flux de la copie qui est à revoir. Difficile de faire tout bien : les photos, la vidéo et l’interview papier, surtout sur un évènement chaud et/ou dramatique.

Frustration aussi en aval, quand, après avoir miraculeusement réussi à produire son article, envoyé ses photos pour le diaporama et monté laborieusement la vidéo, ces deux derniers ne sont pas publiés, faute d’une équipe web suffisamment étoffée. Les goulets d’étranglement du circuit de production sont des freins massifs à la motivation des troupes. Pourquoi s’échiner pour rien ? Cela ne sera pas publié…

- Perte de qualité dans la disparition des fonctions de relecture : la fin annoncée des SR (secrétaires de rédaction) en particulier. Sur Internet, cette tâche pas totalement nécessaire devient synonyme de coût inutile. Il est vrai que certains rédacteurs se reposaient un peu trop sur les relecteurs-structurateurs-correcteurs de papiers. L’absence de ce matelas de sécurité devrait donc les responsabiliser, ce n’est pas trop tôt !

D’un autre côté, il est très difficile de garder du recul sur sa prose. Il est utile de se faire relire et corriger par un regard extérieur, car c’est dans l’inter-subjectivité qu’on évite les erreurs, les malentendus et les bévues déontologiques. Il faudra donc envisager des modes de travail et de relecture collectifs qui transforment tous les rédacteurs en potentiels SR. Avec, au passage sans doute une perte de qualité, car tout le monde n’a pas l’esprit tatillon du bon SR, mais les temps sont durs et la presse peut-elle vraiment se permettre ce luxe ?

UNE PERTE DE QUALITE DE VIE

Avec les nouvelles technologies l’angoisse d’une disponibilité professionnelle permanente sourd des différents publics journalistes que j’ai pu former.

S’informer tout le temps, être à l’affût des dernières news signifie ne jamais vraiment décrocher et cela rend difficile la coupure psychologique nécessaire entre vie personnelle et familiale et le bureau.

Effectivement, cette disponibilité mentale, cette porosité à l’actualité doit être constante, même si elle ne signifie pas une astreinte réelle. Le dimanche soir avant de retourner au travail il faut en effet avoir été jeter un œil à ce qui s’est passé durant les dernières 48 heures, afin d’en imaginer les conséquences éventuelles sur son propre travail : nouveaux sujets et angles, nouvelle hiérarchie de l’information… Et cela, même quand on travaille sur un rythme hebdomadaire ou mensuel… Je repense à l’étonnement de cette jeune journaliste s’exprimant aux assises de Strasbourg : « Twitter, obligatoire même pour les journalistes magazine ? »… Oui, même.

Cela signifie-t-il une perte de qualité de vie ? Oui, pour ceux qui considèrent leur job comme un pensum, une fatalité nécessaire pour subsister. Oui aussi pour ceux se laisseront absorber par leur boulot et ne sauront pas s’arrêter pour vivre leur vie personnelle en effet.

Car il faut fixer des limites à l’hyper-connectivité et ne pas se laisser complètement déborder. Twitter, les blogs, le web 2.0 peuvent être envahissants. On tombe vite dans le feedback grisant avec le lecteur, dans la quête des followers, dans la dépendance à sa communauté. Il appartient à chacun de dominer ces technos pour en tirer le meilleur sans en devenir esclaves. Tout comme on a réussi à dominer les autres médias : la télévision hypnotisante dont on arrivait pas à se décrocher étant jeunes, le téléphone avec les copines vissé l’oreille qui rendait fous nos parents et affolait les factures.

- Une perte de qualité de vie dans la remise en question de ses compétences. Réapprendre son métier quand on a des années, voire des décennies d’expérience ? Duraille. Surtout quand le formateur est une petit jeune qui semble à peine débarqué de son école (je fais très jeune, pourvu que ça dure) :-) .

journaliste "couteau suisse"

journaliste « couteau suisse »

Il est toujours difficile de changer ses habitudes, de désapprendre ce que l’on croyait acquis. La résistance au changement est naturelle chez l’homme et c’est toujours un effort de changer, de s’adapter. Mais cet effort est impératif pour nos métiers, et il faut désormais bien comprendre que tel des Sisyphe de la plume, les journalistes devront accepter de réaliser cet effort tout au long de leur carrière. Et de plus en plus souvent qui plus est, car l’accélération technologique modifie les usages de plus en plus vite. La mobilité, l’interaction, demain la 3D et la réalité augmentée vont modifier nos métiers, nos outils mais pas le fond de nos compétences : trouver l’information, la valider, la hiérarchiser, l’enrichir.

- Une perte de qualité de vie chez les planqués ? Très probablement !

La presse ne peut plus se permettre de payer des gens à glander. Tôt ou tard les quelques passagers clandestins qui subsistent seront débusqués car les titres sont contraints à la chasse aux coûts (il le seraient d’ailleurs davantage et depuis longtemps sans la perfusion des aides publiques à la presse qui s’élève à quelque 800 millions annuels au global). Ou ces fonctionnaires de la presse disparaîtront avec les titres eux-mêmes.

- Ainsi des typistes, chargés dans certaines rédactions de recopier les textes envoyés par les correspondants et les journalistes, ces derniers ayant interdiction de saisir les caractères eux-mêmes.

- Ainsi des correcteurs qui s’ajoutent parfois aux secrétaires de rédaction et sont chargés uniquement de la validité orthographique et grammaticale du texte, sans se préoccuper de la structure. Absurde, car on sait qu’il vaut mieux parfois réécrire entièrement une phrase ou un paragraphe…

LES TECHNOS LIBERENT AUTANT QUELLES CONTRAIGNENT

Les nouveaux outils sont surtout des moyens de gagner en efficacité Et en qualité de vie, par le temps qu’elle permettent d’économiser.

- La numérisation des données a donné naissance à cette prodigieuse invention qui est au journalisme ce que l’imprimerie est au moine copiste : le moteur de recherche. Qu’on songe aux heures et aux jours gâchés autrefois à rechercher laborieusement les informations dans les archives papier de la bibliothèque ou des bandes magnétiques des journaux qu’on pouvait faire défiler en accéléré, jusqu’à dénicher enfin la perle qu’on cherchait. Encore fallait-il avoir une idée de la date sinon on se fadait des années d’archives sans garantie de succès. En accéléré l’attention est moins fiable bizarrement.

- Les flux RSS regroupés dans un agrégateur aujourd’hui permettent d’augmenter considérablement et la couverture d’information et la spécialisation des recherches. Google Reader permet non seulement de faire une recherche par mots clés sur l’ensemble des titres que l’on enregistrés, mais aussi sur un dossier thématique ou sur un seul titre en particulier. Mieux encore, il va chercher les résultats dans les archives du site qui ne sont plus en ligne…

- Les documents partagés en ligne via le « cloud computing » permettent de travailler en collaboration de manière très facile, à distance. Ils conservent l’historique des versions précédentes et sont accessibles de n’importe où. Plus besoin d’une clé USB qu’on égare, plus de souci de versions vétustes du document. Plus de problèmes d’incompatibilité de formats…

- Les outils de communication à distance de type Skype permettent de faire des interviews rapidement, à moindre coût. C’est aussi un moyen d’organiser des conférences de presse rapidement entre personnes situées aux quatre coins de la planète.

- Les blogs qui permettent aux jeunes talents d’émerger et qui accroissent la valeur des journalistes sur le marché de l’emploi. Mais aussi vecteur d’approfondissement des sujets, instrument de passion et de valorisation personnelle, lieu de contacts et de réseautage professionnel ou pas.

Bases de données

Bases de données

- Les bases d’information n’ont jamais été aussi nombreuses (cf mon papier « trop de mémoire ou pas assez ? »). Plus besoin d’aller poireauter à la photocopieuse de la bibliothèque Sainte Geneviève ou de Beaubourg (clin d’œil aux Parisiens) pour récupérer le texte du journal officiel. Il ya désormais legifrance.fr.

- Vous n’avez pas eu le temps de faire votre revue de presse ? Qu’à cela ne tienne, un œil sur votre fil Twitter vous dira l’essentiel : vos abonnés cherchent pour vous et ils sont 350 fois plus nombreux.

- Vous cherchez un avis d’expert sur un point spécifique de votre article ? Twitter, votre carnet d’adresses en ligne vous fournit votre profil et votre réponse à vitesse grand V. Rien de bien différent par rapport à votre ancien calepin élimé, si ce n’est le temps qu’il vous a fallu pour le constituer. Des années pour la version papier, quelques mois sur Twitter.

Les nouvelles technologies représentent un gain de temps, d’énergie, de stress considérables. Temps et énergie que l’on peut désormais consacrer au fond : vérifier les informations, les confronter, les comparer, les classer… pour les rendre intelligibles et donner du sens aux lecteurs.

Les journalistes « old school » de la presse papier ont peur et ils ont des raisons de trembler, compte tenu de la crise et des évolutions structurelles du lectorat. Leurs réactions ne relèvent pas que du corporatisme, de la défense d’avantages acquis et d’une inertie molle face au changement.

La profession s’inquiète surtout des conséquences des évolutions techniques sur la qualité de son métier, avant même son souci de confort. De ce point de vue, bonne nouvelle : les technos sont de réels vecteurs d’efficacité et de qualité. A condition que l’organisation des entreprises de presse soit adaptée, qu’elle n’exige pas trop de ses rédacteurs, trop vite, dans la précipitation et sans tenir compte des contraintes préexistantes. Parfois, c‘est surtout la direction qu’il faudrait former…

Cyrille Frank aka Cyceron

Pourquoi les journaux de guerre Afghans n’ont pas été publiés aussi en France

Cela aurait pu être un scoop collectif qui passe aussi par l’Hexagone. Depuis des semaines, le site de collecte d’informations confidentielles Wikileaks travaillait avec trois rédactions sur le traitement de dizaines de milliers de rapport d’incidents en Afghanistan : le New York Times, le Guardian, et le Spiegel, avec qui ils avaient partagé leurs données.

Arme d’information massive?

Une masse colossale de données, directement extraite du système informatique utilisé par l’armée en Afghanistan, prouvant notamment que les services de renseignement pakistanais instrumentalisent les talibans afghans et auraient même projeté d’assassiner le président Hamid Karzaï. Une vision méticuleuse, détaillée et crue de la guerre, loin de l’image héroïque renvoyée par les reporters qui partent « embedded » aux cotés des soldats de la coalition occidentale. Une accablante liste de bavures commises notamment par la “Task Force 373” à la Une du Guardian, une unité secrète chargée de traquer et d’abattre les leaders de l’insurrection. Une mine d’or journalistique donc, savamment compilée puis rendue publique sur la toile dimanche en fin d’après midi (NY Times / Guardian / Spiegel) avant de faire la une des éditions papier de ces deux quotidiens anglophones et de cet hebdomadaire allemand.

Cette salve de révélations s’accompagnant aussi de rapports accablants sur le comportement de l’armée française qui aurait blessé des civils dont des enfants lors d’opérations en 2008 sans leur porter secours. Un média français aurait pu, aurait dû être dans la confidence. A défaut de l’être, Le Monde n’a pas choisi d’accorder une large place à ces informations entre leur publication sur la toile à 18H dimanche et le bouclage du journal lundi en fin de matinée. A midi, l’édition papier du mardi 26 juillet comporte une brève en page 6. Quelques lignes pour évoquer la condamnation et la colère de la Maison Blanche fâchée que ces informations soient publiées.

Le site internet du Monde ne fait pas l’impasse et publie le lendemain matin un résumé des informations du New York Times, qui ne parlait pas encore des bavures françaises présentes dans les documents Wikileaks. S’en suivra un papier intéressant où il est surtout question de la grande expérience marketing de l’équipe de Julian Assange  de Wikileaks, « La stratégie bien rodée de Wikileaks ». Lemonde.fr publiera enfin un résumé détaillé des principales révélations.

Des médias partenaires triés sur le volet

Dans l’après-midi de ce lundi 26 juillet, à Londres, s’est tenue une conférence de presse, au cours de laquelle, à un journaliste qui l’interrogeait sur sa volonté de se limiter à trois médias partenaires, Julian Assange, le charismatique porte-parole de Wikileaks a répondit :

Nous espérions au début un partenariat avec un réseau plus large pour mener une enquête plus importante. Mais le manque de temps et de ressources nous a fait changer d’avis. Nous espérons pouvoir le faire la prochaine fois. Pourquoi avons nous choisis ces trois médias? Bien evidemment, nous ne pouvions pas avoir une coalition journalistique trop large.  Donc avec trois ou quatre médias, nous pouvions réellement entrer dans une pièce et se mettre d’accord sur toutes les conditions. Et tout simplement, à l’exception de certaines publications en français, les trois meilleurs journaux d’investigations papiers sont The New York Times, Der Spiegel, et The Guardian.

Etrange petite phrase qui ne sera malheureusement pas explicitée. Pourquoi a t’il fait exception de ces médias français? Nous avons posé la question à Adriano Farano (@farano), directeur fondateur de Café Babel et aujourd’hui chercheur en journalisme à Stanford (Knight Fellowship):

En travaillant avec le NYT, The Guardian et Der Spiegel, Wikileaks recherchait des médias pouvant lui donner une image de maturité. Les médias choisis représentent en effet des modèles de journalisme d’investigation traditionnel sachant allier rigueur et profondeur journalistique. Sur le fond, c’est un partenariat intéressant car ces rédactions ont fourni un travail de vérification de l’information.
Parmi ces partenaires, on ne retrouve aucun média français comme aucun média italien. Pourquoi ? Parce qu’en France, les médias traditionnels ont, depuis longtemps, décroché avec le travail d’enquête, par manque de moyens et, dans certains cas, de vraie indépendance. Certes, il y a l’exception notable du Canard Enchaîné mais l’hebdomadaire satyrique ne dispose pas de rayonnement international suffisant.

Pour Mark Hunter ( http://markleehunter.free.fr ), journaliste et chercheur sur le journalisme d’investigation cette absence de média français est la conséquence d’un manque d’implantation dans les réseaux internationaux de journalistes

Les Français ne sont pas mauvais.  Par contre, ils sont largement absents des organisations internationales par lesquelles passent les relations de confiance dont ont besoin les gens comme ceux de Wikileaks.  Ce n’est qu’en 2010 qu’une association française, Liberté d’Informer, s’est enfin jointe au Global Investigative Journalism Network, fondé en 2003, pour ne citer qu’un exemple.  C’est très simple: Si on veut compter dans le monde, il faut s’y joindre.

Faisons mieux la prochaine fois, donnons-leur envie

Mediapart, même si porté à la lumière internationale récemment, n’avait visiblement pas la stature et le renom d’une publication installée. Alors qu’a-t-il manqué au Monde, pour être destinataire privilégié de ces données? Pas seulement du temps. Peut-être aussi un renfort de programmeurs, collaborant avec les journalistes, qui auraient fait du journal « de référence » une tête de pont du journalisme de données?

Messieurs, mesdames les patrons de presse, investissez, investissez.

Les war logs de WikiLeaks sur l’Afghanistan: au boulot les journalistes!

Le site de révélation et de diffusion d’informations classifiées WikiLeaks vient de frapper un grand coup. Il vient de mettre en ligne (à télécharger pour l’instant) plusieurs milliers de pages de documents confidentiels et secrets concernant la guerre en Afghanistan et ses faces plus que cachées dans une « somme » baptisée « Afghan War Diary 2004-2010″ (c’est ici : clic, clic, clic). Comme le révèle Channel 4 dans le sujet vidéo ci-dessus qui comporte une interview exclusive du responsable éditorial de Wikileaks , Julian Assange, et sur son site (cli, clic, clic), on y trouve des révélations à la pelle avec des compte-rendus de rencontres, l’implication de différents services, la relation d’opérations sur le terrain, des rapports de missions… Et on y apprend par exemple comment, tout bonnement, fut projeté l’assassinat du président Karzai ou on y découvre des chiffres sur le nombre de victimes fait par cette guerre.

Ainsi une analyse des données par Channel 4 ouvre sur ce bilan :

Enemy killed: 15,506

Civilians killed: 4,232

Afghan Army (ANA) killed: 3,819

Nato forces killed: 1,138

Autant dire qu’après les images il y a quelques mois d’une bavure, il y a là une véritable bombe notamment pour la politique américaine dans la région. D’ailleurs, l’administration Obama a d’ores et déjà condamné la diffusion de ces documents qui met au grand jour pas mal de ses agissements comme ceux de celle qui l’a précédée, pendant l’ère Bush. On va désormais voir comment les rédactions du monde entier, et singulièrement en France :p, vont se pencher sur l’étude de ces documents et y tirer matière à mettre en évidence des faits désormais accessibles.

Une fois de plus WikiLeaks fait la preuve de sa capacité à révéler des documents que l’on veut cacher aux citoyens et de l’importance croissante que peut avoir via le net une information libre et indépendante. En creux, cela met à jour les manques de médias traditionnels qui ne semblent avoir ni le désir, ni (surtout ?) les moyens d’informer totalement sur ce type de sujets sensibles (comme sur d’autres). Cette publication ne fait que renforcer les arguments en faveur de garanties sur la liberté d’internet. De plus en plus, il semble pouvoir permettre la fin d’agissements gouvernementaux, au nom de ceux qui les choisissent, effectués dans le secret et loin de la volonté de ceux qu’ils représentent. Ce qui vient de faire dire via Twitter à Jeff Jarvis : « Wikileaks’ moral: There are NO secrets ».

Avec des milliers de pages, et pour ceux qui vont le pouvoir dans un système de production de plus en plus contraignant et axé vers des produits marquetés, c’est désormais aux journalistes de jouer pour que leur contenu soit diffusé, traduit, analysé, commenté, mis en perspective… auprès du plus grand nombre.

A lire sur le net :

Le dossier sur le site du New York Times

Le dossier sur le site du Guardian

Le dossier sur le site de Der Spiegel

L’indépendance des médias finira par payer…

La reprise du Monde et les récentes nominations au sein de l’audiovisuel public ont relancé le débat sur l’indépendance des Médias français. Le constat c’est qu’il y a bien une spécificité française au sein de l’espace médiatique européen.

Dans son dernier numéro Rue89 le Mensuel s’est intéressé à la situation et a réalisé une cartographie représentant les différents propriétaires des Médias en France (vous pouvez en avoir un aperçu ici). Le panorama est saisissant car l’on s’aperçoit que si les éditeurs de presse demeurent, ils sont désormais peu nombreux (On pourrait citer les groupes Amaury, Hersant, Hachette qui subsistent…). Le constat n’est pas nouveau, ce sont désormais les groupes industriels qui tiennent majoritairement les Médias en France avec Lagardère, Bouygues, Arnault, Bolloré, Dassault voir Pougatchev…

Dans une interview toujours issue du même magazine, Patrick Eveno, historien des Médias, donne son point de vue sur cette spécificité française. Selon lui, il n’y a pas véritablement de rapport entre capital et indépendance. Il cite ainsi le cas d’El Pais, de Le Temps ou bien encore de La Repubblica « qui appartiennent à de gros groupes capitalistiques et qui demeurent indépendants dans leur ligne rédactionnel ».

Le problème de la France c’est qu’elle n’a pas su au contraire de ses voisins européens, constituer des groupes de presse solides. Dès lors, Patrick Eveno démontre que les Médias français sont « sous la coupe du pouvoir politique, ou sous la coupe de gens qui veulent de l’influence, de la notoriété, de la reconnaissance ». Citant au passage le cas du Figaro, « quand Serge Dassault achète Le Figaro, ça lui revient à 600 millions d’euros. Cela signifie qu’il va mettre 96 ans pour rembourser sa mise (…) Ce n’est donc pas le business qui l’intéresse, mais autre chose ».

Cependant l’Historien reste optimiste, selon lui « le meilleur gage de l’indépendance reste le lecteur » qui privilégiera toujours un journal au ton libre. Les succès du Canard Enchainé, de Mediapart, de Rue89 et de Bakchich (qui a réussi sa dernière levée de fond) lui donnent d’ailleurs raison…

A lire aussi :

- Mediapart vise l’indépendance absolue

- Mediapart et la renaissance des Médias français

- Sarkozy et les Médias, une collusion généralisée